Avertissement : Cet article peut être lu par toutes les personnes intéressées (attention, multiples spoilers pour les saisons 1, 2 et 3) mais pour les lecteurs qui n'auraient pas vu la série, merci de noter qu'en raison de ses thématiques, de sa tonalité générale et de sa violence, celle-ci est destinée à des spectateurs adultes.


Le féminisme vous saute parfois à la figure là où l'on ne l'attendait pas. En l'occurrence, je l'ai trouvé dans une série dont je ne suis pas particulièrement fan à la base mais à laquelle ce parti pris fait pardonner bien des défauts. Qu'est-ce qui fait donc une série féministe de Killing Eve, ce jeu du chat et de la souris glauque et pervers entre Oksana, alias Villanelle, tueuse à la solde d'une organisation criminelle, et Eve, enquêtrice du MI6 fascinée par son côté obscur ? Aucune revendication féministe pourtant, aucun message explicite dans ce show, mais une salutaire démonstration en images qui passe par l'inversion des clichés de genre et une claire volonté de se démarquer de l'image habituelle de la femme véhiculée par les médias.

Les femmes au pouvoir

Ce qui rend cette série si divertissante et drôle à regarder – pour une femme en tout cas – en dépit de son atmosphère glauque, de sa violence et de ses nombreux meurtres horribles, tient tout d'abord à sa manière irrésistible de rebattre les cartes et de placer des femmes à tous les rôles en principe détenus par des hommes. Soyons clairs sur ce point : dans ce show, ce sont les femmes qui ont la vedette et détiennent le pouvoir.

Littéralement tout d'abord. Si la série est inspirée des romans écrits par un homme, Luke Jennings, ce sont des femmes que l'on trouve aux commandes du show à tous les niveaux, de sa créatrice la britannique Phoebe Waller-Bridge à ses scénaristes (une différente à chaque saison), de ses deux personnages principaux Eve et Villanelle en passant par la quasi-totalité des rôles un tant soit peu étoffés figurant au générique. Dans ce show écrit, produit et interprété par des femmes, tous les personnages qui comptent vraiment sont des femmes, des deux côtés de l'écran.

Des femmes au pouvoir également au sens métaphorique, puisque dans l'univers pseudo-réaliste de Killing Eve, contrairement à ce que l'on constate dans la vraie vie où la plupart des postes de dirigeants sont détenus par des hommes, tous les postes de pouvoir dont le spectateur a connaissance sont cette fois occupés par des femmes. Ainsi la personne qui embauche Eve pour enquêter sur Villanelle au MI6 est une femme, Carolyn. Eve est une experte, une analyste spécialisée dans les tueurs en série, et Villanelle une insaisissable tueuse à gages de haut vol. La série compte encore quatre autre redoutables tueuses, toutes des femmes. Quant aux Douze, la mystérieuse organisation qui emploie Villanelle et commandite ses meurtres, c'est encore une femme, Hélène, qui la représente.

Des hommes-objets

Inversement, dans la série les hommes sont relégués au rang habituel des femmes dans beaucoup de fictions : ils font tapisserie et/ou sont bien souvent traités comme quantité négligeable par des femmes puissantes qui ne prennent pas de gants avec eux et ne se soucient guère de ménager leur ego.

Ils jouent le rôle du conjoint dévoué, tel Niko, le mari d'Eve, gentil moustachu effacé, dont le bien-être et la carrière passent toujours après ceux de son épouse. Celle-ci rate toujours les réunions entre collègues de son mari parce que son propre travail passe en premier et qu'elle les oublie. Niko s'inquiète des conséquences du nouveau travail d'Eve sur leur vie personnelle – l'obsession de son épouse pour Villanelle ne menace pas uniquement leur couple mais bel et bien leur sécurité et leur vie – tandis qu'Eve ne manifeste pas un instant l'intention de faire passer sa carrière après son mari ni de renoncer à ses obsessions pour protéger son époux. Dans ce couple atypique, c'est Niko le conjoint discret, efficace et prévenant, et ce n'est certes pas Eve qui se soucie de la bonne marche de la maison.

Les hommes servent également d'objets sexuels. A Eve tout d'abord, à qui ils permettent d'extérioriser son attirance trouble pour Villanelle sans la toucher. Eve passe ainsi une folle nuit inédite avec son mari après que Villanelle a défié celui-ci en lui révélant le côté obscur de sa femme – une expérience qui laisse Eve ravie et son mari dégoûté, ayant réalisé que les fantasmes de son épouse ne l'incluaient pas réellement. Eve récidive plus tard lors d'une planque avec son jeune collègue Hugo, qu'elle utilise purement et simplement sans même lui demander son avis pour coucher avec Villanelle par procuration, reliée à l'objet de ses fantasmes par une oreillette. Elle n'hésite donc pas un instant à tromper son mari pour satisfaire ses désirs. Hugo lui aussi, tout d'abord flatté par l'agression d'Eve, a une réaction de dépit lorsqu'il s'aperçoit le lendemain matin qu'il n'a été que son instrument dans sa relation à distance avec Villanelle.

Carolyn a elle aussi une relation très masculine aux hommes de sa vie. Telle un James Bond féminin, elle semble avoir un homme dans chacune des villes où elle a séjourné en mission. Lorsqu'elle dit « avoir connu » quelqu'un autrefois, elle parle d'un ancien amant, mais aussi d'une relation de travail, informateur, agent double, vieux complice, peut-être même père d'un de ses enfants. Pour Carolyn tout cela semble aller de soi, dans un mode de vie mêlant sans états d'âme les affaires et le plaisir.

A noter que malgré son âge respectable, Carolyn n'hésite pas à passer la nuit avec l'une de ses anciennes conquêtes en souvenir du bon vieux temps et ne s'en cache pas, une attitude insolite pour une femme qui dans bon nombre de fictions ne serait plus considérée comme un objet de désir. C'est que dans cette série, au rebours des représentations habituelles de la femme, l'objet n'est pas Carolyn. Ce sont les hommes qui se trouvent à la disposition des femmes pour satisfaire leurs éventuels désirs.

Hommes fourbes et adorables victimes

On l'aura compris, dans cette série les hommes n'ont pas le beau rôle. Certains sont sympathiques, mais… Konstantin, le superviseur et père de substitution de Villanelle, est une sympathique canaille opportuniste qui change de camp plus vite que de chemise. Malgré son attachement certain pour la jeune tueuse qui a été son élève, il n'hésite pas à lui faire savoir qu'elle ne fait pas partie de sa famille – comprendre qu'il est prêt à tout sacrifier pour sauver sa propre fille Irina mais qu'il abandonnera Villanelle à son sort s'il le faut. Quant à Frank, la taupe du MI6 qu'exécute Villanelle après une chasse à l'homme mouvementée, c'est un brave gars devenu agent double pour payer le collège privé de ses enfants. Sympathiques mais pas fiables, ces messieurs – on ne sait jamais au juste où se trouvent leurs loyautés.

D'autres sont sympathiques sans réserve, mais… les pauvres ne font pas long feu. Au rebours des clichés sur les victimes – souvent féminines – la vie des hommes dans cette série ne tient en effet qu'à un fil. Ils y sont les principales victimes et il est conseillé de ne pas trop s'y attacher, en particulier s'ils sont gentils, adorables et attentionnés. C'est le cas du malheureux Bill, charmant collègue d'Eve, homme vieillissant et père d'un nourrisson, tué par Villanelle lors d'une course-poursuite à Berlin où tel est pris qui croyait prendre. Les hommes sans défenses qui tombent tragiquement sont nombreux dans la série, du malheureux Niko en victime collatérale qui en voit de toutes les couleurs à cause de son épouse, jusqu'à Kenny, le fils de Carolyn, dont la mort mal élucidée sert de prétexte pour ramener Eve dans le jeu au cours de la saison 3.

A ce jeu de massacre, aucune de ces dames n'est innocente : si Villanelle s'y taille la part du lion en assassinant surtout de nombreux messieurs avec un plaisir non dissimulé, Eve elle-même, après sa nuit avec Hugo, laisse le jeune homme blessé par balle se vider de son sang dans le couloir de l'hôtel sans même appeler les secours, pour se précipiter plutôt à la rescousse de Villanelle qui n'en a guère besoin. Carolyn n'a aucun état d'âme à envoyer sciemment ses agents à la catastrophe sans les en avertir lorsque cela sert ses propres intérêts. Et même la jeune Irina à peine sortie de l'enfance n'hésite pas à écraser son beau-père au volant d'une voiture, juste parce qu'elle le trouve agaçant…

Dans Killing Eve, aucun homme n'est vraiment important. Tous sont par essence des personnages secondaires. Tout au plus les horreurs subies par des hommes gentils, sympathiques et vulnérables servent-elles de moteur à l'action pour attiser le désir d'Eve de courir après les coupables. On voit ainsi s'inverser dans la série le cliché habituel de l'homme en quête de vengeance suite à l'assassinat de sa famille (femme et/ou enfants)…

Potiches, hommes-objets, séduisants mais fourbes ou adorables victimes toutes désignées car si fragiles et désarmés, tel est le sort des hommes dans cet univers. Cela ne vous rappelle rien, mesdames ?

Des représentations féminines atypiques

Mais le dynamitage des clichés de genre ne se limite pas à l'inversion des rôles, il s'étend également à la représentation des femmes, qui dans cette série est assez inhabituelle pour qu'on s'y arrête.

Car tout d'abord, il n'y a pas une représentation de la femme dans la série – la représentation habituelle qu'on trouve dans les magazines, films et séries, mettant à la une pour son physique la femme en âge de séduire, entre quinze et quarante ans, et répondant aux canons de la photo de mode : cheveux longs et lisses, maquillage impeccable, jolie, ses appâts mis en valeur par sa tenue. Au contraire, la série privilégie la diversité des types et des âges et se rit de cette image lisse de la femme idéale sur papier glacé.

La représentation des femmes dans Killing Eve prend le parti de mettre en avant des types ethniques rarement détenteurs de premiers rôles dans d'autres productions. Si Villanelle est la représentante du cliché attendu, jeune, blonde, mince et banalement jolie, l'autre héroïne Eve est une asiatique de plus de quarante ans à l'air fatigué, un choix atypique et hardi pour une série qui mise tout sur le glamour de la relation trouble entre ses héroïnes. Dans la saison 1, Eve fait équipe avec Elena, une jeune femme noire aux longs cheveux crépus non défrisés, contrairement aux canons hollywoodiens en vigueur. Dans la saison 2, son assistante Jess est une métisse aux cheveux nattés et enceinte de surcroît.

Cette diversité est un non-sujet en soi. En effet, la couleur de peau ou les origines ethniques n'ont guère d'importance dans la série et ne jouent aucun rôle dans le scénario – à moins que le personnage lui-même ne décide d'en jouer. Eve traque ainsi une autre tueuse, « le fantôme », qui exploite précisément les stéréotypes racistes et sexistes pour accomplir ses contrats : la tueuse, asiatique elle aussi, se déguise en femme de ménage, ce qui lui permet de passer inaperçue sur les lieux de ses crimes. Qui prêterait la moindre attention à une domestique armée d'un chariot de ménage venue vider les poubelles ? Eve se souviendra de cette ruse à Rome en cherchant comment s'introduire dans l'immeuble bien gardé où Villanelle est en danger.

Au-delà des types ethniques, la représentation féminine offre de vrais rôles à des femmes âgées, à peu près inexistantes dans les autres fictions. Carolyn, chef de bureau au MI6, est une femme de plus de 60 ans qui ne cache pas ses rides. La russe Dasha, toute aussi vieille, ose exhiber des cheveux gris. Toutes deux ont passé l'âge d'être définies par leur beauté. Ces femmes qui dans la plupart des séries ou des films n'auraient précisément pour rôle que d'être âgées et d'incarner quelque retraitée, n'ont ici rien de douces grand-mères. Dasha est un redoutable assassin. Elle parle de son fils avec nostalgie mais court le monde en entraînant de nouvelles générations de tueurs. Carolyn, femme de pouvoir, ne semble nullement envisager la retraite.

Dans cet éventail de représentations féminines, Irina, la fille à peine adolescente de Konstantin, offre une image de la jeune génération qui n'a rien du cliché de la tendre fillette naïve et innocente. Enlevée par Villanelle, elle ne se laisse guère impressionner par la tueuse, pas même lorsque leur cavale prend un tour sanglant. Irina, ni gentille ni mignonne, est une brillante graine de sociopathe, aussi atypique, indépendante et masculine dans son attitude que le petit frère de Villanelle, lui, est féminin : enfant sensible et perturbé, il participe à des concours de cuisine et ne rêve que d'Elton John.

Fait assez rare pour être remarqué en matière de représentation féminine, dans Killing Eve, l'âge ou la couleur de peau, au lieu d'enfermer les héroïnes dans des rôles stéréotypées, ne sont pas des enjeux en eux-mêmes. Dans cet univers qui s'émancipe des clichés habituels, ce qui compte avant tout pour chaque personnage, c'est son caractère.

Le refus de la femme-objet

En effet, cette représentation féminine qui mêle les types ethniques et les générations en se jouant des clichés s'applique à ne jamais faire des personnages de la série des femmes-objets, une volonté bien visible dans le choix des costumes des deux héroïnes, là encore très atypiques.

A l'une des extrémités du spectre, Eve, l'héroïne éponyme de la série, plus toute jeune et l'air défraîchi, ne fait absolument rien pour se mettre en valeur. Telle Columbo avec son éternel imperméable froissé, elle semble toujours avoir dormi dans ses vêtements (ou eu la flemme de les repasser). Ceux-ci sont le plus souvent informes, tristes et sans intérêt, guère flatteurs et rarement féminins. Eve se moque bien de s'habiller pour séduire et ne se préoccupe guère de son apparence. Elle semble peu désireuse de s'embarrasser à dompter sa crinière de boucles hirsutes, au mieux rassemblée en une queue de cheval vite faite, encore moins disposée à se mettre en robe et à se maquiller. Les rares exceptions n'en ont que davantage de portée, comme lorsqu'elle se laisse aller à essayer les vêtements de luxe et le parfum choisis pour elle par Villanelle, qui voit en Eve quelque chose qu'elle-même ne se soucie guère de montrer.

A l'autre extrémité du spectre, Villanelle, a priori l'exact contraire d'Eve. Physique de mannequin, érigée par les fans en icône de la mode pour ses goûts vestimentaires extravagants – très haute couture, très chers et très voyants – elle qui est jeune et jolie n'est pourtant jamais mise en valeur par ses tenues, ni moulantes ni révélatrices et rarement seyantes en dépit de leur excentricité. Qui au bout de trois saisons de grand n'importe quoi vestimentaire cachant le corps de Villanelle plus qu'il ne le révèle, aura seulement remarqué sa jolie silhouette, ses longues jambes et sa poitrine avantageuse ?

En vérité, les tenues de Villanelle tiennent toutes davantage du déguisement théâtral de petite fille que de la panoplie de séductrice. La tueuse, qui se déguise avec un soin et un plaisir manifeste pour chacune de ses mission, adore arborer dans le civil ses tenues haute couture tapageuses et improbables comme autant de nouveaux déguisements – tutu en tulle, robe de princesse, tartan pour se rendre en Ecosse… Un goût du déguisement qui tourne au grotesque lorsqu'elle commence à perdre pied et qu'on la jurerait déguisée en green pour une mission sur un terrain de golf. Si elle aime les jolies choses et les objets de luxe, Villanelle la solitaire ne s'habille pas pour séduire mais pour étaler sa richesse d'ex-petite fille pauvre et pour se faire remarquer.

Personnages féminins trop jeunes, trop vieux, trop atypiques pour entrer dans les canons habituels du glamour, utilisation des costumes qui au lieu de mettre en avant leur physique et de les offrir au spectateur comme autant d'objets de désir, permet plutôt d'appréhender leur psychologie… La série casse les codes : les femmes n'y sont décidément pas là pour faire joli !

Le refus de l'ange du foyer

Dans Killing Eve, loin de l'image de la femme douce et maternelle, les héroïnes mènent leur vie comme des hommes, c'est-à-dire en égoïstes impénitentes et sans se préoccuper le moins du monde des conséquences.

Villanelle est une grande petite fille tyrannique qui s'amuse à tuer parce qu'elle n'a rien trouvé de plus divertissant à faire pour combler son vide existentiel. A rebours des clichés sur les femmes, elle n'est ni douce ni compatissante, et rit des efforts de ses victimes pour l'apitoyer. « Avant de te tuer, je vais t'utiliser pour le sexe », dit-elle aimablement à Frank, l'une de ses cibles… Mais loin de toute intention licencieuse, elle le castre et le revêt d'une robe, macabre mise en scène à la seule intention d'Eve. Solitaire et toute puissante, Villanelle ne suit que son bon plaisir, tue comme elle respire, s'achète tout ce qui lui plaît, met dans son lit tous ceux qu'elle veut (toutes celles, surtout), épouse une femme pour son argent et l'abandonne aussitôt. Ce n'est qu'après avoir cru tuer Eve qui l'a déçue qu'elle commence à réaliser que la mort peut avoir des conséquences irréversibles - pour elle-même avant tout, ce qui l'ouvre enfin à la possibilité de l'empathie.

Eve de son côté, femme mariée sans enfants, est l'archétype du mari égoïste et obsédé par son travail dont les désirs passent toujours en premier. Elle néglige un conjoint aimant qui semble tout ignorer des obsessions de sa femme. La connaît-il vraiment ? On peut en douter, car lorsqu'il aperçoit sa face obscure, son mari s'éloigne aussitôt d'elle. Eve n'accepte pas sa décision et le poursuit, ce qui ne l'empêche pas de continuer à poursuivre également Villanelle, tout en sachant qu'elle met ainsi son mari en danger. Eve néglige son époux, le trompe en intention puis en actes et à cause d'elle il finit deux fois à l'hôpital, gravement blessé et durablement traumatisé. Elle a beau se sentir coupable, à aucun moment elle ne prend les décisions qui s'imposent pour le protéger, pas plus qu'elle ne respecte son désir d'être débarrassé d'elle, s'obstinant à retourner le voir malgré ses refus répétés. En fin de compte, elle se détache de cette illusion de retour à une vie « normale » et retourne sans ambiguïté vers Villanelle qui l'attire malgré elle bien davantage.

Carolyn, femme de pouvoir, n'a rien de la matriarche bienveillante. Sous des dehors affables, elle se distingue par ses talents de manipulatrice sans scrupules. Sa spécialité semble être de recruter des agents doubles, elle excelle donc dans l'intrigue et la dissimulation. Les missions dans lesquelles elle embarque ses agents ont des motivations secrètes, telle la mission à Rome où elle envoie Eve avec Villanelle, sachant que cela ne peut que mal tourner parce que c'est précisément ce qu'elle souhaite, même au prix de la vie de ses agents, tous deux grièvement blessés et laissés pour morts. Mère de famille, Carolyn entretient avec ses enfants adultes des liens ambigus et peu chaleureux, de Kenny qui semble être davantage un expert informatique à son service que son fils, à Geraldine, sa fille qu'elle connaît à peine. Kenny ignore qui est son père et Geraldine est au contraire trop « la fille de son père » pour s'entendre avec sa mère. Bref, Carolyn pas plus que les autres femmes de la série n'est une figure dévouée aux autres, protectrice et maternelle.

Mais c'est autour de Villanelle qu'on trouve les exemples de figures maternelles les plus dévoyées. Dasha est la tueuse qui l'a formée. Villanelle en a gardé un si bon souvenir qu'en la revoyant elle se jette sur elle et tente de l'étrangler à mains nues. Konstantin, l'autre formateur de Villanelle, qui reproche à Dasha ses méthodes trop rudes de jadis, s'entend répondre non sans raison « C'est toi qui es trop faible. Si mes méthodes ne te plaisaient pas, pourquoi tu n'es pas intervenu ? » Dasha est si maternelle que voyant arriver Villanelle avec un bébé kidnappé sur les lieux de sa dernière mission, elle dépose celui-ci dans une poubelle ! Un geste révélateur.

Père faible, mère dure et impitoyable. Ce qui est valable pour les parents de substitution que sont les deux mentors de Villanelle l'est également pour ses parents biologiques : un père prêt à tout pour sa fille, ce que sa mère lui reproche abondamment. Le doute plane sur les circonstances de la mort de ce père et mari adoré et disputé : la mère y serait-elle pour quelque chose ? Une mère qui après avoir confié sa petite fille à un orphelinat, la chasse de sa maison une seconde fois à l'âge adulte après de brèves retrouvailles par peur de sa noirceur, quand Villanelle ne cherche qu'à lui faire admettre que cette noirceur, c'est bel et bien d'elle qu'elle la tient. Paradoxalement, c'est le geste symbolique de tuer sa mère qui précipite le retour de Villanelle sur la voie de l'humanité en lui faisant passer le goût du meurtre, comme si c'était sa propre noirceur qu'elle avait fini par tarir à la source.

Adieu épouses dévouées, femmes rassurantes et mères modèles, Killing Eve ne mange pas de ce pain-là. Dans ce domaine comme dans d'autres, ses héroïnes vont à rebours de tout ce qu'on attend habituellement des femmes. Elles n'en sortent que plus indépendantes, car ces femmes-là ne sont pas définies avant tout par les attentes des autres envers elle, les soins à apporter au conjoint et aux enfants, mais bien par la poursuite de leurs propres objectifs et la satisfaction de leurs désirs personnels.

Une autre éthique de l'amour

Au-delà de toutes ces femmes qui n'en font qu'à leur tête sans souci de leur prochain, il y a encore un domaine où la série se démarque des clichés habituels, celui de l'amour. Si les héroïnes sont en général des contre-exemples flagrants de ce que la société attend d'une femme dans ce domaine, depuis Eve sans égard pour ses partenaires masculins jusqu'à Carolyn et ses nombreuses conquêtes, force est de constater qu'en matière de relations amoureuses, un modèle est à trouver là où l'on ne l'aurait pas attendu – du côté de Villanelle.

En effet, le seul domaine où Villanelle semble être fréquentable est celui de la séduction. Pour une tueuse en série sans doute sociopathe dotée d'une imagination sans limites pour exécuter ses victimes, on constate plus d'une fois que si elle n'a aucune difficulté à séduire qui bon lui semble (même si sa préférence va clairement aux femmes), ses partenaires semblent sortir de son lit indemnes et tout à fait épanouis. Certes, elle cause la mort de son petit ami parisien, mais il faut bien reconnaître que pour une fois il s'agit d'un accident, et que c'est la curiosité du jeune homme qui l'a tué sans que Villanelle elle-même y soit pour grand-chose. La femme plus âgée qu'elle séduit pour lui faire tenir le rôle d'Eve à Berlin se prête volontiers à ses jeux érotiques et ne demande qu'à revenir. Les deux jeunes femmes qu'elle suit dans la rue la nuit et dont on craint tout d'abord pour la vie, suivies qu'elles sont sans le savoir par le grand méchant loup, ressortent de chez elle saines et sauves le lendemain matin en remerciant pour le sexe, au grand ébahissement d'Eve, que Villanelle rassure, sentimentale à sa façon : « Ca ne veut rien dire, au lit je ne pense qu'à toi ! »

Villanelle est fascinée par Eve, dont elle décide d'emblée qu'elle sera la petite amie parfaite, persuadée d'avoir avec elle de profondes affinités. Elle fait ensuite tout pour se faire remarquer d'elle, lui envoie des messages, des cadeaux, lui laisse des indices, lui rend visite. Mais au-delà des farces puériles et macabres qu'elle lui joue (et qui fascinent Eve), dès leur premier tête à tête, alors que Villanelle s'introduit chez Eve en train d'essayer les vêtements que celle-ci lui a offerts, la tueuse est visiblement contrariée par la terreur que sa présence lui inspire. Entrée par effraction chez une femme qui a tout à craindre d'elle d'après sa réputation, Villanelle qui n'est pas venue pour tuer ne comprend pas la réaction d'Eve : en complet décalage avec elle malgré l'incongruité de sa présence, elle ne souhaite que passer un moment agréable en compagnie d'une femme qui lui plaît, et se vexe presque qu'Eve ait si peur d'elle.

Ainsi fixée d'emblée, la dynamique de ce couple étrange, mélange d'hostilité et de fascination mutuelle, reste sur cette même logique : alors que c'est Villanelle la tueuse, lors de leurs tête à tête c'est finalement Eve la plus agressive des deux. Villanelle s'introduit chez Eve où elle commet quelques gamineries comme de mélanger le contenu des CD. Eve s'introduit chez Villanelle et met son appartement à sac. Eve et Villanelle s'avouent leur fascination mutuelle, et alors qu'elles sont toutes deux étendues sur le lit et que Villanelle s'attend à un baiser, Eve lui plante un couteau dans le ventre – ce que Villanelle ravie prend d'ailleurs pour une preuve d'amour, comme elle le dira fièrement par la suite en exhibant sa cicatrice.

Et si Villanelle après avoir été rejetée tire sur Eve et la laisse bel et bien pour morte à Rome, lorsqu'elle apprend que celle-ci est toujours en vie, elle semble aussitôt ne plus avoir de cesse que de renouer le contact – un contact hésitant et de bonne foi, aussi déplacé soit-il après une tentative de meurtre. En témoigne son attitude lors de leurs retrouvailles dans un bus londonien, où elle s'approche en souriant, une formule de politesse à la bouche après s'être fait faire sur mesure un parfum de conquérante pour l'occasion. C'est alors Eve qui se jette sur elle en hurlant comme une possédée. C'est encore Eve qui, ayant le dessous dans cette bagarre qu'elle a elle-même déclenchée, embrasse Villanelle sur la bouche, juste avant de lui coller un coup de tête.

Le baiser d'Eve les surprend toutes les deux mais a la vertu de solder tous les comptes entre elles, rendant soudain incontestable et tangible le lien qui les unit. A leur rencontre suivante, sans même s'être parlé entre temps, elles se comportent toutes deux comme un couple. Et le fait que ce premier baiser, si agressif soit-il, ait été à l'initiative d'Eve, est lourd de sens.

Car l'on remarque au fil des trois saisons, alors que le romantisme de la relation entre les deux femmes s'accentue et culmine avec le final rien moins que hollywoodien de la saison 3, que Villanelle, la grande petite fille qui cède à tous ses caprices, pour autant qu'elle ne laisse guère à Eve le loisir de l'oublier, jamais ne la force à quoi que ce soit ni n'esquisse physiquement le moindre geste déplacé dans le domaine amoureux. Lorsqu'elles se battent, c'est toujours Eve qu'on trouve à l'offensive. Villanelle qui pourrait si facilement la blesser n'en fait rien et se contente de parer les coups. Et dans le domaine sensuel, pas une fois Villanelle n'initie elle-même le moindre baiser, le moindre contact, elle attend simplement qu'Eve se décide. Tant qu'Eve ne se décide pas, Villanelle ne la touche pas. C'est ainsi Eve qui l'invite à danser et prend l'initiative de l'enlacer. C'est ainsi que sur le pont à la fin de la saison 3, il n'y a pas de dernier baiser.

Finalement, Villanelle la tueuse sans foi ni loi a bel et bien une limite : celle du consentement amoureux. Elle qui peut obtenir tout ce qu'elle veut et n'en fait le plus souvent qu'à sa tête, ne prend rien sans permission dans ce domaine-là, rien qui ne soit d'abord librement accordé. En cela, elle se montre plus respectueuse que bien des hommes offerts en exemple dans les médias. Pour une Villanelle qui attend qu'Eve ose enfin l'embrasser, combien de héros masculins prennent sans demander, embrassant une femme surprise sans se soucier de son avis ni lui laisser la possibilité de se dérober ? A rebours du modèle qui trop souvent encourage les hommes à faire preuve d'initiative afin de paraître virils, quitte à forcer le consentement de leur partenaire et à se comporter sans toujours le réaliser en agresseurs sexuels, c'est d'un avatar de ce déplorable cliché, la lesbienne psychopathe, que vient l'exemple qu'on n'attendait pas : celui du respect de l'autre dans les jeux amoureux.

Voilà donc un aperçu de ce qui fait de Killing Eve une série féministe : une belle constance dans l'inversion et le refus des clichés traditionnels de genre. Des femmes puissantes dans des rôles d'hommes. Des hommes (mal) traités comme des femmes, relégués au second plan, sans cesse victimes de violences. Des femmes menant sans complexe des vies d'hommes, tout sauf des mères et des épouses modèles mais indépendantes et fortes, définies non par ceux dont elles ont la charge mais par elles-mêmes et leurs propres désirs. Des femmes telles qu'on les voit rarement ailleurs, d'ethnies et d'âges souvent sous-représentés, jamais réduites à des objets, jamais définies par leur beauté physique, mais uniquement par leur la personnalité, dépeinte dans toute sa complexité. Et dans le rôle le plus inattendu de tous, une tueuse en série bien moins agressive en amour que l'élue de son cœur, désirante mais respectueuse, attentive à ne pas imposer son désir à l'autre sans réciprocité. Killing Eve ne contient ni discours moralisateurs ni la moindre déclaration d'intention, pourtant son féminisme saute aux yeux à chaque instant. En changeant les représentations, la fiction a le pouvoir de faire évoluer les mentalités : la série en est une éclatante démonstration.