"Loup affamé,

Brise le loquet."

—Proverbe russe.


On dût bien passer plusieurs heures à éplucher tout ce qu'on pouvait trouver sur Yūto Ashine. Quelques retards de facture qui dataient de sept ans, avant qu'il n'ait son emploi à la Taisei, papiers et comptes bancaires en règle avec aucun virement douteux durant les derniers mois. On eut également la confirmation qu'il était célibataire; ses parents, biologiques, décédés il y avait sept et douze ans (pas étonnant qu'il ait eu quelques problèmes financiers s'il était en deuil), aucun adelphe connu. Plus j'avançais dans son dossier, plus mes sourcils se fronçaient. Cet homme était clean, même pas *trop clean* pour que ça soit douteux, il avait des taches, mais elles étaient si bénignes et communes que je ne pouvais m'empêcher de l'imaginer comme le stéréotype salaryman dans toute sa splendeur. Pourquoi quelqu'un aurait voulu tuer un tel homme ? Ou même, quelle raison le pousserait-il à mettre fin à ses jours ?

Décidément, son passé ne nous apportait rien d'intéressant. Nous ne pouvions compter que sur l'autopsie et l'ordinateur pour trouver un premier filon.

D'ailleurs, je relevais la tête. Le dossier du Doc aurait dû nous parvenir depuis un moment.

"Je m'demande ce qu'elle peut bien foutre..." Murmurais-je. Matsui releva son regard doré sur moi.

"Qui ça ?"

"Docteur Yutani, la médecin légiste. D'habitude elle est très efficace..." Je me relevais de mon bureau pour me tourner vers le réceptionniste. "Minato, le Doc est là ?"

Le jeune homme se tourna vers moi, ses yeux momentanément cachés de façon théâtrale par le reflet sur ses énormes lunettes, avant qu'il ne brise l'image d'un sourire sympathique. "Mme Yutani ? Attendez..." Il prit le combiné d'un des téléphones face à lui et passa un rapide appel, "Elle n'est pas à la morgue Lieutenant."

Tiens, c'était rare qu'elle s'absente...

Au même moment, Matsui me signifia que l'ordinateur avait été craqué, je le suivis rapidement, peut-être allions-nous avoir la première pièce du puzzle ?

"On a fouillé dans son historique internet et dans ses fichiers sauvegardés, rien de notable. En revanche on a trouvé plusieurs mails houleux d'une certaine Hebi, il semblerait que ce soit son ex petite-amie." Nous exposa le technicien, alors que nous étions tous deux penchés sur son écran.

"Il n'y avait aucune photo d'elle dans son bureau, ou chez lui..."

"On essaie de récupérer les données de son téléphone, mais il a beaucoup souffert de sa chute, pas étonnant vu qu'il était dans la poche avant de son costume."

"Je vois." Fais-je en me relevant, "Prévenez-nous quand vous en aurez plus, on va faire quelques recherches sur qui est cette Hebi." Matsui suivit mon mouvement, mais jeta un œil à l'horloge accroché au mur en face de nous.

"Oh, déjà si tard ?" Je suivis son regard. Vingt-et-une heure trente. Je tendis l'oreille et ne remarquai que maintenant le silence qui commençait doucement à s'installer dans le bureau.

"On a bien bossé aujourd'hui. Allez vous reposer, on reprendra demain." Fis-je alors. Il n'y avait de toute façon pas grand-chose qu'on puisse faire de plus. Je me tournais vers le nouveau et le vit me fixer. "...Un problème ?"

"Vous allez pas rentrer, c'est ça ?" Je tiquai imperceptiblement, avant de soupirer.

"Non, je comptais d'abord vérifier quelques détails avant de partir." Il allait demander à rester avec moi. Ce n'était pas rare, ce genre de zèle de la part des nouveaux, mais il était hors de question qu'il s'épuise le premier jour—

"Okay, bon courage. Moi je file."

Je stoppai ma tirade mentale. Ah. Okay. Bon. C'était tant mieux. Après tout il devait être crevé. J'hochai la tête et me dirigeai à nouveau vers mon bureau, le voyant du coin de l'œil quitter le commissariat après avoir enfilé sa veste. Je soupirai.

Reprenant là où on s'était arrêté, je revérifiai certains détails, au cas où on aurait manqué quelque chose. Les relevés téléphoniques montraient en effet plusieurs appels en absence d'un même numéro; celui d'*Hebikime Hatatsu*. Les appels étaient espacés dans le temps, raison pour laquelle nous ne les avions pas relevés auparavant. Vingt-six ans, elle était designer dans une boîte privée; plutôt active sur les réseaux sociaux, je retrouvai facilement des photos d'elle avec la victime, en apparence le parfait petit couple, mais quelque chose avait dû les faire se séparer...

Je gribouillai son adresse sur un post-it que je collais en haut de mon écran et soupirai. Je saluai les derniers couche-tard qui quittaient les lieux, réalisant au bout d'un moment que j'étais seul.

Je me passai les mains sur le visage, fatigué, en repensant à la journée. mon instinct me disait que cette enquête allait être compliquée, et l'inconnu Matsui qui se rajoutait à l'équation...

D'ailleurs, il était pas mal intriguant, le bleu. Des alphas aussi *chill* je n'en croisais pas souvent. Pas de la même façon que Junko, qui lui dégageait une force tranquille, pour Matsui c'était comme recouvert d'un voile de neutralité, comme s'il avait constamment la tête froide, et ne se permettait aucun écart de pensée; ce qui contrastait grandement avec son attitude. Peut-être était-il sous suppresseurs ? Mais dans ce cas pourquoi les omégas de la scientifique réagissaient-ils tant à sa présence ?

Je secouai la tête. Ça ne me concernait pas tout ça, tout ce qui devait m'importer c'était son efficacité, et pour l'instant il n'y avait rien à redire.

...Malgré ma bonne volonté, mon esprit dériva, me rappelant le regard qu'il avait eu plus tôt dans la journée. Je n'avais pas su le déchiffrer. Mais en y repensant, c'était probablement l'unique moment où son odeur était en accord avec son expression...

Ça ne me regardait pas, mais si j'ai un coéquipier qui joue la comédie pour paraitre cool et se laisse ronger de l'intérieur par je ne sais quel mal, je ne le supporterai pas très longtemps...

Je laissai ma tête retomber contre mon bureau. J'étais vraiment crevé, plus que d'habitude. Peut-être devrais-je rentrer après tout... Oof, je n'étais même pas sûr d'être capable de conduire...

Une douce odeur de nouilles sautées me rappela que je n'avais même pas vraiment mangé aujourd'hui, d'ailleurs.

Oh wait, des nouilles sautées ?

Je levai la tête pour voir ce que je reconnus facilement comme des boîtes de nouilles à emporter dans un sachet marqué avec le nom d'un petit restaurant assez réputé de la ville, surplombé de la (trop) grande silhouette de Matsui. Je relevai complètement le torse.

"Je croyais que t'étais rentré."

"C'est c'que j'ai fais. Puis je me suis rappelé que j'avais rien graillé de la journée et que toi non plus, du coup j'me suis dis que quitte à casser la croûte autant le faire ici."

"...Huh. Okay. C'est sympa, merci."

"J't'en prie."

Il s'assit tranquillement devant moi et déballa les deux barquettes, en déposant une devant moi. On se mit à manger dans un silence calme, pas du tout pesant, juste celui de deux gars qui ne sont pas à fond sur la parlote et qui aiment manger en paix.

"T'as trouvé du nouveau ?" Finit-il par demander.

"J'ai le nom complet et l'adresse de l'ex de la victime. Elle n'a pas vraiment le profil d'une femme violente."

"Ce qui n'veut rien dire."

"Ce qui n'veut rien dire." Répétai-je.

"D'ailleurs, toi qui a le pif d'un chien," il ne remarqua visiblement pas mon tic à sa comparaison, vu qu'il continua directement, "il devrait pas y avoir une trace de l'odeur du meurtrier, s'il a bel et bien été tué ?"

Je remuai le fond de ma barquette du bout des baguettes.

"Ça arrive, mais pas forcément. Certains ont une odeur faible qui ne s'accroche pas facilement, d'autres qui préméditent leur crime prennent des suppresseurs, ou alors il n'y a simplement pas eu contact physique et le meurtrier l'a poussé à sauter en le menaçant avec un flingue."

"Uhuh..." Je plissai légèrement les yeux.

"T'as l'air vraiment à fond sur ce boulot, t'as vraiment rien d'autre à faire ? ...Genre un hobbie ?" Il lâcha un léger ricanement, "T'as plus de temps libre qu'à l'anti-terro, nan ? Tu devrais en profiter."

"Et toi, t'as pas de hobbie ?"

"Réponds pas à ma question par la même question."

"Okay okay," il laissa son dos retomber contre le dossier de sa chaise, levant faiblement les bras en signe de défaite, "J'ai bien un hobbie, ça s'appelle l'alcool et les femmes, mais ça fait pas gagner son pain..."

"T'as fini de te payer ma tête ?" Il rigola franchement cette fois. Je soupirai. "Si t'as pas envie de l'dire, ou si juste t'en as pas, c'pas grave, je vais pas faire chier—"

"J'aime bien observer les étoiles."

"...Eh ?" Il sourit, sincèrement cette fois, en baissant le regard sur sa bouteille de bière.

"On m'a offert un télescope quand j'étais môme, j'y passai des nuits entières des fois, j'ai fini par vraiment m'y intéresser et j'ai investi dans un plus gros télescope. J'observai les étoiles quand j'étais de garde à l'anti-terro, en intervention. Mais ici j'ai un appart' au troisième étage sur six et la ville est tellement polluée qu'on y voit rien. Alors la nuit j'me fais chier comme pas permis."

Je le fixai un moment. Il ne mentait pas, c'était évident. Et pour la première fois de la journée, il me sembla réussir à un peu mieux le comprendre. Juste un peu mieux. Je fermai les yeux.

"À une heure de route au nord-ouest, y a un parc sympa et un peu en hauteur, c'est très boisé et calme, ça devrait convenir..."

Je détournai le regard en prenant une gorgée de ma bière, alors que je voyais des paillettes dans ses yeux dorés.

"Vraiment ? Trop cool, j'y passerai demain ! Merci pour le tuyau !"

"C'est rien..." Le sourire qu'il me fit lâcha une pierre dans mon estomac.

Je mis plusieurs secondes avant de me rendre compte que le sentiment n'était pas désagréable.