Il se lève. Mille échardes commencent à planer tout autour, et ce qui nous poussait en avant se dresse comme un nouvel obstacle. Les nuages se sont inclinés pour laisser passer la tempête – grands princes. À nos côtés, les roseaux se mettent à siffler. Le vent déforme les paysages à sa guise, s'abrite où il l'entend. Le sifflement sonne comme une musique inconnue. Un chœur qu'il ne m'est pas donné de comprendre, pas encore, et chaque trace de cette mélodie dans l'espace alimente un peu plus la force de mes pas – car je veux savoir. Plus difficile l'avancée et plus mon courage s'alimente, au risque d'y perdre le peu d'énergie qu'il me reste. Allez, marche plus vite ! J'aimerais bien. Ma besace pèse de plus en plus lourd, mon corps tout entier ploie sous la puissance du vent. Qu'est-ce que ?!

... Cette bourrasque a été plus violente que les autres. Je crois qu'il ne se réveillera pas avant un moment. N'avait-il vraiment pas senti la tempête venir, lui qui d'habitude devine tout sur tout du monde qui nous entoure ? Encerclés, pour la première fois. Cet endroit avait l'air si calme quand nous sommes arrivés, il a suffi d'une heure pour que tout s'emporte. Maintenant, je dois attendre qu'il se réveille. En espérant que le coup qu'il a pris sur la tête ne l'ait pas trop amoché. Et sans ses yeux pour voir, je ne peux même pas apprécier le paysage.

... C'est que ce monde est plutôt beau parmi tous ces champs de roseaux. Occupé par la tempête, je suis sûr qu'il ne les a pas entendu chanter. La mélodie a laissé quelque chose en moi de très malheureux. Un rire embrassé de larmes, des mains tendues vers le soleil, vers sa chaleur perdue. J'aimerais aider ces roseaux, Leadn. Alors réveille-toi.

On me soulève. La douleur de mon épaule droite est difficile à supporter. Et je crois que je suis sur le dos de quelqu'un. Pourquoi est-ce que je ne peux pas ouvrir les yeux ? C'est ce mal de crâne ? Je sens une voix qui parle en moi – l'enfant. La fatigue qui m'écrase. Je n'entends rien tu sais, petit être. Je n'entends rien.

... C'était peut-être trop te demander de te réveiller. C'est une impression bizarre que ta fatigue, pas tout à fait une douleur, mais tout aussi pesante. Je crois que nous nous éloignons des champs de roseaux, ou que le vent s'est calmé... je n'entends plus chanter.

Enfin je vois. Allez, lève-toi. La lumière du soleil brûle mes yeux, mais je vois. Je suis enfin réveillé – mais où suis-je ? J'ai été couché dans un lit plus moelleux que ceux dont j'ai l'habitude. La chambre est petite et le sol est de sable, les murs rosis par la chaleur. Des tapisseries sur les murs et des vases de terre cuite tout le long – des motifs rouges, peinture puissante et pleine de vie. Des cercles et des traits qui se comparent et s'opposent. J'ai faim.

Mes affaires ont été posées dans un coin – soigneusement. Je dois remercier l'être qui m'a accueilli chez lui. Mes blessures sont presque remises, mon épaule beaucoup moins douloureuse. Allez, levons-nous.

Alors que je me redresse, une grande statue de métal écarte une tapisserie et entre dans la chambre. Je n'en crois pas mes yeux – un robot ! Il me fixe un instant de son œil vert et lève soudain vers moi son bras droit, qui se déplie morceau par morceau dans ma direction avec toutes les cliquetis de machinerie que l'on peut imaginer. Je lui serre la main joyeusement – l'enfant aussi.

- Jeeeeee suis raaaavi de faire voootre connaissaaaaaance, prononce difficilement le robot, comme en chantant la moitié de ses mots.

- De même, grand ami de métal. Est-ce vous qui m'avez sauvé du désert ?

- Aveeeeec joie ! Vouuuuuus étieeeeez endormiiiiiiiiiiiiiiiiiiii dans le saaaable.

- Je vous dois la vie. Comment puis-je vous remercier ?

- Suiveeeeeez-moi.

Le robot s'éloigne comme il était venu en écartant la tapisserie – motif de deux cercles et clé à rouler. Je le suis, et je sens l'enfant qui m'accompagne exulter de bonheur, impatient de découvrir ce que nous cache dehors. Ce qui m'étonne, c'est la rouille grattant le métal sur les grandes plaques de ce géant. Est-ce le sable du désert qui lui donne cette couleur ? Il ne date pas du dernier tour de lune, c'est certain.

Dormeur, éveille bien tes oreilles et écoute-moi. Nous avons fait face à un village céleste, maisons branle-bas dans les airs et des échelles attachées contre-vent, poussées par un puissant foyer soufflé par l'air et gravi par lui. Imagine ces maisons se suivre et se faufiler jusqu'au ciel ! Jusque là où le sable ne peut les atteindre Et d'autres surprises viennent encore : ce village de bois et d'air est peuplé par des robots, une multitude de complexes machines, autant de statures jaunies par le désert de différentes tailles et différentes formes – pas deux pareils ! Tous habillés de ponchos et capes bleues et rouges frappées par le soleil.

Le robot qui m'a sauvé ouvre la marche. Ses pas s'enfoncent dans le sable et y laissent un trou diamétralement rond. Des cercles de métal solide lui servent de pieds, sur lesquels il clopine tranquillement. Une écharpe grise lui serre le cou et le ventre – comme un bandage. Autour de moi, des ponts de fortune rallient différents piliers qui mènent aux maisons, de grands et larges piliers à côté desquels je me sens plus petit qu'un ver. Autour de nous, plusieurs brasiers portent les bicoques sur leurs chaudes épaules, et leur chaleur est plus agréable que le vent du désert – moins frivole. Quelques robots volants passent à côté de nous, aidés de puissantes hélices rotatives. Je crois qu'elles plaisent à l'enfant. Au loin, les adieux du soleil nous envoient leur lumière apaisante.

... Comment font-ils pour rester en l'air aussi longtemps ? Il faudrait une énergie folle pour que tous ces robots puissent fonctionner en même temps ! Où est cette énergie ? Où sont les rêvants qui leur donnent vie ? Ils volent si haut !

Le robot nous conduit jusque dans une petite maison, légèrement à l'écart des autres en hauteur. Des tapisseries ornent les murs comme dans la chambre où je me suis réveillé, même rouge et mêmes motifs. Des petites tables d'un bois léger sont couvertes de parchemins barbouillés de notes en tout genre, mais je n'ai pas encore le temps de les observer de plus près. Mon guide écarte comme il l'avait fait une des grandes tapisseries et m'invite à entrer d'un geste de la main maladroit. Il fait plus sombre dans cette pièce, bien que quelques bougies suffisent à dessiner un visage dans les ombres, et même une forme tout entière – un chat ! Un chat confortablement allongé sur un coussin rouge, une très longue pipe de bois au bec dont les fumées s'envolent à la manière de petites bourrasques.

- Voyageur, tu as eu beaucoup de chance que Delta te trouve sur son chemin, commence-t-il à dire. Je suis heureux que tu aies survécu, car le peu de visites que nous avons est toujours l'occasion de se réjouir. Dis-moi, d'où viens-tu ?

Sa voix féline plus douce que je ne l'aurais crue, et bercé par elle, je commence à lui raconter mes passages et le but de mon voyage. Il est très attentif – avec respect. Plus loin, un tout petit robot boit avec admiration ma description des paysages de Vertyeul, cette immense ville construite sur des arbres marins. La barre rouge qui lui sert d'œil s'illumine quand je parle des sirènes, fières citadines de cette ville à nulle autre pareille.

Le chat pose sa pipe comme on poserait son couvert sur une assiette et se lève pour s'approcher de moi. Une pierre brille légèrement à son collier, au bleu profond des océans. Il sourit gaiement en étendant les bras, chaleureux signe de bienvenue.

- Dis-moi ton nom, voyageur, que je puisse t'accueillir dignement dans ce village. Je suis Arbèn, roi des peuples du désert, et tu es le bienvenu parmi nous !

Les présentations furent courtes et simples – joyeuses. Ce roi Arbèn ne cachait pas son admiration, demandait beaucoup de détails sur le quotidien de mes aventures, demandant comment je faisais pour trouver de quoi manger, pour ne pas être dérangé la nuit, pour éviter les mauvaises rencontres... Je ne lui ai pas répondu autrement qu'avec la vérité. Il me suffit d'un instant pour me souvenir des plus impressionnantes de mes péripéties. Ce sont elles qui forgent les mots que tu lis aujourd'hui, Dormeur, et je ne peux que les remercier pour ce don généreux.

La fête rassembla tous les quelques chats et les nombreux robots du village. Nous étions près d'une cinquantaine autour d'une petite oasis que nous regardions danser. Des jets d'eau et de feu plongent et jaillissent à l'unisson, guidés par le traceur, le chat là-bas. Nous étions assis sur des tapis de cuir rouge, enluminés par un merveilleux tissu plus doux que la soie de ma tunique. Un gros robot cuisinait sur une planche de bois, un chat à fourrure grise sur les épaules. Qu'est-ce qu'il cuisine ? Je veux voir ! Le roi Arbèn s'est assis près de moi, ainsi que le petit robot de tout à l'heure qui ne me quitte pas des yeux – merveilleusement attentif.

... La fête est si belle en ce soir sans nuages. Les jeux du traceur font presque briller les étoiles, et tous ces robots sont si gentils. Leadn n'arrête pas de raconter nos voyages, mais j'aimerais bien danser moi ! Et chanter un peu, avec ce bleu et rouge dans l'espace de ma voix. Oui. Nous n'avions pas eu de compagnie depuis si longtemps.

À suivre