Morpheus survolait les habitations humaines en planant sur les vents venant du Sud.

Ses frères et lui avaient décidé que, pour une fois, ce serait depuis les contrées mortelles qu'ils iraient parcourir les songes des hommes.

Des milliers de fils de Somnus, c'était avec ces deux-là qu'il s'entendait le mieux.

« Et pourtant, pour passer une nuitée agréable, nous voilà à errer à des kilomètres les uns des autres, pensa-t-il. J'espère qu'ils sauront se tenir ! Il ne manquerait plus que le roi nous tombe dessus ! »

Les yeux des Olympiens ne les suivaient jamais lors de leurs voyages près de leurs sujets mortels - peut-être craignaient-ils de s'endormir en les surveillant ? - cependant comme tous les dieux, la fratrie de Morpheus agissait sous l'égide de Zeus. Leur voyage extraordinaire devrait être bref et sans accroc.

La caresse chaude de Zéphyr s'estompa et alors qu'un rictus amusé fissurait le visage glabre et divin de notre héros, Morpheus se laissa attirer par ce que ces dons lui montraient. Il actionna ses ailes silencieuses quittant le courant qui le portait.

Là, parmi les humains ensommeillés, une figure soulevait les voiles de Mnemosyne. La figure ronde et féminine semblait briller aux yeux de la divinité.

La curiosité était tout ce qu'il fallait à cette nuit pour virer au cauchemar mais elle tiraillait aussi bien les hommes que les divinités ailées.

Bandant ses muscles, l'excitation le chatouillant jusqu'aux pointes des ailes aux plumes gris acier, Morpheus se stabilisa et pencha sa figure presque céleste par-dessus le pavillon de banlieue.

Avant de s'élever dans les airs, puissamment.

Puis, en quelques battements d'ailes, il se décida et se posa auprès de la belle endormie.

La demoiselle, roulée en boule, le ventre nu et les cheveux blonds, dormait comme presque tous les mortels. Néanmoins, ses traits étaient les mêmes que ceux aperçu depuis les cieux.

Le nez droit, les yeux en amandes et les sourcils bruns et fournis.

Elle ressemblait tant à Alcyone qu'il, lui, en riait presque.

Cependant, sa face à elle tirait plus vers le doré que celle de l'ancienne reine de Thessalie.

Il y a des siècles de cela, son père l'envoyait, dicté par la reine de L'Olympe, prévenir la thessalienne que son époux avait succombé à la mer. Et il y a des siècles que son destin tragique avait été changé en une fin heureuse par les Olympiens.

Alcyone et Ceyx vivaient désormais heureux et pour toujours ensemble… changés en oiseaux

« Peut-être que mes frères me jouent un tour ? De nous tous, je suis le seul à avoir laissé une petite trace dans l'Histoire. Pensent-ils me vexer ainsi ? Bah, j'ai fait mon devoir lorsqu'il a fallu le faire ! Cette vision est plus… enchanteresse qu'autre chose. »

L'humaine s'étira soudain en gémissant, bien étreinte par les affres de son rêve. Morpheus, dans son élément, effleura de ses doigts presque blancs le visage de la jeune femme.

Avant d'éclater d'un rire, qui, divin, n'atteignit jamais l'endormie. Aurélie, le sosie de Alcyone rêvait de ne pas être assez belle quand elle dupait dans son sommeil le regard des dieux ! Il l'avait confondu avec une reine !

La belle roulait à droite, balançant sans s'en apercevoir sa couverture au sol. Elle rageait sans prononcer un mot car chaque homme que son esprit lui présentait l'abandonnait. Elle n'était pas assez belle, se tourmentait-elle.

Amusé, le dieu se pencha un peu plus sur le lit de la dame, d'un regard, il l'engloba. Hésitant entre succomber à la tentation qui soudain le dévorait ou à chérir cette vision amusante le temps d'une nuit, il murmura.

« La poire en deux, Morpheus, coupe-la ! »

D'un claquement de doigts, il se changea. La figure à présent transparente, il se tenait dans la chambre de la jeune femme.

En esprit, il se présenta à Aurélie qui, toujours endormie, s'écroula face à la vision du dieu.

Aurélie commençait en avoir assez des réprimandes de son esprit. Bien sûr que oui, elle avait confiance en elle. Pourquoi s'obstinait-il à lui présenter des hommes qui la quittaient en critiquant son physique.

Bon, la journée qu'elle avait abandonnée pour rejoindre le royaume des rêves n'avait pas été des plus tendres.

Son date Tinder avait été un calvaire… Mais enfin ! Ce n'était pas une raison pour qu'elle-même se pense vilaine ! Surtout quand elle ne l'était pas !

Après des années à pleurer sur son reflet, elle s'aimait enfin un peu !

Et ses hanches larges et sa petite poitrine et… et… Et tout ce qui faisait d'elle celle qu'elle était !

Sauf que visiblement, elle était bien la seule ! Les hommes la fuyaient ou pire… la rejetaient !

Un toussotement attira son attention et ses yeux tombèrent sur… mais qu'est-ce que c'est que ça ?

La nouvelle créature que son rêve fabriqua la fit reculer sur ses deux fesses jusqu'à plus possible.

« C'est certain, je rêve bien, se disait-elle en parcourant les yeux écarquillés le bellâtre à la peau laiteuse.

L'homme, bien trop grand pour rentrer dans les normes, était musclé comme un athlète, les épaules bombées et les muscles saillants derrière… sa toge brune ?

« D'où est-ce que je sors ça même ? On n'est pas supposé rêver de ce que l'on a déjà vu ? »

« C'est un rêve, Aurélie, lui répondit une voix basse et volatile, presque éthérée »

« D'accord, c'est très bien tout ça, mais pourquoi est-ce que j'ai l'impression que c'est réel ? J'ai l'habitude de faire des rêves lucides et pourtant, là je ne peux pas choisir… Depuis le début de ce rêve, rien ne va, pensa-t-elle »

L'apollon qui n'était que Morpheus, une divinité mineure, s'avança pour s'agenouiller face à la jeune femme. Et étrangement, pensa-t-il, elle ne ressemblait pas tant à Alcyone dans ses rêves que dans la réalité.

L'excès de haine que se portait la femme fit plisser du nez Morpheus. Les hommes ne changeaient pas, au contraire.

Alcyone n'avait pas été la plus fêtée pour sa beauté, plus pour sa loyauté sans faille à son mari, mais de là à se haïr quand on ressemble à une reine…

« Enfin, il faudrait déjà qu'elle le sache, disait-il à voix haute, effrayant Aurélie »

« Euh… Hum… Vous êtes dans mon rêve là, fit-elle remarquer tout en fixant l'homme pâle »

« Le monde des rêves est mon royaume, chuchota-t-il presque »

Il ouvrit grand ses bras comme s'il tentait de mesurer l'amplitude du songe. Morpheus tourna la tête à droite puis à gauche en s'étonnant du manque de décor chez la rêveuse lucide.

Pendant ce temps, Aurélie s'insurgeait mentalement quant aux affres que lui soumettait son cerveau. Le sourcil droit relevé, elle tenait sa tête en espérant se réveiller de ce rêve inhabituel.

Morpheus, en s'apercevant du désarroi de son ersatz, ria.

« Non, je ne suis pas fou, ce rêve ne vous appartient pas et en passant, ma dame, vous êtes une réelle beauté. L'esprit aime juste à se torturer, ajouta-t-il un sourire au coin des lèvres »

Sans pourvoir les en empêcher, le coin des lèvres d'Aurélie décida d'imiter Morpheus. L'homme était beau, le rêve, qu'importe ce que son vis-à-vis lui disait, restait un rêve et il disait qu'elle était belle. Autant profiter, lorsqu'elle se réveillerait tout ne sera pas aussi doux !

La boutique est son stock non écoulé l'attendaient…

Une main de marbre se saisit de son menton et après un regard bien appuyé, Morpheus effleura le visage de la mortelle.

Celle-ci frémit, avant de se détendre et de se sentir repoussée.

Elle se releva, le cœur battant, les joues en feu, en rageant. Ah bah non ! Non, c'est une blague ! Son propre cerveau se liguait contre elle !

Elle dirigea son regard contre l'embraseur de rein pour s'apercevoir que celui-ci ruminait entre ses dents serrées, les mains sur sa tête.

Il semblait que le monde s'effondrait sur son crâne.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? hurla la blonde, oubliant qu'elle était résolue à penser ces moments rêve ».

« La sonnerie, gronda l'homme, on m'appelle dit-il avant de s'évanouir »

Aurélie se réveilla aussitôt. Son lit était recouvert de plume et l'air était lourd.

Le cœur battant, elle quitta sa chambre pour s'incruster dans le lit de sa sœur, persuadée de devenir folle.

Un peu plus haut, dans le ciel, Morpheus se morigéna sous les yeux moqueurs de ses frères.

« Je reviendrais, foi de Morpheus et au Tartare, les Olympiens !»