Il faisait froid, un froid venteux qui lui mordait les joues. Mais, seule, figure fière sur le port, elle attendait en silence, indifférente. Qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il gèle, qu'il neige, elle demeurerait. Seule, dans ce port.

Enfin, seule… Il est difficile de trouver la solitude dans un endroit aussi fréquenté qu'un port. On peut toujours entendre les rires gras des marins, le sifflement des navires, les échos d'ordres aboyés… Non, on n'était jamais seul dans un port.

Pourtant, cette femme se sentait seule. Elle pouvait sentir le poids de l'absence d'un être cher sur son cœur glacé par le tendre effroi qui l'embrasait chaque soir de tourments perpétuels.

Et si le bateau ne revenait pas ? Et si je recevais une lettre, un matin, annonçant sa mort ? Et si… et si on m'annonçait que c'était son souhait de rester ?!

Combien de fois s'était-elle répété ce genre de phrases ? Combien de fois son sang s'était-il glacé alors qu'elle avait vu l'ombre de l'uniforme du postier ? Combien de fois avait-elle tremblé de peur à l'idée seule que ses inquiétudes ne soient plus que la terreur d'une femme attendant le retour de l'être aimé ?

Elle laissa un soupir lui échapper. Non, ses peurs étaient irrationnelles. Probablement.

« Vous attendez quelqu'un ? une voix sage lui demanda. »

Elle se tourna vers sa droite, et remarqua une vieille femme, portant une robe serrée. Des cheveux gris, un visage serein alors que pourtant ses mains étaient crispées, les jointures blanches, sur son porte-monnaie.

Elle se demanda pourquoi la femme lui avait parlée. Elle se dit qu'elle s'en fichait : la distraction était la bienvenue.

En baissant son regard vers les épaules tendues de la vieille, elle songea que cette envie était peut-être réciproque.

« Oui… J'attends un être cher. »

Le regard de la vieille s'adoucit de compréhension alors qu'elle retint un frisson involontaire, sa posture toujours aussi tendue.

« Moi aussi. D'où votre mari revient-il ?

-Ce n'est pas mon mari. Et pour répondre à votre question : d'Angleterre. »

Le silence qui s'installa, malgré le regard doux de la vieille, lui annonça que son commentaire était peut-être plus acerbe que ce qu'elle ne voulait. Elle soupira intérieurement, maudissant son anxiété, avant de poliment demander :

« Et le vôtre, d'où revient-il ?

-D'Angleterre aussi. Peut-être les verrons-nous arriver ensemble, qui sait. »

Elle retint le « J'en doute » qui menaça de sortir. Elle préféra poser son regard sur la Manche, son eau grise caressant la côte ; ses yeux ne pouvaient quitter l'horizon.

Et si le bateau ne revient pas, et si…

« C'est un ami ou votre mari, qui revient vers vous ? demanda-t-elle finalement pour échapper à son inquiétude.

-...Ni l'un ni l'autre. »

Une once de colère face à la réponse mystérieuse, grandement amplifiée à cause de son anxiété, la poussa à siffler :

« Alors, qui ? Un frère ? Un parent ? Un amant ?

-...Un être cher. »

Elle leva ses yeux sur le ciel orageux avant de soupirer bruyamment, n'en ayant cure si la vieille l'entendait. Lorsque elle abaissa son regard, elle remarqua le visage serein de l'ancêtre.

Elle grogna intérieurement, se demandant si la vieille savait afficher autre chose que du calme.

En la détaillant de plus près, cependant, elle remarqua la tension dans la gorge, se poursuivant dans les épaules et le dos de la vieille. Elle soupira, se rappelant ses pensées du début. La vieille aussi attendait quelqu'un, tout comme elle. Et elle était bien placée pour savoir l'état de panique dans lequel cela pouvait plonger quelqu'un.

Ravalant sa fierté, elle allait s'excuser lorsqu'elle entendit le ton calme de la vieille :

« Un bateau arrive. »

Les yeux de la jeune fille se fixèrent sur l'horizon, engloutissant la vue, et elle ne put s'empêcher de se pencher en avant, comme si cela allait les rapprocher, juste de quelques centimètres. Sa respiration se bloqua lorsque le navire s'arrêta, et son cœur fut parcouru de palpitations alors que par vague les passagers quittaient le navire.

Mais la jeune fille n'avait d'yeux que pour une silhouette, que pour une seule paire d'yeux, et elle ignora les dizaines d'hommes marchant d'un pas pressé, les femmes heureuses de retrouver leurs époux alors que son regard parcourut l'ensemble des passagers.

Tout son être sembla s'embraser alors qu'elle reconnut la forme qu'elle attendait.

« Marie ! s'écria-t-elle en faisant de larges gestes, ses yeux remplis de larmes de joie. »

Elle est rentrée, elle est là, saine et sauve, elle est là !

Marie s'avança vers elle, d'un pas si lent que la jeune fille se demanda un instant si c'était intentionnel puisqu'elle connaissait l'humour noir de – mais non, puisque Marie était là, juste , et enfin elles s'enlaçaient brièvement, et enfin elle n'était plus seule et c'était merveilleux.

Lorsqu'elles reculèrent l'une de l'autre, les yeux humides de la jeune fille rencontrèrent ceux heureux de Marie qui demanda, une expression inquiète :

« Quelque chose ne va pas ?

-Non, je suis juste... »

Heureuse que le bateau n'ait pas coulé, que tu n'aies pas décidé de me quitter, que tu ne sois pas morte sur la route, que ce foutu ciel orageux ait humidifié tes si beaux cheveux roux, que tu sois là avec moi…

Marie offrit un sourire amusé à la jeune femme face à elle.

« Je t'avais dit que je rentrerais. Ce n'était que pour un mois, pour rendre visite à mon frère. »

Elle retint le « un mois de trop » menaçant de sortir, ne voulant pas gâcher le moment.

Le moment fut de toute façon gâché par la vieille qui marmonna :

« Te voilà… »

Elle se tourna – pour faire ou dire quoi, elle n'en savait pas grand-chose, peut-être était-elle juste curieuse de quel être cher la vieille pouvait donc parler – et elle se figea, son sang se glaçant brièvement.

Face à elle, la vieille embrassait avec tendresse une autre femme, leurs mains jointes.

La jeune fille déglutit, ne se sentant pas vraiment à sa place, lançant un regard à Marie qui s'était lancée dans une longue tirade sur ce qu'il s'était passé durant son voyage – ignare de la… la scène sous leurs yeux.

La jeune fille se tendit, figée, ayant la vague impression d'être prise la main dans le sac alors que la vieille se tourna vers elle, son expression sereine toujours en place. Elle remarqua que la tension dans la posture de l'ancêtre était toujours là… Pourquoi ?

La vieille lui offrit un maigre sourire n'atteignant pas tout à fait ses yeux à cause de la peur y résidant, son regard se posant sur Marie.

« J'espère que vos retrouvailles se passeront bien. »

Sous les paroles de Marie que la jeune fille n'écoutait qu'à moitié, un silence s'installa à nouveau, aucune d'entre elles ne bougeant. Finalement, ce fut elle qui le brisa en souriant.

« Merci, dit-elle puis en lançant un coup d'œil à… l'être cher de la vieille, J'espère que les vôtres seront tout aussi belles. »

La tension s'envola des épaules de la vieille et, pour une raison qu'elle ne put expliquer, celle de la jeune fille se dissipa en retour.

La vieille lui offrit un sourire soulagé exprimant un remerciement, tandis que de son côté la jeune fille répondit timidement, se sentant un peu déboussolée quant à ce qu'il venait de se produire.

« Ce fut un plaisir de faire votre connaissance, aussi brève soit-elle, déclara la vieille d'un regard plein de sincérité. »

La jeune fille n'aurait pas menti en disant que le sentiment était réciproque et que durant de longues années la vision de la vieille embrassant tendrement sa chère et tendre l'accompagnerait.