CHAPITRE 1

15.02.2015

Je suis Abigaël Ryan, trente-trois ans. Je ne suis rien, ni même personne, juste un matricule. Une ombre que l'on croise et que l'on oublie. Triste me diriez-vous ? Pas vraiment, ma vie est de celle qui ne doit laisser aucune trace. Soldat de l'ombre ma vie se résume à la transparence. Observer, écouter et tirer dans le calme sans laisser le moindre souvenir de mon passage. JE fais partie de ces anonymes. Un fantôme des temps modernes. Et aujourd'hui, je suis complètement effrayée. Je m'apprête à revivre mes treize ans pour la science, l'histoire et un peu pour moi quand même. Je n'ai jamais été aussi stressée de ma vie, même pour les examens de fins d'années ni même lors de parachutage au milieu de nulle part ou alors je ne m'en souviens pas, possible on occulte souvent les souvenirs qui parasites les moments heureux qui suivent.

- Capitaine Ryan êtes-vous prête pour le grand saut ?

- Dès que j'arrive, je vous envoie un mail.

L'humour m'aide à relativiser, car le retour va se faire et je vais devoir oublier notre mode de vie actuel et une partie du progrès, le téléphone portable, internet, réapprendre les bases et l'essentiel de ce qui faisait nos amitiés de l'époque.

Je continue d'observer cette bande de copains, « scientifiques fous ! », à laquelle j'appartiens depuis un trimestre. Tous les jours, je m'interroge sur l'obtention de leurs subventions, ainsi que la faculté à rester hors des radars de l'État. Mais en attendant des réponses que je n'aurais jamais. Je les observe en silence. Ils s'affairent chacun à leur tâche autour de moi, seul l'électrocardiogramme rythme mes derniers instants dans le présent. Le prochain fera partie de mon passé.

- C'est parti, on va commencer.

Me voilà, dans cette machine infernale, branchée de la tête aux pieds devant les regards excités de ces sept scientifiques de l'ombre. Je prie le ciel et tous les Saints d'atterrir quelque part dans ma vie et non pas par finir le cerveau liquéfié. Et je commence à sentir les effets du sédatif, je me sens comme sur un nuage de coton comme un lendemain de cuite sans les nausées. Des picotements viennent me saisir à chaque extrémité, l'impression que mon corps surchauffe et pourtant j'ai froid. Tout ce passe au ralenti dans ma tête, je ne perçois plus les bips de l'ECG, leurs mouvements m'arrivent plus lentement, je ne peux garder les yeux ouverts, je ne peux lutter, ils se ferment et là c'est la chute, j'étouffe, je tremble, je tente de crier mais je ne peux plus rien contrôler et enfin le noir complet…

15.02.1995

Je perçois de nouveau la lumière, mon corps reprend pied, les vertiges s'estompent. En revanche là je ressens des nausées. Mes yeux luttent pour faire le point sur mon environnement, je sens arriver une vilaine migraine, mon visage se contracte sous la douleur. Des bruits atteignent mes oreilles, un brouhaha curieux, je tourne la tête, je cherche à me repérer, plusieurs personnes me regardent, l'image ce fait plus clair au fil du temps, et je découvre toute une classe qui me fixe. Je suis assisse, mon grognement à attirer leur attention sur moi.

- Abi, ça va ?

Ma première réflexion est de me demander « C'est quoi son nom à celle-là ? » Assise à côté de moi je la regarde un instant avant de sentir les regards de toute la salle guetter ma réaction.

- Oui. Oui, je crois.

- Tu saignes du nez, c'est dégueu !

Une autre voix se fait entendre. Et à cet instant, je sens mon diaphragme se contracter, signe annonciateur d'une régurgitation imminente. Je me lève précipitamment, malgré mes vertiges, et me rue vers la porte pour atteindre les sanitaires le plus rapidement possible.

- Ryan !

Je ne fais pas attention à l'appel de la prof, pour moi il n'y a rien à expliquer, et surtout j'en suis incapable tellement mon estomac se tord.

À destination, je ne retiens plus rien, au-dessus de la cuvette je vide cet estomac de son petit déjeuner dont je n'ai pas le souvenir, qui se souvient de ce qu'il prenait le matin il y a vingt ans ? Une fois finit, je me redresse mais reste assisse par terre, dos au mur, essayant de remettre de l'ordre dans ma tête et sur les événements.

- Waouh, putain d'atterrissage !

Je tremble comme une feuille, j'ai des suées qui me glacent le dos. Je suis épuisée, je ne ferais pas ça tous les jours. A priori, l'expérience a marché. Je me souviens de ma vie. Je me retrouve en salle de classe, les autres semblent me connaître et m'appellent par mon prénom donc je suis bien dans mon corps.

- Ryan vous allez bien ?

Tiens, la prof se déplace personnellement pour vérifier mon état, je dois lui avoir fait une frayeur. Je me lève alors pour lui faire face.

- Je crois.

Je m'approche des lavabos pour me rincer, je vois pour la première fois depuis des années mon visage juvénile, c'est comme une claque, je scotch devant mon reflet, je retourne mon regard vers cette prof qui semble inquiète et demande :

- Quel jour sommes-nous ?

- Le 15 Février.

Sa réponse ne m'aide pas plus, demander plus et je passe pour plus malade que je ne le suis. Je n'ai plus rien à perdre, je suis là maintenant.

- Quelle année ?

Et comme anticipé je la vois écarquiller les yeux, me scrutant comme si j'étais tombé sur la tête.

- Vous êtes sûr que ça va ?

- L'année, s'il vous plaît.

- 1995

- OK, merci.

Tout a fonctionné comme prévu, me voilà revenue vingt ans en arrière. Cette équipe de scientifiques « fous » va révolutionner le monde, ce qui me tire un léger rictus. Peut-être pourrons-nous un jour changer ce futur.

Je me rince le visage pour éliminer les restes de sang qui avait pris place. Mes yeux se baissent alors sur mon tee-shirt complètement taché, je soupire de dépit sur la situation.

- J'ai l'impression d'avoir pris la raclée de ma vie. Avais-je un pull ce matin en arrivant ?

- Je ne sais pas, je vais voir, restez là je reviens.

- Merci.

Elle hésite un instant avant de quitter les lieux et me laisser seule face à moi-même.

Un regard à ma montre m'indique onze heures trente passés, c'est ma dernière heure, je vais pouvoir rentrer chez mes parents. 15 Février 1995 c'est un mercredi j'aurais donc tout l'après-midi pour me réhabituer un minimum à ma vie d'adolescente. Reprendre mes marques.

Je ne peux m'empêcher de scruter mon reflet, je n'en reviens toujours pas de ce que je suis en train de vivre, d'explorer au-delà des limites théoriques du temps.

Après quelques minutes, j'entends la prof revenir.

- Vous n'êtes pas frileuse Ryan, les pulls ne semblent pas faire partie de votre garde-robe.

Elle tente un léger sourire, mais je n'ai rien à lui répondre.

Elle me tend alors un pull que je ne reconnais pas.

- Votre amie Laure vous prête le sien.

Sans pudeur, j'ôte mon tee-shirt ensanglanté. En apercevant mon soutien-gorge, je ne peux retenir un commentaire.

- Argh, j'ai vraiment un goût de chiotte en matière de lingerie, vivement que ça change !

Mais je ne peux empêcher mes yeux de fixer mon torse.

- Mes cicatrices !?

Oui devant moi s'affiche un corps vierge de toutes blessures, du temps qui passe. Instinctivement, je tourne le dos au miroir et redécouvrir mon dos blanc où dix ans plus tard un tatouage a pris place. Je suis une page neuve, physiquement parlant.

Sur ma première remarque, je la vois sourire silencieusement, mais sur la seconde et mes gestes ses yeux se firent de nouveau plus inquiets.

- Vous êtes sûr que tout va bien ? Vous voulez que j'appelle vos parents Ryan ?

- Non, non ça va, merci madame.

Et pour écourter ce moment bizarre au sanitaire en compagnie de ma prof, j'enfile avec hâte le pull.

- On peut remonter.

Me dirigeant en sens inverse sans l'attendre je reprends les escaliers afin de me rasseoir au milieu de mes camarades.

Tous m'observent avec curiosité.

- Quoi ! Vous n'avez jamais vu quelqu'un de malade !?

L'exaspération dans mon ton les fait reprendre une position face au tableau. La Prof reprenant son cours pour recentrer tout le monde.

- Très bien, reprenons.

Pendant le dernier quart d'heure, je fixais le vide, mon esprit fonctionnait à deux cents à l'heure pour assimiler tout ce qui m'attendait.

Par moment, je sentais sur moi le regard perplexe de la « seule » adulte de la pièce.

La sonnerie retentit enfin, je range mes affaires. Tous se précipitent sur la sortie, je laisse alors le troupeau s'échapper, préférant retrouver mes marques dans ce collège hors de la cohue. Me levant à mon tour pour prendre le chemin de la sortie, la prof m'interpelle une dernière fois.

- Reposez-vous Ryan, vous semblez en avoir besoin.

Si elle savait, fut ma première pensée.

Je me stop et me retourne pour y répondre, mes yeux se posent enfin sur elle et pour la première fois depuis mon retour je la vois, je redécouvre ma vie et les personnes qui en ont fait partie à un moment.

- Merci, Madame, est la seule chose que je trouve à répondre avant de reprendre le chemin de la sortie.

En arrivant chez mes parents dans cet appartement qui m'a vu grandir, mes pensées se bousculent dans tous les sens. Je fais le tour, je dois me réhabituer à mon environnement, je dois me préparer à être « perçue » simplement comme une ado, réapprendre à vivre en famille. Je rentre enfin dans ma chambre, mon antre et là deux lits, je bloque un instant, mais c'est vrai la chambre individuelle est arrivée quelques années plus tard. Il va falloir que je m'organise pour cohabiter de nouveau avec ma petite sœur. J'ai cinq heures pour me mettre en condition, oublier l'intimité et la sécurité que m'apporte la solitude. Mes yeux redécouvrent cette chambre, ses posters, son partage de territoires plutôt archaïque, et son absence de rangement. Tout cela me tire un léger sourire. Je me laisse tomber sur mon lit, cette aventure ne va pas être simple, j'ai beau avoir le corps d'une ado il n'en reste pas moins que je pense comme une adulte qui a déjà bien entamé une partie de sa vie, privilégiant son indépendance, je ne vais pas avoir le choix et vais devoir refouler cette partie au fond de moi pour éviter tout clash et perturbations collatérales. Mais en apercevant le linge traîner et une partie de mes cours éparpillés, j'en viens à croire qu'une petite partie de mon moi adulte peux intervenir pour mon bien actuel dans ce quotidien qui est de nouveau le mien, mettre à profit mes acquis ne sera que bénéfique.

J'entends alors le téléphone sonner, je me lève pour aller décrocher.

- Allo oui ?

- Abi ? Tu vas bien ? Il y a longtemps que tu es rentrée ?

Entendre la voix de ma mère me perturbe. Je ne pensais pas le ressentir ainsi. Son ton paniqué n'aidant pas. Je respire pour reprendre la conversation le plus naturellement possible.

- Euh… oui, je vais bien, je suis rentrée il y a — je regarde ma montre — trente/quarante-cinq minutes.

- Tu ne m'as pas appelé je commençais à m'inquiéter !

La remarque est cinglante.

- Pardon, je suis juste un peu fatiguée.

- Ok. Tu as mangé ?

- Non pas encore.

- Il reste du poulet dans le frigo.

- D'accord merci.

- Abi tu es sûr que ça va ?

- Oui oui, je vais manger et peut-être faire une petite sieste.

- Ok aller courage plus que deux jours et après c'est les vacances. Et ne dors pas trop quand même il faut en garder un peu pour cette nuit !

Ma mère et ses bons conseils, souris-je intérieurement.

- Oui oui ne t'inquiète pas.

- Bon ok, je te rappelle vers seize heures trente. Pas de bêtise. Bisous à tout à l'heure.

- Très bien. Biz à plus tard.

J'ai révisé toute l'actualité des deux dernières décennies mais j'ai juste omis de faire le point sur « ma » vie en quatre-vingt-quinze et les appels réguliers de ma mère ! Même avant l'arrivée du portable elle avait déjà les automatismes du « t'es où ? /tu fais quoi ? ». Au revoir l'indépendance.

Après avoir raccroché, je fais ce que ma mère m'a suggéré, manger malgré encore quelques crampes à l'estomac.

Suite à cet intermède je me redirigeais vers « ma » chambre pour trouver un plan d'attaque, enfin d'attaque avant de se lancer il faut étudier, penser une stratégie et la mienne est on ne peut plus simple : « Trié/jeté/rangé » mes affaires, plonger tête la première dans cette apocalypse juvénile.

Une fois le linge trier, avoir lancé une lessive, étaler celle-ci, ranger les quelques livres et CD traînants, j'entreprends enfin de classer mes cours, mais la sonnerie du téléphone m'interrompt de nouveau dans mes réflexions.

- Allo oui ?

- Abi, tu vas bien ? Tout se passe bien depuis tout à l'heure ?

- Oui.

- Tu t'es reposée un peu ?

- Non, j'ai fait un peu de rangement, lancé et étalé une machine…

- Tu as fait une lessive ?

La surprise s'entend à travers le combiné. Merde, c'est vrai à cette époque j'en faisais pas une, putain la boulette.

- Tu as su te servir de la machine ?

- Maman, j'ai fait comme toi, me défendis-je.

- Ok ma chérie, mais tu as bien trié le blanc des couleurs ? Et tu as su ouvrir l'eau ?

- Bien sûr maman, comme toi ! Mais si ça te dérange je ne le ferais plus rétorquais-je sournoisement.

- Non c'est très bien ma chérie, très bien. Je suis juste surprise.

- Faut bien commencer un jour, non ?

- Bien sûr. Bon je vais te laisser, je pars d'ici une demi-heure donc dans une heure je serais à la maison. N'oublie pas tes devoirs.

- Oui maman, à tout à l'heure.

- Bisous ma chérie.

- Biz.

Va falloir que je gère mieux que ça, les parents, c'est l'épreuve dans la mission ris je en retournant à mon activité antérieure.

Mais mine de rien, je stresse à la soirée qui s'annonce. Les revoir là au milieu du salon, vivant, après tant d'années…. Je dois garder mon calme et la désinvolture que m'impose mon âge. À l'adolescence, les parents sont les boulets, bridant nos vies et nos envies de libertés.