"On ne bat pas le loup parce qu'il est gris,

Mais parce qu'il a mangé la brebis."

— Proverbe russe.


"On y va à 3. 1...2...3-"

L'arme au poing, je pris une inspiration et humais l'air. Pas de doute, le suspect était là. La porte d'entrée de l'appartement se fit défoncer par le bélier et les agents d'intervention entrèrent en premier. Je dûs attendre quelques secondes avant de les rejoindre, sur mes gardes, cherchant notre cible du regard.

Des R.A.S. fusèrent des différentes pièces, avant que l'un des agents ne s'écrie "Cible en vue !". On accourut, moi en premier, pénétrant une pièce jusque-là scellée, et ce fut à ce moment que j'ai compris.

L'odeur que j'avais réussi à sentir sur le chemin et à l'entrée; elle était bien plus forte ici, étouffante, concentrée dans ce petit espace.

L'odeur de la peur.

A la vue de l'individu, on me laissa naturellement passer, évacuant quelque peu la pièce, et je pus me rapprocher, m'agenouillant au niveau du jeune garçon recroquevillé dans l'armoire.

"Ça va aller maintenant. Tout ira bien, c'est fini." Je tendis les bras vers lui et l'enroulai doucement, le pressant délicatement contre moi. "Il ne reviendra pas, tu es en sécurité, il est parti. D'accord ? Il ne pourra plus rien te faire."

Au même moment ma radio grésilla, annonçant que le coupable avait été retrouvé dans la salle de bain, tentant de fuir mais s'étant mortellement cogné la tête contre le lavabo. Je tournai la tête du jeune garçon tremblotant, de sorte à ce qu'il ne respire que mon odeur que je tentais de rendre la plus réconfortante possible, en même temps que le désagréable parfum me parvenait de l'autre côté de l'appartement.

L'odeur d'un prédateur. L'odeur de la mort. L'odeur d'un alpha fou.

Quelques minutes plus tard, des spécialistes prirent la relève auprès de la victime, me laissant soupirer en me relevant pour rejoindre mes collègues.

"Il est mort alors." Annonçai-je, simplement. Junko me jeta un regard sérieux.

"Cet enfoiré a eu de la chance, on était sur le point de le choper. Il aurait payé bien plus cher ce qu'il a fait."

Mon nez se plissa. L'odeur de la colère. Je posai le regard sur mes collègues, un par un, avant de leur lancer froidement :

"Calmez-vous."

Je m'avançai vers le cadavre pour y jeter un œil, alors que je sentais derrière moi la tension qui s'était installée s'atténuer quelque peu à mes mots.

Fichus alphas, même pas foutus de se contrôler.

La chute avait été accidentelle, mais effectivement mortelle sur le coup. Frappé à la nuque, il n'avait en effet pas eu le temps de souffrir comme il le méritait. Mais la mort était un assez grand châtiment à mon avis. S'acharner sur les coupables ne fait que corrompre l'idée qu'on a de la justice et nous mène à des extrêmes qu'il vaut mieux éviter, si on veut continuer à être juste. Mais ça bien sûr, ils ne prenaient pas le temps d'y penser.

Une fois mon inspection finie, je me relevai et sortais de l'appartement. La mission était une réussite; le suspect avait été arrêté et la victime sauvée. Le reste n'était pas de notre ressors. Je m'allumai une cigarette en quittant le bâtiment pour remonter dans la voiture. Je ne fumais pas souvent, mais parfois j'en avais particulièrement besoin, comme maintenant.

A la vue de la victime, ils s'écartèrent naturellement pour me laisser passer.

Putain, six ans dans la police et j'en étais encore là. À consoler les victimes alors que je m'y prends comme un pied, au lieu de suivre le mouvement de l'action et d'appréhender le suspect.

Je soufflai la fumée avec véhémence. Je sais bien que c'est important de prendre soin des victimes, surtout dans ce genre de situation; l'odeur d'un alpha pourrait être interprétée comme une menace à cause du trauma, mais un bêta, ou même un alpha paternel pourrait s'en charger, et ils le feraient bien mieux que moi.

Mais je sais bien qu'il n'y a pas que ça. Le suspect était un Alpha fou, un alpha qui a perdu le contrôle de ses pulsions, se transformant en animal sauvage qui peut se jeter sur n'importe quel oméga à proximité. Évidemment qu'avec leur instinct protecteur ils allaient au maximum éviter que je m'en approche de trop près.

Instinct à deux balles. Je sais faire mon boulot.

Une main se posa sur mon épaule, me faisant sursauter. La fumée de ma cigarette avait distrait mon nez un instant, je ne l'avais pas senti arriver. Je me tournais vit, et Junko me sourire.

"Bon boulot, on l'a retrouvé grâce à ton nez. T'as fais de l'excellent travail, comme d'habitude."

Je me détournais froidement en ramenant ma nicotine à mes lèvres, les sourcils froncés. S'il pensait que j'irais mieux avec une ou deux louanges, il pouvait aller se faire foutre. Il laissa échapper un bruit faussement outré. Je grognai en réponse.

"M'enfin, fais pas cette tête, l'enquête est bouclée, tout va bien-"

"C'est pas ça le problème ducon." Marmonnais-je, assez fort tout de même pour qu'il m'entende. Il soupira.

"...Encore cette histoire. On en a déjà parlé, ils agissent par instinct à ton odeur, et l'instinct joue un grand rôle dans notr entrainement-"

"Là c'est plus une question d'instinct, Junko" Lançais-je en me retournant vers lui, plongeant mon regard dans ses yeux carmin, "C'est une question de respect. En me mettant de côté et en me refourguant systématiquement les victimes oméga, on dénigre mes efforts et l'entrainement que j'ai suivi comme tout le monde, et qui devrait me mettre au même niveau-" La main, toujours sur mon épaule, resserra sa prise, et mon nez se plissa à nouveau. Je me stoppais instantanément. On était en public, en pleine rue, et j'étais en train de m'emporter. Je me forçais à me calmer et me détournais une nouvelle fois, finissant frénétiquement ce qui restait de mon bâton à cancer.

"Je leur en parlerai. Encore. Mais garde à l'esprit que ce n'est pas aussi facile pour eux de contrôler l'effet qu'ont les phéromones sur leur comportement que ça l'est pour toi." Il retira sa main et l'odeur disparut. "Nous sommes des alphas, après tout" plaisanta-t-il.

J'haussai les sourcils à cette réplique, et lui jetai un regard. Il souriait. Je soupirai. Et il démarra la voiture pournous ramener au commissariat.

J'oublie parfois à quel point cet homme Junko Hayake, n'est pas banal, et la raison pour laquelle je me conforme à ce que son odeur me dicte. Ce n'est pas un simple Alpha, comme il vient de le prétendre. Il sait rester en contrôle, en toute circonstance, un véritable exemple à suivre. Même pour moi.

Moi, Karū Kibishī, agent des services de police de Tōkyō. Un Oméga.