Chapitre 1

Le sauveur

« Qu'a-t'on fait pour mériter ça… ? »

Laureline avançait d'un pas rapide mais néanmoins hésitant, tentant d'ignorer la douleur qui se propageait dans son corps à la vitesse de l'éclair. Ce qui restait de son bras droit la faisait atrocement souffrir, chaque pas était une épreuve insurmontable pour ses côtes brisées tandis qu'elle peinait à s'habituer à l'absence de ses deux yeux.

Malgré sa cécité nouvelle, la jeune femme tentait de s'orienter à travers la forêt qui la séparait de son objectif. Elle ne s'était jamais rendue personnellement au Temple du Vent qui avoisinait Farora, son village natal, mais ses frères et sœurs lui avaient tant de fois parlé du chemin qu'elle avait l'impression de le connaître par cœur.

À cette simple pensée, les larmes qu'elle avait réussi à contenir se remirent à couler. Sa famille… Ses parents, ses frères, ses sœurs… Tous avaient péri de la main de ces terroristes qui s'étaient permis de mettre Farora à feu et à sang. Elle était la seule survivante de ce massacre, et désormais… elle se rendait au Temple du Vent afin d'y trouver de l'aide en priant les Dieux pour obtenir des réponses. Du moins, elle espérait en obtenir, car les dieux ne semblaient pas décidés à répondre à ses prières…

En tâtonnant devant elle, la jeune femme se heurta à une pierre assez imposante. En passant ses doigts dessus, elle parvint à deviner des écritures qu'elle ne pouvait déchiffrer. Elle contourna alors la pierre pour avancer droit devant elle, sentant non loin d'elle une aura mystique qui devait être celle du Temple, comme le lui avaient maintes fois répété ses parents…

Alors que Laureline s'approchait de l'immense bâtisse, des bruits d'explosion la stoppèrent violemment. Par réflexe, elle se recroquevilla sur elle-même en couvrant ses oreilles tandis que son corps était parcouru de tremblements qu'elle était incapable de contenir.

Ces terroristes avaient donc décidé de s'attaquer au Temple, à présent… ?

En prêtant un peu plus attention aux bruits qui semblaient provenir de l'intérieur du bâtiment, la jeune femme se rendit compte qu'un combat était en train de se dérouler. Des cris aiguës et des bruits d'impact lui parvenaient, de là où elle se trouvait.

Prenant son courage à deux mains et sachant qu'elle n'avait de toute façon plus rien à perdre, Laureline se redressa pour se précipiter à la rencontre des bruits afin de faire cesser cet énième massacre. Cependant, avant même qu'elle parvienne à atteindre sa destination, un ultime cri lui parvint suivi d'un silence de mort. La jeune femme resta plantée là, sans savoir ce qu'elle devait faire. Devait-elle continuer à avancer ? Prendre ses jambes à son cou ?

À nouveau, elle n'eut pas le temps de réfléchir davantage à cette question puisqu'elle entendit quelqu'un sortir de l'enceinte du Temple d'un pas calme et serein qui se rapprochait dangereusement d'elle. Laureline se laissa tomber à même le sol, acceptant son funeste destin. Si elle devait mourir de la main de celui ou celle qui s'était introduit en ces lieux sacrés, alors soit.

Elle attendit longuement, mais rien ne vint. La personne qui marchait visiblement dans sa direction s'était arrêtée devant elle pour la regarder.

« Pauvre brebis égarée… Qui t'as donc amochée à ce point ? »

Laureline redressa la tête en direction de la voix qui semblait appartenir à un homme, surprise. Elle sentit tout à coup une main se poser sur son crâne avec calme et sérénité, comme le faisait sa mère lorsqu'elle était enfant pour la réconforter après un mauvais rêve.

Les mots lui vinrent alors naturellement tandis que les larmes qu'elle avait retenues s'écoulaient une nouvelle fois sur ses joues dans un ruissellement de sang.

« Une bande de fous prétendant agir au nom des Sept… ont anéanti mon village et ont massacré tous ceux qui s'y trouvaient… Je suis la seule survivante, ils… m'ont tout pris. Ma famille, mes amis… Tout cela à cause des Dieux… Leur croyances, leurs lois stupides les rendent aveugles ! Moi… je ne sais plus ce que je dois croire… Si les Dieux existent, s'ils nous ont créés, alors pourquoi chercheraient-ils à nous faire nous entre-tuer, à prôner la violence et l'injustice… ? Ne sont-ils pas sensés nous protéger et nous chérir ?! »

Laureline avait toujours été une fervente croyante. Ses parents lui avaient inculqué la foi et l'amour des Dieux, tout comme au reste de leurs enfants. Mais aujourd'hui… Sa foi avait pris un énorme coup. Ces monstres qui lui avaient tout arraché, ils prétendaient que les faroriens commençaient à développer une idéologie contraire à celle imposée par les Dieux, ce qui justifiait selon eux le massacre qui avait suivi cette explication approximative…

Les caresses sur sa tête cessèrent peu à peu, mais la main de son interlocuteur resta tout de même là où elle était, comme pour lui indiquer qu'il était bien là, qu'il n'allait pas l'abandonner.

« Les Sept ne sont que des nuisibles, très chère. Il n'existe qu'un seul véritable Dieu en ce monde, mais les autres empêchent notre unique créateur de nous protéger. Ils l'ont banni sous terre, prétextant qu'il était nocif. Mais ce sont des foutaises. Ce dieu n'est qu'amour et bienveillance.

-C-Comment ? s'étonna Laureline en redressant la tête. Mais pourquoi personne n'en a jamais entendu parler ?

-Comme je l'ai dit, les Sept ont tu son existence en le bannissant sous terre. C'est pour cette raison que peu d'entre nous savent qui il est. »

La jeune femme baissa la tête, dépitée. Ses parents lui avaient toujours parlé de sept Dieux. Elle ignorait l'existence de ce huitième être divin, mais si l'homme face à elle disait la vérité… ce Dieu était-il réellement en mesure de lui donner des réponses ? Était-il capable de lui rendre ce qu'on lui avait injustement arraché ?

« Est-ce que… est-ce que ce dieu peut ramener ma famille… ? souffla Laureline avec espoir.

-Non, répondit son interlocuteur d'une voix ennuyée. Mais si tu crois en lui, si tu l'appelles de toutes tes forces, alors le Saint Korme apaisera tes souffrances ainsi que tes doutes. Il te guidera vers l'espoir, tout comme il m'a guidé lorsque j'étais égaré. »

Un instant de silence passa durant lequel aucun des deux individus ne prononça le moindre mot. Puis Laureline sentit que son interlocuteur s'agenouillait face à elle.

« Est-ce qu'un seul des Sept a déjà répondu à tes prières ? demanda finalement l'homme mystérieux.

-Non, jamais, chuchota Laureline après un instant de réflexion.

-Veux-tu tenter l'expérience ? Celle d'accorder ta foi à Korme, le Créateur. »

En cet instant, Laureline aurait tant souhaité pouvoir apercevoir le visage de son interlocuteur, car elle ne savait pas ce qu'elle devait faire. Elle n'avait jamais eu l'occasion de prendre de décisions. Dans son village, son avenir était tout réfléchi. Promise à une belle carrière d'ébéniste, elle avait également un fiancé avec qui un mariage était prévu depuis bien longtemps… Alors dans cette situation, elle n'avait aucune idée de ce qu'il était acceptable qu'elle fasse. Si elle accordait sa foi à ce Dieu, cela serait-il considéré comme une trahison, un blasphème ? D'un autre côté, elle n'avait de toute façon plus rien à perdre. Sa famille, ses amis, sa vue, son bras droit, tout était parti en fumée. Si elle devait se tourner vers un Dieu banni pour trouver à nouveau un sens à son existence…

« Oui, dit-elle d'une voix déterminée.

-Très bien. »

L'inconnu saisit délicatement la main encore intacte de la jeune femme entre les siennes dans un mouvement rassurant.

« Ferme les yeux et essaie de te détendre. Je sais que ce que je te demande est difficile, mais si tu crois suffisamment en Korme, tout ira mieux. »

Laureline acquiesça et ferma les yeux. La douleur était toujours bien présente, que ce soit dans son esprit brisé ou dans son corps malmené, néanmoins elle fit de son mieux pour passer outre tout cela et se concentrer sur ce que lui avait demandé l'inconnu.

Elle ne savait pas comment elle devait s'adresser à ce Dieu. Devait-elle l'implorer ? Devait-elle dire son nom ? Devait-elle le prier tout comme elle priait les Sept ?

Comme s'il lisait dans ses pensées, son interlocuteur resserra doucement sa main entre les siennes.

« Peu importe la manière dont tu l'appelles, si tu crois en lui il répondra à tes prières. »

Laureline se concentra à nouveau, mais avec plus d'intensité cette fois-ci.

Saint Korme, si vous entendez ma prière… Je vous en prie, aidez-moi… Je ne pense pas avoir mérité tout ce qui m'est arrivé, ou si je l'ai mérité j'aimerais simplement comprendre pourquoi, alors je vous en supplie… Guidez-moi vers les réponses que je recherche…

Alors qu'elle se concentrait, la jeune femme ressentit comme une vie nouvelle parcourir son corps. La douleur disparut comme si elle n'avait jamais existé, soulageant son bras et son crâne douloureux. Elle sentit comme une lueur d'espoir la traverser sans qu'elle n'en comprenne la provenance.

C'était comme si une divinité avait insufflé à son corps et à son esprit un nouveau souffle.

Lorsqu'elle ouvrit les yeux, s'attendant évidemment à rester dans l'obscurité à laquelle elle commençait à s'accommoder, elle fut surprise de constater que sa vue était revenue comme par magie. Et la première chose qu'observèrent ses nouveaux yeux fut le visage bienveillant de son sauveur éclairé par la lune.

« Comment… ? souffla Laureline avec émotion.

-Simplement grâce à ta prière, très chère, lui apprit l'homme avec calme. »

Sans prendre le temps de détailler les traits du visage de son sauveur, la jeune femme regarda immédiatement son bras droit, qui était à nouveau comme neuf, à l'exception de sa teinte qui dénotait complètement avec la couleur de sa peau. Mais Laureline n'en avait que faire. L'esthétisme n'était pas sa priorité, tout ce qui lui importait était d'avoir retrouvé son corps comme il l'était auparavant.

La jeune femme redressa à nouveau les yeux vers son interlocuteur pour l'observer de plus près. Il ne ressemblait pas du tout à un alamaïnien. Il était infiniment plus pâle qu'eux, presque cadavérique. Ses yeux luisaient d'un rouge inhumain tandis que sa sclérotique se teintait d'une couleur noire jamais vu chez aucun être peuplant ce monde. Il portait une paire de lunettes, chose plutôt rare puisque la magie permettait de guérir ce type de maux depuis peu. Laureline préféra cependant ne pas se focaliser sur cela plus longtemps. À la place, elle détailla d'un œil curieux les deux cornes qui ornaient le crâne de son interlocuteur. Elle avait bien entendu parler d'hybrides de chèvres ou de boucs, mais ce n'étaient jamais que des légendes racontées au coin du feu pour effrayer les plus jeunes. La seule chose à peu près habituelle chez lui était la couleur bleue de ses courts cheveux qui virevoltaient légèrement au gré du vent.

Malgré son apparence intimidante et inhabituelle, la jeune femme n'était pas effrayée par son sauveur, bien au contraire.

Celui-ci, voyant que son apparence semblait être devenue le nouvel objet d'étude de la jeune femme, décida de se racler la gorge pour briser le silence qui s'était installé entre eux.

« Oh, mais quel impoli je suis, j'ai complètement oublié de me présenter. »

L'homme se redressa sur ses deux jambes et lui tendit la main pour l'aider à en faire de même. Laureline put alors se rendre compte de l'écart de taille qu'il y avait entre eux. Son mystérieux sauveur mesurait bien une tête de moins qu'elle.

« Je me nomme Kyio, lui apprit celui-ci avec un léger sourire qui disparut bien vite.

-En… enchantée, Kyio, souffla la jeune femme en baissant les yeux vers son vis-à-vis. Moi… je m'appelle Laureline. Et je ne vous serai jamais assez reconnaissante pour ce que vous venez de m'offrir... »

L'homme à l'apparence curieuse haussa un sourcil, comme si les propos que venaient de lui tenir la jeune femme n'avaient aucun sens.

« Je n'ai aucun pouvoir de guérison, très chère.

-Quoi ? Mais j'ai pourtant retrouvé mon bras et ma vue ! s'exclama Laureline, décontenancée.

-En effet, mais cette bénédiction est l'œuvre du Saint Korme. Tout ce que j'ai pu t'offrir, c'est une solution que tu as choisi d'exploiter. Ta tristesse n'a certes pas disparu, mais tes plaies physiques ont été pansées. »

La demoiselle se trouvait à nouveau dans l'incompréhension. Si aucun dieu n'avait jamais daigné répondre à ses prières, comment se faisait-il que ce Korme ait pour sa part décidé de l'aider ?

« Korme n'est pas un traître, il répond à ceux qui sont dans la détresse sans avoir besoin de le prétendre sur tous les toits, lui expliqua Kyio avec calme. »

Laureline acquiesça silencieusement. C'était là quelque chose qu'elle ne pouvait nier… On lui avait toujours vanté les bénédictions des Sept, mais elle avait constaté que ce n'étaient que des mensonges.

Malgré la tristesse et les regrets qui étreignaient toujours son cœur, elle se sentait plus vivante et plus complète que jamais, comme si tout ce qui s'était passé dans sa vie jusqu'à maintenant n'était qu'un lointain rêve.

En croisant le regard de son sauveur, la jeune femme se fit la réflexion qu'il lui fallait rembourser la dette immense qu'elle avait à son égard. Mais comment ? À part fabriquer des meubles, elle ne savait pas faire grand-chose, et elle doutait sincèrement qu'une commode ou une table suffise pour remercier son bienfaiteur. Que pouvait-elle donc bien faire pour le remercier ?

L'unique solution qui lui paraissait acceptable était de se mettre au service de Kyio et du Saint Korme jusqu'à la fin des temps afin de servir leurs intérêts. En y réfléchissant bien, ce n'était peut-être pas une si mauvaise idée que cela. Elle sentait, tout au fond d'elle que suivre ce jeune homme était la meilleure chose qui lui restait à faire, que cela donnerait une utilité à son existence vide de sens.