J'ouvris les yeux, éblouie par la lumière du jour. Oooooh, ce mal de crâne ! J'avais l'impression que quelqu'un cognait contre ma tête avec un marteau, faisant trembler tout l'intérieur.

Je me redressai doucement dans mon lit. La couette tomba laissant mes seins à vue. Tiens, j'avais dormi toute nue... Pourquoi avais-je dormi toute nue ? C'était bizarre, moi qui détestais ça. Je me plaquai la main sur le front en remuant douloureusement les souvenirs de la veille.

Milo m'avait aidé avec ma robe un peu trop grande, Summer m'avait dragouillée, Alejandra m'avait fait la leçon, Eoin avait pris ma défense... la routine, quoi. J'avais été à l'avant-première où j'avais su tenir mon rôle malgré la douleur de la solitude. J'avais vu le film que j'avais trouvé plutôt mauvais, puis je m'étais réfugiée dans le champagne pour oublier. James m'avait ensuite conseillé de rentrer à l'hôtel et... Jegor.

Je me figeai sous l'afflux de souvenirs.

Baisers dans la voiture, arrivée tonitruante dans sa chambre, ma robe qui valse, sa chemise « arrachée », puis duo torride, pas de limites, langues qui batifolent, moi sur lui, lui sur moi ... Effarée, je me tournai vers la table de nuit où j'aperçus le papier du préservatif que nous avions utilisé la veille. Noooooon ? Noooon... Non !

Je m'analysai. Petite sensation caractéristique au niveau de l'entrejambe, douleur sur la fesse qu'il avait malmenée dans l'entrain, tétons sensibles dû à une sollicitation intensive... J'AVAIS COUCHÉ AVEC JEGOR ?!

Je fis le tour de la pièce du regard et réalisai soudain que cette chambre n'était pas la mienne. J'entendis ronfler à côté de moi.

Je sursautai dans un petit cri ridicule et glissai du lit pour atterrir avec fracas sur le parquet. Je retins de justesse la lampe de chevet et la table de nuit que j'avais failli emporter avec moi. Putain, putain, putain... Bordel, mais... mais... qu'est-ce qui m'avait pris, bon sang ?!

Je filai discrètement à quatre pattes jusqu'à ma robe posée sur le fauteuil. J'enfilai mon soutien-gorge à la va-vite et cherchai ma culotte dans mon collant.

— Merde, mais elle est où, putain... elle est où ? paniquai-je tout bas.

Je me penchai pour chercher sous le fauteuil. Rien, nulle part. PAS. . Et la couette était en train de remuer : mon « amant » était sur le point de se réveiller.

Je sautai fesses nues dans ma robe pour me tirer avant qu'il ouvre les yeux. Je n'avais absolument pas envie de discuter avec lui après ce qui s'était passé la veille. Je n'osais d'ailleurs même pas imaginer le genre de conversation qu'on pouvait avoir au petit matin après une telle soirée, le « débrief » de la prestation de la veille : « Alors, oui, tu vois, à tel moment, moi, j'aurais préféré que tu fasses comme ça », « C'est drôle quand tu jouis, tu... », « Hey, en fait, t'es vachement mieux foutue que ce que je pensais ! Bon, sauf au niveau de tes... »... le cauchemar ! Je ne voulais plus jamais le croiser de ma vie. JA-MAIS.

Incapable de fermer ma robe seule, j'enfilai mes chaussures à la va-vite et me dirigeai ainsi vers la porte de sa chambre, robe débraillée sous laquelle j'étais à moitié à poil, mon collant et ma pochette à la main, les cheveux décoiffés et le maquillage dans un sale état. Je me pris évidemment les pieds dans ma robe avant d'atteindre la porte de la chambre et m'étalai de tout mon long tandis que ma robe cédait dans un magnifique bruit de déchirure. Avec le bruit que je venais de faire, s'il n'était pas réveillé, c'était un miracle !

Je me relevai en vacillant et le vis ouvrir les yeux au fond de son lit. Sans réfléchir, je me précipitai vers la porte de la chambre et la fis claquer derrière moi. Je me retrouvai donc au milieu du couloir de l'hôtel, à moitié nue sous une robe déchirée, et... et... et... C'ÉTAIT OFFICIELLEMENT LA MERDE !

Je tremblai en récupérant mon téléphone portable dans ma pochette. J'avais plusieurs messages vocaux et écrits, mais bien sûr, c'est celui que j'espérais depuis quinze jours qui retint mon attention.

📧 De : Wen
Tu me manques tellement... Il faut qu'on trouve une solution.

Je l'avais reçu hier, au moment où j'avais quitté l'hôtel avec Jegor. Je me plaquai une main sur le front. Mais qu'est-ce que j'avais fait... qu'est-ce que j'avais fait ! J'avais un second message.

📧 De : Yué
C'est quoi cette photo avec Jegor ? T'es plus avec ton mec ?

... Une photo ? Quelle photo ?

📧 De : Daphné
Quelle photo ?

Il était 17 h en France, la réponse ne devrait donc pas trop tarder.

J'entendis du bruit depuis l'intérieur de la chambre. Je soulevai ma robe pour avancer, scrutant les numéros des portes, cherchant désespérément celui d'une personne que je connaissais : Eoin, Alex ou Summer, même James, j'aurais frappé ! Je trottinai, ma robe trainant à moitié par terre, et tournai à un angle du couloir dans l'espoir de gagner du temps. Je tombai alors sur la 1012, la chambre d'Alex. Je me jetai sur celle-ci.

— Alex, s'il te plaît, c'est Daphné.

Pas de réponse, et il y avait du bruit depuis le couloir que je venais de quitter. Jegor qui me cherchait ? Pitié, pitié...

— Alex, s'il te plaît, ouvre-moi, insistai-je en frappant en continu.

La porte s'ouvrit d'un coup sur une Alejandra à moitié réveillée dans un très chic pyjama bleu marine.

— Daphne ?! Mais... qu'est-ce que...

— J'ai pas de culotte ! m'affolai-je.

Complètement con comme intro, j'avais un millier de problèmes plus importants que celui-ci, mais c'était le premier qui m'était passé par la tête. Alejandra éclata de rire en reculant d'un pas pour me laisser entrer.

— Entre, Miss sans-culotte.

Je m'empressai d'entrer en ramassant ma robe qui ne ressemblait plus qu'à un amas de rideaux. Elle fit claquer la porte derrière moi. J'avançai dans la suite impeccable équipée d'un petit salon et d'un grand lit double.

— Alors, raconte, t'étais passée où hier soir ? demanda-t-elle avec un sourire moqueur.

Je me tournai vers elle, décomposée.

— J'ai... J'ai fait une énorme connerie, Alex.

Pourquoi avais-je fait ça ? Je ne me comprenais pas, je ne réalisais pas. Un coup d'un soir, ça ne me ressemblait pas.

Alex m'observa un instant, les sourcils froncés.

— Wow, t'en fais une tête ! Tu es sûre que...

— J'ai couché avec Jegor Nielsen.

Elle laissa tomber sa mâchoire, les yeux écarquillés. Je la suppliai de réagir du regard. Je me sentais déjà tellement mal, je n'avais pas besoin qu'on m'enfonce. Je voulais entendre des « C'est pas grave », « Ça arrive à tout le monde », « Ne t'inquiète pas, ça va s'arranger ».

Elle hésita un instant à venir me prendre dans ses bras avant de se résigner pour se contenter de me tapoter l'épaule.

— Allez, t'es... t'es dans un sale état là. Tu vas prendre une douche, je vais te prêter une culo... heu, des vêtements, et on va discuter de tout ça devant un bon petit-déjeuner, OK ?

Je peinai à lui répondre, me repassant en boucle le film de la veille pour comprendre comment j'avais pu en arriver là.

— Je... d'accord, acceptai-je dans un souffle.

Alejandra me laissa donc m'enfermer dans sa salle de bain où j'abandonnai ma robe déchirée pour prendre une longue douche chaude. C'était bête, mais j'avais besoin de me laver pour me débarrasser des sensations de la veille dont le souvenir se faisait de plus en plus clair à mesure que je retombais sur terre. Je ne me comprenais pas : comment ? Pourquoi ? Qu'est-ce que j'avais cherché ? Moi qui avais un rapport à la sexualité si sain depuis que j'étais avec Wen, pourquoi avait-il fallu que je cède à ça ? Était-ce une façon de me réapproprier mon corps que je n'aimais plus trop depuis l'incident Cardot ? Un peu facile comme excuse... Et puis, la grande question : avais-je trompé Wen ou pas ? Nous n'étions plus vraiment ensemble, mais pas franchement séparés... si ? J'étais perdue. Fallait-il seulement lui en parler ? Est-ce que ça en valait la peine ? Je n'aimais pas l'idée de lui mentir, mais cet écart de conduite pourrait bien gâcher toutes mes chances de le reconquérir. Parce que s'il y avait bien une chose dont j'avais conscience ce matin, c'était que je voulais reprendre mon histoire avec Wen.

Je sortis de la douche la tête toujours en vrac. J'enfilai un peignoir de bain et me séchai rapidement les cheveux avec une serviette avant de sortir rejoindre Alex dans sa chambre. Celle-ci m'attendait, assise devant la table du petit salon de sa suite, et elle n'était pas seule.

— Coucouuuu, Daphne !

— Summer ?! m'étranglai-je en apercevant cette dernière assise sur le canapé vert sapin.

Habillée d'un magnifique pyjama en pilou rose pâle, elle était déjà maquillée et coiffée. À 8 h du matin...

— J'ai pensé qu'un avis supplémentaire ne serait pas de refus, se justifia Alex.

J'observais Summer qui me fixait avec un regard gourmand, comme souvent depuis quinze jours. Je revins vers Alejandra.

— Alex, je ne suis pas fière de ce qui s'est passé, je n'ai pas besoin de l'étaler. J'aurais vraiment préféré qu'on...

— S'il y a une personne qui peut t'aider à déculpabiliser d'avoir couché un soir avec quelqu'un, c'est bien Summer ! se défendit Alex.

— Absolument ! approuva fièrement celle-ci.

Je soupirai ; je n'avais pas la force de lutter, là. Je vins donc m'asseoir sur le fauteuil en face des deux filles, dans mon peignoir blanc.

— Bon, commençons par le début : qu'est-ce qui s'est passé avec Wen ? demanda Alex qui semblait déterminée à disséquer la situation.

Je soufflai longuement.

— J'ai... J'ai complètement merdé, reconnus-je.

— C'est-à-dire ?

Je me passai les deux mains sur le visage. Toujours ces maux de tête immondes...

— Vous n'auriez pas un truc contre le mal de crâne ? demandai-je.

— Le café arrive, m'informa Alex. Alors, raconte !

Je pris une profonde inspiration.

— Bon, et bien... tout allait bien jusqu'à Noël.

— Ne me dis pas que ce salaud a oublié de te faire un cadeau ? se scandalisa Summer.

Alex leva les yeux au ciel.

— Non, non, pas du tout, continuai-je, un peu surprise par cette supposition hors sujet. Mais nous avions prévu d'annoncer à sa sœur que nous étions ensemble.

— Ah, parce qu'elle ne savait toujours pas ? s'étonna Alex.

Je secouai la tête.

— Elle a toujours été possessive avec moi, et Wen avait peur de sa réaction. Il m'avait cependant promis que nous arrêterions de vivre dans le mensonge à compter de Noël, et pour être franche, j'étais très impatiente. J'en avais assez de devoir me cacher. Je voulais faire des projets avec lui, je voulais qu'il vienne ici avec moi pour cette avant-première, m'afficher partout... Je n'en pouvais plus.

—Tu m'étonnes, ça fait long là ! approuva Alex.

— Oui, ça faisait trop long, confirmai-je. Mais un mois avant Noël, elle a perdu son travail et s'est mise à déprimer. Pour son bien-être, il a préféré retarder l'annonce.

— Du coup, tu l'as dit toi-même à sa sœur et après, il était en colère contre toi et il a rompu, c'est ça ?

Je fronçai les sourcils.

— Non, enfin, Summer, jamais je ne me serais permis d'aller contre sa volonté ! Et puis, je connais parfaitement Yué, et je sais qu'il avait raison. Alors, j'ai accepté d'attendre, mais...

Je m'arrêtai là, un peu honteuse d'avouer que j'avais joué les gamines capricieuses.

— Mais ? demanda Alejandra, inquiète.

Je soupirai en regardant mes mains que je triturais dans tous les sens.

— J'ai retrouvé ma mère.

Alejandra se fendit d'un petit cri de surprise. Summer, elle, resta indifférente, ne se souvenant pas de l'enjeu.

— Tu ne l'avais pas vue depuis longtemps, non ? demanda Alex.

Je sentis l'émotion me gagner au souvenir de cette rencontre.

— Dix-neuf ans. J'ai également découvert que j'avais deux sœurs aînées et que mon père m'avait menti à leur sujet pendant vingt ans.

— Wow, ça fait beaucoup à encaisser là, et ça va, tu l'as bien géré ? s'inquiéta-t-elle.

Je fis la grimace.

— Honnêtement, sur le moment, il y avait de l'émotion, il y avait de l'enthousiasme... mais aujourd'hui, je m'aperçois que je ne les connais pas, qu'elles ne font pas partie de ma vie et que... je m'en fous.

Alex pinça les lèvres, le regard triste.

— Du coup, c'est quoi le rapport entre ta mère et Wen ? Il veut te forcer à la revoir, c'est ça ? demanda Summer avec sa franchise habituelle.

— Summer, vas-y doucement, on parle quand même d'une vie entière remise en question, là, intervint Alex. J'imagine que Daphne était en état de choc.

— Oui, un peu, reconnus-je. J'ai appelé mon père qui s'est avéré incapable de se justifier, et j'ai décidé que les mensonges n'auraient plus leur place dans ma vie. J'ai donc demandé à Wen d'avouer la vérité à sa famille, mais il a refusé et... je... je me suis un peu emportée.

— Qu'est-ce que tu lui as dit ?

Je regardai mes genoux.

— Il vivait chez moi, alors je l'ai foutu à la porte. En réalité, je n'ai jamais voulu qu'il parte, je voulais juste qu'il comprenne à quel point je ne pouvais plus supporter de vivre cachée. Je voulais qu'il me choisisse, mais... il a préféré protéger sa sœur. Il est parti en me conseillant de réfléchir et m'a promis qu'on discuterait à mon retour des États-Unis.

— Ooooh, bah c'est bon : vous aviez rompu, t'avais le droit d'aller voir ailleurs, pas de quoi paniquer ! conclut Summer en tapant dans ses mains.

— Quoi ?! Mais n'importe quoi ! s'offusqua Alex. Ils avaient tous les deux besoin de réfléchir, c'est une PAUSE, pas une rupture.

— Une « pause », gloussa Summer en levant les yeux au ciel. Ça existe pas, une « pause », quand t'es en couple ! T'es avec la personne ou tu l'es pas, point.

Alejandra laissa filer un soupir d'agacement devant le manque de subtilité de Summer. Moi, j'ignorais comment penser : étais-je de l'avis de Summer ou d'Alex ?

— Et Jegor, alors ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Il ne t'a pas saoulé au point de nuire à ton consentement, j'espère ? s'inquiéta cette dernière.

— Non, j'étais... bien volontaire, reconnus-je d'une voix minuscule. Je... J'étais mal, je veux dire, j'ai plus de papa, j'ai pas vraiment de maman, Wen ne m'avait pas contactée depuis quinze jours, même pas pour la Saint Valentin, et le film était tellement naze...

Summer et Alex donnèrent du menton pour me signifier que leurs avis rejoignaient le mien sur le film.

— Jegor était là, soufflai-je. Il était beau, gentil, attentionné, je... j'avais envie qu'on m'aime, j'avais envie de compter dans le regard de quelqu'un.

— Ouais, soupira Alex. À défaut de te faire remplir le cœur, tu t'es fait remplir le...

— Alex, pitié, j'en suis pas fière ! l'interrompis-je vivement.

Je me passai les deux mains sur le visage, exténuée. Je n'arrivais pas à réaliser. J'avais tellement dérapé.

— Mais... t'as aimé ? Je veux dire, avec Jegor, t'as... t'as pris du plaisir ? demanda prudemment Alex.

Je baissai le nez, honteuse.

— Le pire, c'est que... oui.

J'étais dégoûtée par ce que j'avais fait bien sûr, je m'étais servi de ce garçon comme d'un vulgaire sex-toy. Je voulais me soulager, oublier la douleur et me sentir mieux en ayant l'illusion d'être aimée, et il avait parfaitement rempli son rôle. Oui, j'avais réussi à prendre du plaisir, vite et bien. La nouveauté, la beauté du jeune homme et sa maitrise avaient fait que le plaisir avait été au rendez-vous. Mais c'était sans intérêt, sans saveur, nous n'avions strictement rien partagé. Il avait manqué l'essentiel, ce petit rien qui faisait toute la différence et que je connaissais avec Wen.

— Ooooh, c'est mignon ! Daphne découvre que plaisir et sentiment, c'est pas pareil ! s'amusa Alejandra auprès de Summer.

Je pinçai les lèvres, démunie. Je me sentais nulle, mais je n'étais pas la seule à ce moment-là : Summer ne semblait pas mieux comprendre que moi ce qu'Alejandra était en train d'expliquer.

— Tu sais, c'était très automatique, très biologique, continuai-je. Je veux dire... il a pris ce qu'il voulait, moi aussi, et c'était... bon ? Oui, j'ai joui, mais en réalité, je ne me sens pas mieux ou heureuse.

J'étais seule avant. J'avais été seule pendant. Et j'étais seule après.

— C'était peut-être juste un délire passager, une sorte de... de besoin, tenta d'expliquer Summer, un peu hésitante. Je veux dire, t'as vingt ans, t'as pas eu beaucoup d'amoureux différents, il faut profiter de sa jeunesse pour être certain de ce qu'on veut dans l'avenir... non ?

Je secouai la tête.

— Summer, je n'ai pas besoin de coucher avec n'importe qui pour savoir ce que je veux. Je sais que tu me trouves chiante, tu me l'as déjà dit quand on était à Paris et que j'ai refusé de rentrer avec vous, mais je suis comme ça. Moi, je me sens bien quand je suis en confiance avec mon partenaire.

Elle ouvrit la bouche pour protester, mais je ne lui en laissai pas le temps.

— Ce que j'aime, enchainai-je, c'est construire, projeter, accomplir avec une personne. UNE seule personne. Je sais que pour toi, c'est une vision ringarde de la vie, mais je... j'y peux rien. C'est comme ça que j'aime, c'est comme ça que je me sens bien.

Summer ravala sa salive, les yeux rivés à ses ongles bleu pailleté.

— Je... Je ne trouve pas ça ringard. Au contraire, je trouve ça beau, m'avoua-t-elle dans un murmure.

— Tu n'as pas à avoir honte de ta façon d'aimer, Daphne, me rassura Alex. Et si cette petite incartade te permet de réaliser au moins ça, alors, il faut se dire que ce n'était pas inutile !

Je secouai la tête ; je n'avais pas eu besoin de Jegor pour savoir.

— Hier soir, j'étais malheureuse, alcoolisée, stupide. Mais j'aime Wen, avouai-je, en souffrance. Je sais, j'ai compris : ce qui est important, c'est lui. Et je suis prête à tous les sacrifices pour continuer. Je suis même prête à me cacher de sa sœur encore un an ou deux, si c'est ce qu'il veut parce que... je ne peux pas avancer sans lui auprès de moi. C'est inconcevable, soufflai-je, les larmes aux yeux.

J'étais terrorisée à l'idée de le perdre définitivement.

Si Alejandra parut touchée par ces aveux, Summer, elle, sembla très peinée. J'étais désolée pour elle, mais si cette nuit débile avec un étranger m'avait permis de réaliser quelque chose, c'était bien que ma vie ne s'écrirait pas sans lui.

— C'est ce qu'il va falloir expliquer à Wen, me dit Alex avec un sourire triste.

— Je... J'ai peur de lui dire la vérité, reconnus-je.

— Il est du genre possessif et jaloux ?

Je haussai une épaule.

— Pas vraiment. Mais je sais qu'il n'aime pas me voir avec un autre à l'écran.

— Ah bon ? C'est marrant, moi, j'avais un copain, ce qui l'excitait, c'était mettre un film où je couchais avec un autre pendant qu'on baisait. Ça le rendait fou... un des meilleurs coups de ma vie ! expliqua Summer en terminant par un éclat de rire forcé.

Elle parlait vite, ses gestes étaient brouillons et son regard brillait étrangement. Alex et moi échangeâmes un regard intrigué.

— Heu... Revenons plutôt à toi, Daphne, après ce... ce moment bizarre et... particulièrement embarrassant, reconnut Alejandra avec son air pincé. Si tu étais à sa place, toi, tu lui pardonnerais ?

J'allai hocher la tête pour un franc « oui », mais m'arrêtai au dernier moment en l'imaginant à la place de Jegor hier soir, une autre femme entre ses bras. Ses mains, sa bouche, ses lèvres, son souffle caressant la peau d'une autre...Ting ou Huilang. Et je frémis en réalisant : Non. Il était à moi, je le voulais entièrement pour moi. J'aimais tellement Wen que s'il en avait parcouru une autre je ne lui aurais pas pardonné.

— Je... Non, admis-je. Non, je ne lui pardonnerais pas.

Alejandra me fixa en se mordant les lèvres. Je pris une profonde inspiration.

— Mais c'est une meilleure personne que moi. Bien meilleure que moi, alors... j'y crois.

En lui expliquant correctement les choses, en argumentant avec logique sans lui cacher quoi que ce soit, je pourrais le convaincre qu'une nuit ne signifiait rien à l'échelle d'une vie. Encore fallait-il amener tout ça correctement...

On frappa à la porte.

— Je te souhaite de parvenir à arranger les choses, me lança Alex en se levant pour s'éloigner vers la porte de sa chambre.

Je me penchai alors vers Summer.

— Dis-moi, toi qui traines toujours partout en ligne, tu as vu passer une photo de Jegor et moi ?

— Une photo de Jegor et toi ? Non, ça ne me dit rien.

Elle manipula rapidement son portable pendant que je faisais de même.

— Ca n'a pas l'air d'avoir fuiter...

— Ma meilleure amie m'a posé la question, il y a forcément une trace quelque part.

Nous continuions à chercher tandis que l'employé de l'hôtel qu'Alejandra avait accueilli disposait la table du petit-déjeuner qu'il avait montée. Viennoiseries, bacon, omelette, pancakes, café et jus d'orange, Alex avait pris la totale.

L'employé nous salua avant de sortir de la chambre.

— Qu'est-ce que vous faites ? demanda Alex en attrapant la cafetière pour remplir trois belles tasses de café brûlant.

— On regarde s'il y a une trace de Daphne et Jegor sur le net, mais pour l'instant, on ne trouve pas, expliqua Summer, le nez rivé à son portable.

— Il y a une trace, c'est certain !

— Peut-être que Jegor a pris une photo de toi en pleine action et qu'il l'a postée sur son compte officiel ? plaisanta Alex.

Oh non...

— Tu crois ?

Je vérifiai rapidement le compte de Jegor, mais son dernier post était une photo de lui dans son élégant costume bleu marine, juste avant de filer à l'avant-première.

— Non, il n'a rien posté.

— Un paparazzi, peut-être ? supposa Summer.

Je fis la moue.

— Je ne les intéresse pas trop en général.

— T'as des ennemies ? demanda Alex en s'affalant dans le canapé, sa tasse fumante à la main. Genre, Sara Connelly ou Charlotte je-sais-plus-quoi, elles, elles pourraient avoir cafté !

Je me décomposai en retournant vivement à mon téléphone. Je cherchai son profil et tombai sur la dernière photo de sa soirée : un selfie d'elle et Charlotte devant la fontaine avec... Jegor et moi, l'un près de l'autre en arrière-plan. Une photo prise juste avant notre premier baiser. Aïe

Oh ! putain, LA SALOPE ! jurai-je dans ma langue en me levant d'un bond.

— Montre !

Je leur tendis mon téléphone portable avec la photo. Cette vicieuse s'était arrangée pour prendre sa photo de façon à ce que Jegor et moi soyons pile au niveau de son épaule gauche. En mode « Ooops, je les avais pas vus ! Hihihi ».

— Elle l'a fait exprès, je suis certaine qu'elle l'a fait exprès, cette connasse ! m'agaçai-je.

Alejandra haussa les épaules en me rendant mon téléphone.

— Mouais, elle ne pouvait pas savoir que t'avais un copain et que ça foutrait le bordel. Tout ce qu'elle voulait, de base, c'était révéler que Jegor et toi fricotiez ensemble. C'est pas très sympa, certes, mais c'est pas bien méchant.

— Comment je vais faire ? Il faut qu'elle supprime cette putain de photo !

— C'est trop tard et si tu fais pression pour que la photo disparaisse maintenant, ça va éveiller les soupçons. Le mieux, c'est de laisser couler.

— En plus, elle n'a rien de spécial cette photo, renchérit Summer. Vous êtes habillés, vous vous touchez à peine...

— Tu rigoles ? Dans son regard, on voit parfaitement qu'on est déjà en plein préliminaires ! m'agaçai-je. Et je ne veux pas que Wen voie ça, je ne veux pas qu'il l'apprenne comme ça.

— Il est du genre à suivre tes collègues sur les réseaux sociaux ? demanda Alex.

Je secouai la tête.

— Non. Il n'est pas très réseaux sociaux.

Mais Yué, en revanche...

Je me mordis la lèvre, mon téléphone en main. Elle ne m'avait pas répondu, pourtant il était 18 h en France. Elle m'ignorait. Je n'avais plus le choix, j'étais au pied du mur. C'était ma meilleure amie, je pouvais compter sur elle... non ?

📧 De : Daphné
Yuyu, stop faire la morte, et réponds-moi.

📧 De : Daphné
Hier soir, j'ai perdu les pédales avec ma mère que je n'aime pas et mon père que je n'aime plus. Pour couronner le tout, je n'ai pas trouvé le film très bon.

📧 De : Daphné
J'ai cherché du réconfort au mauvais endroit et de la mauvaise manière.

Elle me répondit enfin.

📧 De : Yué
Qu'est-ce que t'as fait ?

📧 De : Daphné
Ne parle à PERSONNE de cette photo, s'il te plaît. C'est important. C'est TRÈS important. PERSONNE.

📧 De : Yué
T'as couché avec lui, c'est ça ?

Comment faire ? Comment l'empêcher d'en parler à son frère ?

📧 De : Yué
Oui ou non ? Me mens pas, je le saurai.

Je connaissais ma meilleure amie et là, elle me mettait la pression. Si je ne cédais pas, elle irait en parler, c'était certain. Mentir ? Elle ne me croirait pas et s'emporterait. Autant lui avouer la vérité et miser sur notre solide amitié pour qu'elle respecte ma volonté.

📧 De : Daphné
Oui, mais j'avais bu, j'étais malheureuse, c'était une énorme erreur. Celui dont j'ai vraiment besoin m'attend à Paris et je ne veux pas qu'il l'apprenne autrement que par moi. Tu peux garder tout ça pour toi ?

📧 De : Yué
OK.

Je soufflai, soulagée. Je récupérai ensuite ma conversation avec Wen et lui envoyai mon message.

📧 De : Daphné
Tu me manques aussi, j'ai besoin de te voir.