Thème : Vous ouvrez les yeux, vous étirez et baillez. Ce matin vous avez envie d'un bon café mais lorsque vous vous levez vous remarquez que vous n'êtes plus dans votre corps ! Vous avez échangé de corps avec votre animal !

Il y avait clairement un problème.

La journée avait pourtant démarré normalement : réveil difficile, vision floue (mais qui dort avec ses lunettes, je vous le demande), tapotage sur le sol pour les retrouver. C'est à partir de là que les choses ont dérapé : il n'y avait pas de sol. Ou plutôt, pas de parquet, juste une étendue de sable mouillé et quelques pierres. Bizarre. Les doutes se sont confirmés quand j'ai voulu me frotter les yeux. Ils n'étaient pas à leur place habituelle, mais sur les côtés de ma tête. Et deux cirris se trouvaient près d'eux, alors que j'étais pourtant persuadé d'être né sans. Aurais-je inhalé trop de vapeur de souffre ? Ma pauvre tête se mit à tourner. Parlons-en de ma tête, tiens ! Ce qui était une caboche dure dressée de poils hirsutes était maintenant un ovale rugueux, comme si l'on avait remplacé ma barbe et ma moustache par des dizaines de petits cailloux plantés sous ma peau-même.

Quelque chose clochait définitivement.

Alors que je levais le bras pour me gratter ce qui avait remplacé la tête, j'eus la stupeur de m'apercevoir que mes mains avaient été remplacées à leur insu par d'adorables petits tentacules à l'extrémité enroulée. Lorsque j'essayai de m'avancer vers une surface à peu près réfléchissante, je me rendis compte qu'à la place de mes jambes se trouvaient les mêmes tentacules. Ce n'est donc pas en marchant mais en flottant dans l'eau (car j'étais bien dans de l'eau, et non dans mon lit, pourtant la sensation n'était pas désagréable) que je me dirigeai vers ce qui semblait être une vitre. Les contours étaient sombres et je pus me refléter dedans.

Archibald.

Aussi invraisemblable que cela soit, malgré toutes les lois scientifiques que je connaissais, malgré mon esprit cartésien criant que cela ne devait être qu'un rêve, il fallait que j'admette l'absurde vérité : je m'étais transformé en Archibald, mon poulpe boréal. Plus encore, au vu des couleurs roses et de la tâche brune que je semblais avoir sur le haut de la tête : j'étais dans le corps d'Archibald.

Ce qui soulevait trois questions : pourquoi, comment, et où se trouvait l'esprit de mon cher compagnon de laboratoire ?

Bien que terrifiante, l'expérience était malgré tout exaltante. Jamais je ne m'étais réveillé aussi alerte, et foi de professeur Neztordu, je tirerai le maximum de cette situation singulière. Je pouvais déjà confirmer certaines hypothèses : je ne voyais pas les couleurs au premier abord, mais pouvait les repérer si je me concentrais assez. J'étais vraiment devenu un animal fascinant. J'arrivais également à distinguer mes ventouses tout aussi nettement que les cailloux à l'autre bout de mon énorme aquarium. J'essaie de me concentrer à nouveau pour m'adapter à mon nouveau corps (temporaire, osais-je espérer). Je tendis un tentacule, et envoyai un jet d'encre sur une des vitres de l'aquarium, et une sensation d'euphorie m'envahit alors. Je comprenais soudainement Archibald, et me promis de plus lui en vouloir de vouloir aménager son environnement.

C'était tout bonnement incroyable. Descartes avait raison, le corps et l'esprit pouvaient vivre indépendamment l'un de l'autre, et- hmm. Mon corps. Ou était mon corps ? Dans mon lit ? L'esprit d'Archibald l'avait-il rejoint ?

J'arrêtai de flotter comme un imbécile heureux une seconde. Les poulpes étaient très intelligents, et Archibald faisait partie des plus futés. Je croyais en lui, et je savais qu'il ferait des choses fascinantes avec le corps d'un humain. Certes, il ne pourrait plus se faufiler dans des trous d'aiguilles, mais il aurait des mains et des pouces opposables, et pourrait conduire, il pourrait faire de grandes choses ! Mais cette pensée me terrifiait quelque part aussi. M'en voudrait-il de l'avoir enfermé pour mon plaisir égoïste de scientifique solitaire, recherchant un peu de compagnie ?

Une vibration m'indiqua que la porte du laboratoire venait de s'ouvrir. Tout devient plus lumineux, et c'est par un réflexe incontrôlable que j'allais me caler dans les plis d'une roche marine. J'arrivais à distinguer une forme floue, longiligne, entrant dans la pièce. Se déplaçant avec assez peu d'aisance, il fallait l'avouer, la silhouette avançait mécaniquement, penchant de gauche à droite dans des frottements de vêtements mal assemblés macabres. Au nord de l'ombre, une barbe épouvantée. C'était mon corps. Mon corps mal réveillé, aux poils mal coiffés, mais bien mon corps. Et dans « mes » yeux, brillait une lueur qui m'inquiéta.

L'angoisse grandit lorsque « mon » corps – Archibald en réalité, attrapa un drap de velour qui traînait dans le coin et qui devait servir à une expérience non-définie encore, et la plaça sur l'aquarium, coupant la lumière et me séparant du monde extérieur.

Puis le silence vint.