Les Oubliés

Astrid étudiait pour vivre et vivait pour étudier. Elle vivait pour étudier plus qu'elle n'étudiait pour vivre, en réalité. Disons qu'elle essayait d'étudier pour vivre mais que l'efficacité de la chose ne lui semblait pas très convaincante. Dans le doute, elle vivait pour étudier, et travaillait au fast-food du coin pour vivre.

Elle avait toujours été un peu inquiétante, comme jeune fille. Les yeux un peu sombres, la peau un peu blanche, le dos un peu courbe. Les gens l'évitaient naturellement, et puis elle n'avait pas beaucoup de conversation, il fallait l'admettre. Elle n'aimait pas vraiment parler, elle préférait la compagnie silencieuse des livres poussiéreux de la Bibliothèque Universitaire. Elle pouvait y passer des heures, dissimulée dans un coin d'ombre jusqu'à l'heure de la fermeture.

Ses parents non plus, ne l'avaient jamais trop compris. Ils avaient regardé grandir cette enfant de silence sans vraiment comprendre ce qu'elle faisait là, pourquoi elle leur semblait si étrange, si… différente. Ils avaient été ravis de l'expédier à Bruxelles pour ses études, loin de la demeure familiale bruyante et joyeuse où elle faisait tâche. La première année avait comme une renaissance, pour Astrid, dont le studio et les frais de bouche étaient tout frais payés par ses géniteurs. Puis les premières notes étaient tombées, pas mauvaises mais tout de même décevantes pour sa famille si pleine d'espoir, et la rente mensuelle avait baissé. En troisième année, elle avait dû se résoudre à trouver un travail pour vivre, puisqu'elle ne pouvait plus vivre pour étudier.

C'était d'ailleurs un peu curieux, cette manière dont ses parents semblaient l'avoir effacée de leur mémoire. Moins ils lui envoyaient d'argent, moins ils prenaient de ses nouvelles. Lorsqu'elle prenait l'initiative, rarement, de les appeler au téléphone, ils mettaient toujours quelques secondes à se rappeler de son nom, comme Astrid n'était qu'une cousine éloignée téléphonant à Noël et au baptême du petit dernier, celle à qui on raccroche le plus rapidement possible et avec soulagement. Pour sa part, elle n'en faisait pas grand cas. Ils ne s'étaient jamais compris, de toute façon, elle et ces olibrius.

À vrai dire, pas grand-chose ne lui importait ni ne la surprenait. La seule chose qui comptait pour elle, c'était de continuer d'emmagasiner le plus possible de connaissance et de bricoler sa petite vie dans son coin. Elle devait cependant admettre que l'apparition d'Archibald l'avaitun peudésarçonnée, la première fois qu'elle l'avait rencontré.

Cela s'était passé dans la Bibliothèque Universitaire, presque à l'heure de la fermeture. La lumière était basse, elle était assise à une table le nez plongé dans La culture du rire aux confins du monde, en compagnie des quelques étudiants qui révisaient pour leurs examens. Un bruit attira son attention et elle leva les yeux. La première chose qu'elle vit fut un énorme bec noir surmonté de deux yeux noirs ronds comme des soucoupes. Elle fit un bond en arrière en poussant un cri, attirant l'attention des autres étudiants qui la regardèrent de travers.

La chose était une sorte d'animal mi-chat mi-corbeau, entièrement noir, de la taille d'un gros chien. Son arrière-train était celui d'un félin, pourvu de deux pattes griffues et d'une longue queue. L'avant de son corps était recouvert du plumage ordinaire des oiseaux, les pattes avants semblables aux serres des rapaces. Il marchait de long en large de la table, ses ailes noires à demi déployées qui s'agitaient comme si la créature peinait à réfréner son enthousiasme. Personne à part Astrid ne semblait d'apercevoir de sa présence, les autres étudiants avaient replongé le nez dans leurs cahiers sans plus se préoccuper d'elle.

Si je peux me permettre, dit la créature d'une voix stridente en penchant le bec sur le livre qu'elle lisait quelques instants avant. La valeur scientifique de cet ouvrage est plus que douteuse. Basé sur des suppositions sans fondement, aucune preuve archéologique pour étayer les théories… et des partis-pris xénophobes particulièrement malvenus, si tu veux mon avis.

Astrid ouvrit et ferma la bouche plusieurs fois d'affilée sans prononcer un mot.

Eh bien ? insista la chose. Je sais que vous autres banshies n'êtes pas très loquaces, mais là on dirait que tu as perdu la langue.

— Je… finit-elle par bafouiller. Je dirais plutôt que cette étude est s'intéresse aux coutumes ancestrales de tradition orale mais que la conception animiste de leur vision du monde lui échappe totalement. Qu'est-ce que c'est, une banshie ? Et vous, vous êtes quoi ?

La créature battit des ailes, agitant les pages du livre devant elle. Sans trop savoir pourquoi, Astrid eut l'impression que ce geste exprimait à la fois de l'amusement et de l'exaspération.

— Voilà des siècles que l'on ne m'avait pas vouvoyé ainsi ! Comme c'est plaisant ! Tu peux m'appeler Archibald. Cela fait un moment que je t'observe, j'ai cru que tu n'allais jamais te réveiller. Suis-moi, j'ai un tas de choses à t'apprendre. Des secrets bien plus intéressants que toutes les balivernes que les humains t'auront mis dans le crâne.

Astrid considéra la créature, Archibald, quelques instants. Elle eut l'intuition fugace que, peut-être, sa véritable vie était sur le point de commencer. Elle referma le livre et se leva en repoussant bruyamment sa chaise, produisant un son crispant qui résonna dans la salle silencieuse.

Étrangement, cette fois, les étudiants de la bibliothèque ne relevèrent pas la tête pour la toiser de tout leur courroux. C'était comme s'ils n'avaient rien entendu. Comme si elle avait subitement disparu de leur monde.