La nuit de Singapour est sans conteste de celles que je veille habituellement depuis mon royaume. La noirceur du ciel, guidé par ma volonté, lâche son voile de mystère sur la cité.

Je me retourne en me serinant silencieusement de ne pas porter mes mains à mes oreilles. La stridente sonnerie vrille mes oreilles.

Les Olympiens n'ont vraiment aucune pitié.

La démangeaison de Némésis me parcourt mais je me refuse à tomber si bas. Je ne suis pas stupide, il est hors de question que je me ridiculise à lancer un sort sur ces dictateurs. Bien que je sois certaine que ma puissante magie puisse les faire échouer tout au bas de leur montagne, je ne vais sûrement pas me mettre à dos les Douze.

Et puis, Hadès m'en voudrait. Il trouverait cela drôle jusqu'au moment où il devra essuyer les perfidies vengeresses de Zeus. Ils ont toujours été rancuniers !

La climatisation s'intensifie alors que dehors mon voile finit de figer le temps. Il ne faudrait pas qu'en quittant le royaume des mortels, je ne perturbe la ville. L'aura divine a toujours des effets imprévisibles. La température, au-delà du gratte-ciel qui m'a servi de refuge, monte sensiblement avant de redescendre à ce qu'elle était lorsque enfin ma brume recouvre les yeux des mortels.

Je peux m'en aller en paix et, si ce n'est cette maudite alarme qui me donne la migraine, la nuit aura été… douce.

Le souffle toujours aussi léger du garçon s'échappe de sa bouche entrouverte. Je me tourne, renvoie la robe abandonnée au sol alors que nous pénétrions la suite et en invoque une autre plus… conventionnelle.

Mon chiton, noir bien sûr, recouvre mon corps nu au fur et à mesure qu'il se matérialise dans cette dimension. Le lin que j'ai protégé de me mille sorts recouvre de ses plis mes épaules, ma poitrine, mon ventre et l'entièreté de mes jambes jusqu'à cacher mes pieds blancs. Tout le contraire de la robe argenté qui recouvrait d'une bandelette ma poitrine et d'une autre, bien plus large, le bas de mon corps.

La main en l'air, j'arrache à la tiédeur de la nuit un voile qui remplacera quelque temps celui que j'oubliais en quittant en fracas les Enfers.

Qu'est-ce qu'Hadès peut ennuyant lorsqu'il s'enfonce dans ces jérémiades d'enfant « abandonné ». Calimero, va !

Taï, dans son sommeil, souffle un peu plus fort et je m'autorise quelques secondes de contemplation avant de l'abandonner à jamais.

Le presque adulte de 19 ans gît sur le dos, la peau suintante des heures passées. Sa carnation miel apparaît comme du bronze sous les lumières indirectes de la ville qui traverse l'immense baie vitrée de la chambre.

Sa beauté ancienne, le nez droit, les pommettes hautes, les lèvres pleines et le front lisse, perd de son éclat alors que je me souviens qu'il m'a fallu deux secondes à peine pour l'ensorceler. L'athlétique jeune homme se contorsionne dans son inconscience avant de se coucher sur le ventre. Le rire qui m'échappe est plus, à ma grande honte, un gloussement qu'autre chose. C'est qu'il est bien façonné, le jeune étudiant…

Ses traits détendus, sa joue posée sur l'oreiller ivoire, auraient pu paraître enchanteurs si la sonnette ne sonnait, assourdissante.

Cette petite alarme intégrée aux divinités est la manière la plus sûre de nous rappeler à notre devoir. Quel être pourrait s'abstraire d'un son strident continu qui augmente en volume à chaque seconde qu'il est ignoré.

Ni moi ni aucunes divinités n'en sommes capables.

D'un claquement de doigts, j'appelle l'un des pâles rayons lunaires pour qu'il m'éclaire, déesse ou pas, je n'ai pas envie de me ramasser dans la pénombre de la chambre d'hôtel.

J'avance, atteignant presque l'ascenseur de l'incroyable chambre d'hôtel lorsque de sa voix rugueuse, il m'interpelle dans un anglais bancal. L'image de son visage ébahi alors que je l'invitais à gravir la tour pour la chambre subtilisée aux mortels me revient. Dans mon dos, il m'appelle encore.

— Catie ?

Ou plutôt Hécate.

Ne jamais donner son nom à un mortel. Au grand jamais. Les noms ont des pouvoirs et les humains raffolent… Rien de plus stupide que de se donner de cette façon aux mortels. N'est-ce pas ce que cette imbécile de Priape a fait ? La belle ne cesse de l'appeler sans même s'en apercevoir et le voilà à devoir gérer et l'alarme et son amante…

— Rendors-toi, jeune humain

Ses yeux papillonnent, il me sourit, sa nuque fléchit et se laisse happer vers le domaine d'Hypnos en étirant ses bras musclés.

Fais de beaux rêves, Taï.

***Lexique***

Les Olympiens, leur nombre varie mais ce sont eux, présidé par Zeus, le dieu des dieux, qui trône sur le mont Olympe

Némésis, déesse de la vengeance

Hadès, Dieu des Enfers et des morts, et non, pas de la mort. Hadès, selon certaines sources, est l'amant d'Hécate ou alors son patron.

Les Enfers, partie souterraine du monde. Y existe aussi le Tartare, région la plus reculé des Enfers. Tartare est le paternel d'une pléthore de monstres et aussi une divinité primordiale. La plus mauvaise de tous selon plusieurs sources

Hécate est une déesse infernale et déesse de la magie parmi bien d'autre chose

Priape est le fils d'Aphrodite et de Dionysos. C'est le dieu des jardins, des vergers et des plaisirs de la chair il présidait à la fécondité des champs et à la prospérité des troupeaux. Il a été exclu de l'Olympe après avoir agressé ou une nymphe ou la déesse Déméter. Les sources divergent.