Birthday

(Lisa Jansen)


L'histoire :

Autofiction. Joseph, c'était cet homme qui habitait pas loin de chez nous. Un grand type costaud, large, carré d'épaules, barbu, taillé comme un ours, qui braconnait, travaillait au noir, et qui traficotait on ne sait trop quoi. Mais c'était aussi cet homme charismatique et cultivé, qui jouait de la guitare comme personne. Quand je l'ai vu la première fois, j'avais treize ans. Certains hommes chopent des gamines avec des bonbons. Joseph m'a hypnotisé avec sa musique, ses connaissances, et sa voix grave et chaude. La veille de mes quinze ans, il m'a dit de ne plus s'approcher de lui, il m'a dit de le fuir. Car il m'a prévenue de ce qu'il me ferait si je revenais chez lui après mon anniversaire, quand j'aurais l'âge légal. Il m'a mis en garde : si je franchissais à nouveau sa porte, il m'emporterait dans son lit. Je le savais. Mais moi, je l'aimais, et je suis revenue chez lui.


Mots-clés : perte de virginité, défloration, fin de l'innocence, sexualité précoce, initiation sexuelle, homme dominant/jeune fille soumise, éducation sexuelle, obéissance, consentement incertain, excitation, sentiment de honte, jouissance coupable


Thème et précautions :

En France, l'âge légal pour avoir des relations sexuelles avec un majeur, c'est quinze ans. A partir de quinze ans, la loi pénale n'interdit plus à un adulte d'avoir des rapports sexuels avec une mineure (sauf s'il est de sa famille ou s'il a autorité sur elle, comme un prof par exemple). Mais un homme de près de 40 ans qui couche avec une mineure de 15 ans, est-ce pour autant parfaitement normal ? Ne commet-il pas une faute morale ? D'accord, il n'y a plus de délit, puisqu'elle a la majorité sexuelle, mais n'est-ce pas quand même dérangeant et perturbant, puisqu'elle demeure mineure, et qu'elle n'a ni droit de voter, ni celui de conduire. La loi la traite comme une enfant, sauf quand il s'agit de sexe : autrement dit, la loi ne lui permet que de coucher ! Et expérimenter les relations physiques avec un homme de vingt ans ou vingt-cinq ans de plus que soi, alors qu'on n'est pas prête, qu'on ne sait pas, qu'on ne comprend pas, et que l'autre a tant d'expérience, ça entraîne des conséquences insoupçonnées que seules les années feront apparaître… On n'est pas censé découvrir le sexe à 15 ans avec un homme de presque 40. Cette sexualité-là, c'est comme un virus qui vous infecte, et dont vous ne pouvez plus jamais vous débarrasser.

Attention ! mon histoire peut déranger ou mettre mal à l'aise, à cause du sujet abordé, c'est-à-dire la sexualité trop précoce subie pendant plusieurs années, de 15 à 18 ans avec un homme de près de 40 ans, et ses conséquences sur l'érotisme parfois malsain et conditionné qui en résulte et vous marque à vie. C'est tout le problème de la "zone grise", ce consentement légal, mais donné trop jeune, sans trop savoir, juste parce qu'on est amoureuse, alors qu'on est pas du tout prête à "ça". J'alerte sur le fait que mes sentiments demeurent ambigus, et que je peux dire des choses perturbantes sur la sexualité, les fantasmes, la soumission, la honte, la jouissance coupable, le plaisir sexuel et l'excitation. Certaines parties du récit, avec des détails un peu crus et un peu sales, peuvent gêner. Mon histoire est classée "M" (adulte) ; elle n'est pas pour les mineurs.


Chapitre I

— 1 —

La seule chose dont je me souviens, ce sont des détails étranges… de tous petits détails, décousus, sans vraiment de sens.

D'abord, la sensation d'être encombrée de mes jambes et de mes bras, ne pas savoir quoi en faire et d'avoir honte de cette pesanteur de mes membres et de leur inertie. C'est curieux, mais c'est de ça dont je me souviens le mieux. Comme si mon cerveau, à ce moment-là, s'était autocentré, retournant son attention vers l'intérieur de mon corps, au lieu d'enregistrer les éléments extérieurs…

Ensuite, je me rappelle de la douleur, ce déchirement atroce entre les cuisses… Je me souviens vaguement de ses mains s'agrippant à mes épaules et me poussant pour m'empaler sur lui. Il était si grand, si gros, si lourd, et il était entré en moi avec difficulté… Pourtant, c'est curieux, je ne me rappelle pas avoir crié, ni gémi. Rien… Tout ça s'est effacé. Juste son poids sur moi… son corps si massif qui m'étouffait.

Je ne me souviens pas non plus des odeurs. La mémoire olfactive est, parait-il, l'une des plus vivace. Mais chez moi, elle doit dysfonctionner car rien ne m'est resté.

Je ne me souviens pas non plus de ses paroles… D'ailleurs, avait-il seulement dit quelque chose ? Sans doute, oui, il m'en reste un sentiment diffus. Mais quoi ?, je ne sais plus.

Je me rappelle juste la lumière du jour… cette belle lumière d'été, qui jouait au travers des rideaux. Des rideaux blancs transparents, légers et ajourés.

Et lui sur moi, l'ombre de son corps couché au-dessus du mien.

Et puis, qu'est-ce que si c'était passé une fois qu'il avait terminé de faire ce qu'il voulait ? Est-ce qu'on est restés un moment tous les deux sur les draps froissés ? Est-ce que je suis tout de suite sortie du lit ? Est-ce qu'on a parlé ?

Je ne sais pas. C'est effacé. Disparu. Englouti dans les abimes de ma mémoire.

Je sais juste que cet après-midi là, il m'a déflorée.

C'était mon anniversaire, je venais tout juste d'avoir quinze ans. Il en avait trente-huit.

Jusque-là, il ne m'avait jamais touchée, jamais embrassée, à peine effleurée. Mais je savais qu'il avait envie de moi car il me le répétait. Et quelques semaines avant mon anniversaire, les choses s'étaient accélérées, me permettant de savoir avec certitude ce qui allait se passer, me laissant tout le loisir de tout arrêter, très simplement.

Mais je n'ai rien empêché. Au contraire, je l'ai laissé faire tout ce qu'il voulait.

Je m'enivrais de ses mots d'amour, de l'aveu de ses désirs, du récit de ses fantasmes… J'étais juste une petite fille qui découvrait qu'elle pouvait être regardée comme une femme, et être au centre de la vie d'un homme.

J'aimais comme il me regardait. Je me sentais belle, et envahie d'un sentiment de puissance, comme si son désir de moi me donnait du pouvoir. J'étais bien dans cette situation de statu quo où rien ne se passait, où il se contentait de me désirer sans pouvoir me toucher…

Mais la veille de mes quinze ans, il m'avait dit « Ne reviens plus jamais ici, Lisa… Si tu reviens chez moi, tu sais ce que je te ferais… Tu comprends ? Est-ce que tu comprends ? » avait-il insisté, avec une voix rauque et un regard brûlant.

Je crois que j'avais dit « oui ». Car j'avais très bien compris. Je savais exactement de quoi il parlait. Il m'avait expliqué ce qu'était l'âge légal, il m'avait dit combien il me désirait, combien il avait envie de moi, qu'il en devenait fou, et qu'au jour de mes quinze ans, il n'essaierait plus de résister, que c'était à moi de l'empêcher en disparaissant de sa vie.

Je savais ce qui allait se passer. Je n'aurais pas dû revenir.

Mais comment aurais-je pu me passer de lui ?

Car moi, je l'aimais.

J'étais très amoureuse de lui.

— 2 —

La première fois que je l'ai rencontré, j'avais treize ans. Ma mère m'avait envoyée chez lui, à deux ou trois rues plus loin, chercher des ortolans qu'il avait braconné.

Enfin, ce n'était pas vraiment des rues, plutôt des chemins cabossés, pas toujours goudronnés… Le village était petit, mais la campagne immense. Les maisons étaient éloignées les unes des autres, et elles possédaient toutes un grand jardin, ressemblant le plus souvent à des friches. On n'était pas riches dans le coin.

La maison de Joseph était grande, en vieilles pierres qui se délitaient, nichée au milieu d'un terrain arboré de près d'un hectare, à l'orée de la forêt.

Je n'y avais encore jamais été, mais mes parents en avaient parlé plusieurs fois, lorsqu'on passait en voiture devant l'entrée de son terrain. Il n'y avait qu'une barrière en bois pourrie, et une boite aux lettres rouillée. De la route, on ne voyait pas sa maison. Mais je savais qu'elle était au bout du chemin, au fond, au milieu des arbres.

Je ne sais pas où il tuait ces ortolans, si c'était dans les bois juste derrière chez lui, ou bien ailleurs, dans d'autres forêts, mais il braconnait tout le temps et ma mère adorait cuisiner ce qu'il chassait. Elle enrobait les petits oiseaux dans du lard, puis les ficelait sur des tranches de pain aillé, et elle les passait au four. C'était délicieux.

Pour payer les ortolans, elle m'avait donné plusieurs billets et j'avais été étonnée. Ça faisait beaucoup d'argent ! Mais les ortolans coûtaient cher. C'est ce qui coûtait le plus, encore plus cher que les champignons. Car parfois, ma mère lui achetait des cèpes ou des girolles, ou encore des pièces de gibier.

A part le braconnage, je ne savais pas exactement de quoi Joseph vivait. Je sais qu'il travaillait, mais j'ignorais exactement dans quoi, et à treize ans, son métier faisait partie des détails auxquels je ne prêtais pas attention. Je n'étais encore qu'une petite fille, ignorante et sauvage, qui vivait à moitié dans son monde, et pas bien ancrée dans la réalité.

Donc, la première fois que je l'ai vu, c'était lors d'une journée chaude de septembre, avec mes billets de banque à la main.

J'ai traversé le long chemin de terre au milieu des arbres, jusqu'à l'entrée de sa maison un peu décrépie.

Les murs de pierre blonde étaient lépreux, et la peinture blanche des huisseries s'écaillait. Avant même de gravir les trois marches du perron, je l'ai entendu.

C'est comme ça que j'ai rencontré Joseph : d'abord par sa musique, avant même de le voir physiquement.

Depuis dehors, je pouvais entendre quelqu'un jouer de la guitare. Pas un disque, non, une vraie guitare, ça, j'en étais sûre. Je n'identifiais pas la chanson, mais je trouvais ça très beau et sa voix était grave, et chaude.

J'ai frappé à la porte, bien qu'elle fût ouverte, et j'ai attendue sur la dernière marche du perron.

Lorsque Joseph ait apparu, je me souviens avoir été impressionnée. Je crois même avoir eu un peu peur. Je ne m'attendais pas à ça. Je n'ai vu qu'une masse immense, plein de poils et deux yeux bleus qui me fixaient avec intensité.

C'était un homme grand, très costaud, avec de larges épaules, de grosses mains, et surtout une barbe qui lui mangeait la moitié du visage. Il avait les cheveux châtains un peu longs, parsemées de fils d'argent, mais pas assez longs pour être correctement noués sur sa nuque. Des mèches retombaient sur sa figure d'où on ne voyait que ses yeux bleus qui semblaient vous transpercer quand ils se fixaient sur vous.

« Qu'est-ce que tu veux ? » demanda-t-il, sans même me dire bonjour.

Je crois que je suis restée muette, tremblante sur mes petites jambes maigres. J'ai juste tendu mon bras pour lui présenter l'argent que ma mère m'avait donné.

« C'est pour les ortolans ? »

Comme je hochais la tête, il me fit un signe de sa main, et me dit « Entre », avant de poser sa main sur mon épaule, et de me pousser vers l'intérieur.

Il m'amena dans le salon et me fit asseoir sur un canapé en tissu élimé, pendant qu'il allait chercher les oiseaux.

Je vis alors la guitare, posée contre la table basse, et quelques partitions étalées un peu partout, à côté d'un vieux programme télé.

Je tendis la main et pris la première feuille, celle qui se trouvait sur le dessus, et je lus : The Doors, the end.

« Tu aimes les Doors ? » demanda-t-il soudain. Je sursautais. Comme il marchait pieds nus, je ne l'avais pas entendu revenir derrière moi.

« Je sais pas », je répondis, toute inculte que j'étais. « C'est ce que vous jouiez tout à l'heure ? »

« Hhhmmm… »

« Alors oui, c'était beau… »

« Tiens, tes ortolans… » Joseph posa le sac en plastique dans lequel il y avait les oiseaux morts sur la table basse, et il s'assit à côté de moi sur le canapé.

Puis, sans se préoccuper davantage de ma présence, il prit sa guitare, et il se remit à jouer le morceau que j'avais interrompu en frappant à sa porte.

J'étais censé partir, j'étais supposée rentrer à la maison avec mes petits oiseaux morts dans le gros sac en plastique, mais je n'y arrivais pas.

J'étais scotchée au canapé, le regard fixé sur lui, bercée par le son de sa guitare et celui de sa voix. C'était beau, envoutant, cette musique me prenait tout entière, électrisant chaque pore de ma peau. Je ne comprenais pas les paroles, mais j'étais comme hypnotisée.

Cette musique… Sa voix…

L'image de l'espèce de bucheron massif et effrayant s'effaçait à présent derrière celle du musicien. Ses grosses mains avaient une dextérité insoupçonnée, et il se dégageait de lui quelque chose de puissant que je n'identifiais pas. Son charisme me magnétisait.

Je restais plantée là, fascinée, le regardant jouer, l'écoutant enchaîner des morceaux que je ne connaissais pas, et qui me faisaient tous vibrer : The end, The crystal ship, Spanish Caravan, People are strange… tous ces titres, je les connais aujourd'hui par cœur et ils sont gravés en moi plus profondément qu'un tatouage sur la peau.

Et puis, son téléphone a sonné.

« C'est ta mère… » fit-il, en regardant l'écran. Il décrocha : « Oui, elle est là… Non, non… Je vous la passe… »

Je pris l'appareil, une boule au fond du ventre. Je me sentais atrocement coupable d'avoir oublié de rentrer, de m'être laissée emportée par la musique de Joseph. Mais ma mère ne me gronda pas. Ce n'était pas le genre à s'énerver. Elle était rassurée de m'entendre, et voulait juste que je ramène les oiseaux pour commencer à les plumer.

Avant de partir, Joseph me tendit un vieux CD : « Tiens… C'est leur album de 1967… »

Je serrais le disque entre mes mains et le remerciais, avant de rentrer en courant, le sac plein d'ortolans d'une main, le CD de l'autre.

Certains hommes chopent les petites filles avec des bonbons.

Moi, Joseph m'avait hameçonné avec ses doigts glissant sur sa guitare et avec sa voix.

Du haut de mes treize ans, j'étais bêtement en train de tomber amoureuse… amoureuse comme peut l'être une enfant.

— 3 —

Je passais tout le reste de la journée à écouter l'album des Doors en boucle, lisant et traduisant les paroles, envoûtée par la musique et le rythme.

Quand mon père rentra le soir à la maison, il me dit « Tiens, tu aimes les Doors ? »

« Tu connais ? »

« Ben oui, je connais, mon père écoutait ça quand j'étais gosse. C'est plutôt la génération de mes parents que la tienne, Lisa… »

« Ben alors, pourquoi tu m'as jamais fait écouter les Doors avant ? » demandais-je, déçue que mes parents puissent connaître quelque chose d'aussi génial sans jamais me l'avoir fait partager.

Ma mère se tourna vers mon père et soupira légèrement exaspérée : « C'est Joseph qui lui a prêté ce CD. Elle m'en fout plein la tête depuis ce matin ! »

« Joseph ? Joseph qui ? » demanda mon père.

« Gauthier. Le chasseur… »

« Ah ! oui ! Le braconnier ! » s'exclama mon père, réalisant de qui on parlait. « Il a bon goût en musique. Mais dis-moi, pourquoi il t'a refilé ce disque ? » me questionna-t-il.

« Parce que c'est ce qu'il jouait… »

Mon père leva un sourcil surpris : « Il joue de la musique ? »

« De la guitare… super bien ! Et il chante comme Jim Morrison… »

Mon père se tourna vers ma mère, l'étonnement toujours peint sur son visage : « Mais tu m'avais pas dit qu'il ressemblait à un ours ? »

Ma mère rigola : « A un homme des cavernes, oui… »

« Soixante-huitard ? »

« Non ! Quand même pas ! Il est bien plus jeune ! »

« Mais il a quel âge ? »

Ma mère sembla réfléchir un instant : « Je ne sais pas… C'est difficile à dire… Il commence à avoir les tempes qui grisonnent… Je dirais la quarantaine… Peut-être un peu moins… »

En réalité, Joseph n'avait que trente-six ans à l'époque, mais il faisait plus vieux. A cause de sa barbe, sans doute, et de son physique lourd d'ouvrier de chantier. Il faisait un peu plus d'1m80 et devait peser plus de 90 kg… Il avait l'allure d'un bucheron, sans âge déterminé.

« En tout cas, c'est une bête de somme… Jérôme m'a dit qu'il l'avait employé au noir pour bâtir son garage. Et il a fait du super boulot. Tous les soirs, tous les week-ends, il y a passé des heures, avec assiduité, et les compétences d'un pro… Par contre, il n'a quasiment pas aligné trois mots. C'est un taiseux. »

Ma mère fronça les sourcils, surprise que mon père n'ait jamais rencontré Joseph : « Mais tu l'as jamais vu ? Même pas chez Jérôme ? »

« Ben non… le hasard… »

Mon père appelait ça le hasard. Moi, j'appelais ça ses maîtresses. Car mon père était rarement à la maison. Il avait beaucoup de boulot, parait-il, c'est ce qu'il disait officiellement, tout le temps et à tout le monde, pour expliquer ses absences.

La boite pour laquelle il travaillait exigeait sa présence aux réunions tardives, aux séminaires à droite ou à gauche, aux salons parisiens pour des week-ends entiers.

Petite, j'y croyais, et je pensais que mon père se sacrifiait au boulot pour nous nourrir. Mais en grandissant, j'avais compris. A treize ans, j'étais capable de décrypter les conversations de ma mère au téléphone avec ses amies, ses plaintes quand elle appelait ma grand-mère, et les engueulades qu'elle avait avec mon père.

Parce que ma mère savait, elle savait depuis longtemps, mais elle restait avec lui. Pourquoi ? A l'époque, je ne me posais pas la question, ça ne me venait pas à l'esprit. Mais aujourd'hui, je le sais : par facilité… parce qu'elle ne voulait pas changer de vie, sans argent, sans travail, avec une gosse à charge. Ma mère adorait sa vie oisive, elle aimait ne rien faire, passer des journées entières devant la télévision, ou aller chez ses amies pour 'prendre le café', comme elle le disait. Elle y restait souvent tout l'après-midi.

Ma mère n'aimait pas être dérangée, elle n'aimait pas le changement, et elle n'aimait pas le sexe non plus. Alors, avec mon père toujours absent, toujours à fourrer sa queue dans d'autres lits, elle avait finalement trouvé son équilibre. Elle fermait plus ou moins les yeux sur ses frasques, faisant mine de ne rien voir, ou pas grand-chose, et en échange, mon père satisfaisait ses besoins dans d'autres lits, laissant ma mère relativement tranquille.

Enfant, je n'aurais pas dû savoir tout ça, je n'aurais pas dû être au courant. Mais mes parents ne faisaient jamais attention à rien, ou bien, lors de leurs disputes, ils prenaient les autres à témoin… Leur sexualité, si absente de leur relation, était pourtant au centre de nos vies. Et j'en savais bien plus sur leur intimité que j'aurais dû. Ça me dérangeait. Ça me perturbait aussi. J'aurais préféré tout ignorer de leur sexualité.

Mon père se tourna vers moi et me demanda : « Et sa femme ? Tu as vu sa femme, au braconnier ? » C'était le seul sujet qui intéressait vraiment mon père : les femmes, n'importe lesquelles.

« Je sais pas… J'ai vu personne… » dis-je, réalisant que jusqu'à présent, je n'avais même pas pensé que Joseph put avoir une famille.

« Je ne crois pas qu'il vive avec quelqu'un… », précisa ma mère. « En tout cas, il n'a pas d'enfants ».

« Faudra que tu lui rendes son CD, Lisa… » me commanda mon père. « Il ne faut jamais garder longtemps les choses qu'on te prête, ce n'est pas bien élevé… »

« Oui, oui… J'irai vendredi, après l'école… »