Amélia avait longtemps espéré être une femme de terrain. Comme Bariel ou Caraly, qui parcouraient les œuvres en bravant mille et un dangers. Elles ramenaient de ces ouvrages lointains artefacts, savoirs, langues et plantes exotiques. Ces derniers alimentaient les livres sous le contrôle de la CDD. La jeune femme aimait son travail, mais elle rêvait d'aventure.

Née dans un petit ouvrage, une fiction plate, morne, et sans rebondissement, ses parents avaient prévu pour elle une existence banale. Les gazettes et les magazines narrant les exploits de ses idoles l'avaient cependant poussé à imaginer une autre existence, plus audacieuse. Elle partit alors pour l'Œuvre Universelle. Faute à sa faible constitution, on la relégua, et la jeune femme étudia les plantes à fleur. Assurément passionnant, mais elle aurait préféré être une aventurière.

L'œuvre 582.137LIN abritait le plus grand muséum dédié à l'histoire des plantes à fleur. On y éduquait aussi bien les enfants que les adultes aux problématiques des biosphères. Nombre de ces végétaux fleuris revêtaient uniquement un aspect décoratif. Mais ceux qui produisaient fruits et légumes étaient essentiels à l'ensemble de l'Archive.

Si tôt eut-elle fini ses études qu'elle atterrit là, cloîtrée dans un bureau à étudier fleurs et graines. Certes, les connaissances ici transmises revêtaient un aspect essentiel pour toute la CDD, mais elle s'ennuyait. Elle n'aspirait qu'à une chose : partir, loin. Poursuivre un de ces vilains des fictions dangereuses qui venaient régulièrement provoquer le chaos et la zizanie à la lisière de l'Archive contrôlée. Explorer les œuvres hors catalogue et aider à les classifier. Découvrir un portail vers un livre caché ignoré de tous.

Bref, elle voulait voyager.

Elle demeurait pourtant confinée là, dans son muséum. Classifiant, apprenant et transmettant, même sur ses jours de congé. Seule âme perdue dans cette œuvre, elle travaillait. En ce jour si particulier, elle passa une bonne partie de sa journée les yeux rivés sur la lentille de son microscope. En dessous, un oignon tranché finement dont elle annotait le moindre détail.

Le bureau était bien vide aujourd'hui. Aucun de ses collègues n'était présent, juste leurs effets personnels. Des photos de famille, des outils bien rangés, des bibelots en tout genre, comme ce petit homme, là, dans son hamac fait d'un filet tressé. Il se prélassait en tenue de vacance. Amélia aurait aimé être en vacances.

Fatiguée, usée par ces heures de congé sacrifiées au travail pour espérer monter en grade, elle regarda par la fenêtre de son bureau, espérant que l'inattendu arrive. Et il arrivait. Sous la forme d'un biplan. Un Waco. Monomoteur YMF-5D plus exactement. Le rouge vif de ses ailes se détachait dans le bleu du ciel. Une épaisse fumée grisâtre le suivait à la trace. Son conducteur ne laissait apercevoir de lui que deux cercles de verre reflétant le soleil et un grand chapeau.

Voyager entre les livres sans les portails de l'Index relevait de la folie.

Certes, tous existaient sur le même plan, tous atteignables, en théorie, en volant. Mais les distances étaient longues, les tempêtes nombreuses, et le vide entre chaque mortel. Si bien que seulement quelques aventuriers s'y hasardaient. Et seuls les fous, les romantiques, ou simplement les idiots, useraient pour cela d'un vieux biplan de ce genre.

Amélia laissa tomber sa documentation, posa son visage entre ses paumes et fixa d'un air rêveur ce mystérieux voyageur qui volait là-haut. Où allait-il ? Sans doute à l'œuvre 629.198FER pour une bonne révision, voire y rester comme pièce de musée. À supposer seulement qu'il l'atteigne.

Le petit biplan rouge entama sa descente, à la grande surprise d'Amélia : une descente vers son livre. Comptait-il se poser ici ? Il y avait bien une vieille piste aéronautique à l'arrière, mais personne ne l'avait utilisée depuis des lustres. Il descendait vite. Pas de doute possible. Amélia abandonna tout derrière elle pour se précipiter dans les longs couloirs du muséum. Direction le jardin Est.

Elle traversa les coursives, les passages et les allées de colonnades du muséum. Toutes donnaient sur de somptueuses serres végétales qu'elle ne connaissait que trop bien. Le bruit du moteur crachotant du vieux coucou de l'inconnu s'estompa jusqu'à s'éteindre. Nul doute possible pour elle, il s'était posé. Amélia vit le biplan par les grandes verrières de la galerie Est. Une grande caisse harnachée à l'arrière attira brièvement son attention, mais ce fut surtout ce qui descendait du poste de pilotage qui l'intéressait.

Petit, fin, un long manteau surmonté d'une pèlerine, ses gestes minutieux parcouraient le moteur avant de son appareil. La silhouette tenait dans sa main une longue canne en métal, un remontoir sans doute. Elle demeurait obstinément de dos, empêchant Amélia d'assouvir sa curiosité.

À quoi pouvait ressembler cet inconnu ?

Peut-être une de ses idoles qui passait par là déposer ses dernières trouvailles. Ses yeux s'emplirent d'étoile qui s'éteignirent dès que l'homme se retourna. Elle ne voyait pourtant pas grand-chose de lui. Ni ses yeux, masqués par ses lunettes d'aviateurs, ni sa bouche, camouflée derrière une longue écharpe, ni ses cheveux, recouverts par un grand chapeau. Mais elle en était sûre, ce n'était pas une de ses idoles.

La jeune femme s'avança vers le type qui osait se garer dans la cour de son muséum pendant son jour de repos. Qui était-il pour s'autoriser pareil comportement ? Et qu'est-ce qu'il faisait là d'abord celui-là ? Elle s'arrêta. Et si c'était un de ces méchants issus de lointaines fictions ? Non, pas ici, le Museum était bien trop au centre de l'Archive contrôlée pour de pareils dangers.

- Monsieur ! Veuillez décliner votre identité et la raison de votre présence ici !

- Suis-je bien à l'œuvre 582.137LIN ?

Amélia fut décontenancée par la réponse de l'homme. Sa voix mielleuse et douce lui avait répondu sans une once de gêne ou de doute. Un frisson parcourut sa nuque. Comment pouvait-il avoir à ce point confiance en lui ?

- Oui, mais ça ne me dit pas qui vous …

- Szebastiàn Andràs Jacks Novac. Musicien et compositeur pour vous servir.

L'homme s'inclina dans une pirouette, retirant ainsi son chapeau, libérant ses cheveux mi-longs noirs de jais. Sa peau, aussi pâle que les pétales d'une marguerite, ressortit d'autant plus. Il se redressa, remit son chapeau et poursuivit de sa voix mélodieuse.

- Mais Jacks suffira pour vous, jeune demoiselle. Je m'en viens préparer mon concert.

- Votre… concert ?

Les yeux d'Amélia étaient devenus plus ronds et gros que des fleurs d'hortensia. Elle avait perdu tous ses moyens. Elle restait là, bouche bée, bras ballant. De quoi lui parlait cet homme ?

- Quid ? Ne me dites pas que vos supérieurs ne vous ont pas prévenu ? La partition de la Gazelle ? C'est moi voyons !

- Je… Non… Enfin…

- Ne vous inquiétez pas, ce n'est rien. Laissez-moi empoigner mes instruments.

L'homme se retourna, défit les liens de sa caisse, et la souleva à bout de bras comme si elle était vide. Malgré son petit gabarit, il semblait particulièrement fort et adroit. Sans ôter ses lunettes, ni même son écharpe, il reprit.

- Qu'importe, j'imagine que ce n'est pas le travail d'une charmante conservatrice comme vous de s'occuper de la programmation événementielle du Museum.

Amélia n'était pas conservatrice, pas encore tout du moins, trop inexpérimentée. Le compliment lui alla cependant droit au cœur. Peut-être était-ce justement le moment de faire un coup d'éclat, de montrer ses capacités d'adaptation et de réaction aux imprévus. A cet instant, elle n'en douta pas. Elle regonfla sa poitrine et posa son regard inquisiteur sur l'homme, prêt à répondre à sa prochaine demande. L'homme la formula rapidement d'une voix suave, impérieuse.

- Conduisez-moi à la salle des savanes, je vous prie. J'aimerais m'assurer que tout soit prêt pour nos convives demain.

- Veuillez me suivre monsieur.

D'un geste mécanique, elle se retourna, et laissa l'homme lui emboîter le pas. C'est alors qu'elle avançait dans les allées du Museum qu'un doute traversa son esprit. Ce type ne lui avait présenté aucun papier d'identité, aucune référence, aucun indice, aucune côte. Comment pouvait-elle le guider ainsi sans vérification préalable ? Elle décocha un regard derrière elle.

L'homme confiant, sa grosse caisse sur l'épaule, avait retiré ses lunettes d'aviateur et sa grosse écharpe. Il vit son regard, et lui sourit. Un nouveau frisson parcourut l'échine d'Amélia. Il était très bel homme. Ses traits harmonieux, ses pommettes jolies dessinées, ses dents blanches parfaitement alignées sans aucune aspérité. Oui, mais voilà, deux choses la gênaient, et ce malgré son charme magnétique.

Deux dents proéminentes et des yeux rouges.

Un vampire ! Elle en était sûre : l'accoutrement le couvrant intégralement, ses lunettes à l'extérieur, ce grand chapeau. Les questions se pressaient dans sa tête, lui brûlaient les lèvres, mais elle devait les retenir. Un méchant de fiction, un vrai, dangereux, était là avec elle. La jeune femme agrippa sa main gauche qui tremblait, et poursuivit sa route.

- La salle des savanes, monsieur.

Elle s'étonna elle-même d'être parvenue à prononcer cette phrase sans que sa voix ne tremble. L'homme s'avança dans la pièce et y posa sa caisse. Il essuya immédiatement la sueur qui commençait à perler sur son front.

- Quelle chaleur ici ! Ce n'est pas idéal pour mes instruments.

Amélia sortit discrètement, sans attirer l'attention de l'homme. Intolérance à la chaleur, elle tenait là une preuve supplémentaire. Elle devait fuir par le portail. Non. C'était une belle occasion de monter en grade. Elle se souvenait avoir lu quelque chose là-dessus. Pour repousser un vampire, il fallait… une croix ! Elle n'en avait pas. Un pieu ? Non plus.

Un filet noué, les vampires sont obsessionnels, ils doivent défaire tous les nœuds dès qu'ils en aperçoivent. Elle se souvenait avoir lu ça dans un recueil antique. Autre chose… Une plante aromatique dont l'odeur dérangeait les engeances de son genre… Quelque chose avec une forte odeur… De l'oignon ! Elle en avait justement sous son microscope. Elle fila jusqu'à son bureau, attrapa le bulbe tranché et le filet du bibelot de son collègue.

Elle était parée, prête à affronter le vampire.

Elle fonça jusqu'à la salle des savanes. L'homme y était toujours, elle le savait, elle l'entendait chanter au loin. Elle le vaincrait. Elle déboula comme une furie dans la pièce, jeta son filet au visage de l'homme et agita son oignon à moitié tranché sous son nez.

- Tu es fait comme un rat, monstre ! Retourne dans ta fiction malfaisante !

- Quid ? Mademoiselle, que faites-vous là ?

- Mais… vous… vous n'êtes pas un vampire ?

- Quelle démence s'empare de vous ?

- Il y avait… votre intolérance à la chaleur.

- Voyez-vous comment je suis accoutré ?

- Justement … vos vêtements amples, vos lunettes…

- Avez-vous déjà virevolté dans un biplan, c'est qu'il fait froid là-haut ! Mes yeux s'assèchent vite sans lunette, et je ne puis me permettre de grelotter.

- Et… les yeux rouges, la peau blanche…

- Je suis albinos, mademoiselle. Les moqueries furent copieuses dans mes jeunes années, j'estime ne plus avoir subir ça devenu adulte, mademoiselle.

- Je… je suis désolé. Sincèrement. Profondément.

- Et pour votre information, les vampires craignent l'ail, pas l'oignon. Revoyez vos classiques que diable !

Amélia était en panique. Ses espoirs de promotion, de monter en grade, tout s'effondrait devant elle. La jeune femme avait manqué de respect à un authentique musicien. Elle allait être rétrogradée. Rattraper le coup devint aussitôt essentiel à ses yeux, à n'importe quel prix, sans davantage réfléchir.

- Demandez moi tout ce que vous voulez, je me plierais en quatre monsieur Jacks pour vous aider à préparer votre concert. Puissiez-vous me pardonner pour ma méprise.

- Vous êtes toute disculpée, mademoiselle. À l'avenir, veillez à être plus prudente dans vos conjonctures. Ce n'est pas une attitude qui sied à une femme de science telle que vous.

Ses joues prirent aussitôt une teinte rouge pivoine. Quelle sotte elle avait fait ! Heureusement, l'homme semblait sympathique. Peut-être allait-il accepter de passer l'éponge, de ne pas faire de rapport à ses supérieurs.

- Seriez-vous prêt alors à…

- Je ne mentionnerais pas cette bévue à vos supérieures, demoiselle. À la seule condition que vous me rendiez un simple service.

Amélia s'accrocha aux lèvres du musicien. Elle attendait la suite, elle voulait savoir quelle tâche, sans doute herculéenne, l'attendait pour acheter le silence de cet homme.

- Retournez à votre labeur. Je préfère demeurer seul pour apprécier la sonorité d'une pièce.

- Bien, monsieur Jacks, venez me chercher dans mon bureau si vous avez besoin de quoi que ce soit.

- Je n'y manquerais pas.

Le cœur léger, un filet dans une main, un oignon dans l'autre, Amélia s'en retourna à son travail. Ce malentendu lui servirait de leçon. Juger les inconnus sur les apparences est inconvenant et impoli. Elle se réinstalla à son poste de travail et reprit son étude.

Et elle poursuivit ainsi une bonne heure.

Jusqu'à entendre ce son caractéristique, ce grognement d'un moteur qui démarre. Le biplan s'apprêtait à partir. Impossible. C'était trop rapide. Amélia se décomposa. Malgré ses airs avenants, elle l'avait vexé, il n'avait pas supporté le camouflet qu'elle lui avait fait subir, et il s'en plaindrait à ses supérieurs.

Non, il avait sans doute simplement fini d'installer ses instruments pour le concert du lendemain. Elle se précipita vers la salle des savanes pour en avoir le cœur net.

Vide.

La pièce ne contenait ni instrument, ni caisse, ni Jacks. En revanche, une des portes verrouillées sur le côté était ouverte. Anormal. Elle accourut et comprit. Une série d'autres portes à verrou, en enfilade, étaient ouvertes. Derrière, tout au fond, la réserve des plantes précieuses, celle qui n'avait pas encore été étudiée.

Elle galopa à l'intérieur pour trouver la salle pleine. Elle souffla, soulagée. Avant de s'étouffer. Quasiment pleine. Une fleur manquait à l'appel : la Plumeria Pudica. Le bruit du biplan diminua. L'homme était parti. Et avec lui, toutes les chances d'Amélia d'un jour monter en grade. Le qualificatif désignant cet homme commençait bien par V, mais ce n'était pas un Vampire, simplement un Voleur !

Dépitée, d'un pas lent, comme une condamnée qu'on traîne à l'échafaud, elle se dirigea vers la pièce des communications. Elle devait signaler le vol, expliquer comment elle s'était fait berner, passer pour une idiote. Elle aurait dû rester dans sa petite fiction sans rebondissement, sans tracas ni drame.

Elle décrocha le combiné, composa le numéro, laissa sonner. Lorsqu'une voix familière retentit dans le combiné, elle commença son récit. Du biplan au vampire en passant par ce nom loufoque jusqu'à la caisse en bois, pour finir par le vol de la plumeria.

La voix qui l'avait jusqu'ici écoutée explosa. Les oreilles d'Amélia chauffèrent. Pourtant, au fur et à mesure que la voix l'invectivait, le sourire de la jeune femme grandit. Une idée avait germé en elle, et une brave fleur s'apprêtait à éclore. Elle coupa son interlocuteur et prit la parole avec force et conviction.

- Monsieur ! Je vais réparer mes erreurs, poursuivre cet homme. Une femme de science se doit aussi d'aller sur le terrain. Je le retrouverais et ramènerais la fleur qu'il a dérobée.

La voix ne s'y opposa pas. La jeune femme allait partir sur les traces de ce voleur, et grâce à lui, pourrait voyager de livre en livre. Elle le traquerait et braverait les dangers pour revenir couverte de gloire.

Amélia était devenue une aventurière.