Note : Un nouvel épisode commence cette semaine. Comme pour le premier, il y aura quatre sous-parties. Bonne lecture.


Épisode 2 :

Memories

I'm a stranger to me


Tu ouvres les yeux. Le soleil te brûle la rétine, t'aveugle. Tu viens juste de sortir du noir, tu es vivante. Tu es une inconnue pour toi-même. La maîtresse t'appelle, tu sais que c'est elle sans savoir comment. Tu n'as aucun souvenir, juste des certitudes.

D'où elles te viennent, tu n'en sais rien mais tu les suis. Tu les suis sans volonté, sans doute, sans les remettre en question un seul instant. Tu sais. Et la puissance de cette injonction balaye tout le reste. Ton esprit est vide d'instant mais pas de savoir et ça te suffit.

C'est une sensation étrange de savoir où tu vas, ce que tu fais, de savoir sans cette hésitation qui te fera perdre pied bien plus tard. C'est un instant important mais tu l'ignores, tes yeux volent un peu partout autour de toi sans jamais vouloir se fixer.

Tu graves l'instant dans ta mémoire neuve. La cour est froide et pleine de bruit. Tu tournes doucement sur toi-même comme pour avoir une vision d'ensemble. Tu toises le monde sous un jour nouveau, tu te sens forte, unique.

Tu étais aveugle jusqu'à présent mais maintenant le monde t'appartient. Au fond de toi tu as l'impression qu'il s'est créé pour toi, sur ton ordre. Ton caprice. Si jeune et déjà si ambitieuse. Mais le monde n'est pas ton caprice, il deviendra vite ta prison.

Tu dévisages les autres, ton propre reflet dans le miroir des toilettes pendant qu'on t'aide à te laver les mains. Tu n'es pas si puissante d'un coup et tu aimerais qu'on te laisse faire mais tu ne dis rien. Sur la réserve, ton propre souffle te paraît insolent.

Tu fixes tes yeux, tes traits, tu ne te reconnais pas vraiment. Tu as juste conscience que c'est bien toi mais tu ne peux t'empêcher d'être surprise. Est-ce vraiment toi cette créature qui te regarde avec appréhension ? Oui, tu le sais bien.

Tu continues à faire confiance à tes certitudes. Tellement sûre de toi, de tes pensées, l'innocence de l'enfance. C'est beau, tu sais, cette assurance, cette confiance. Tu n'as aucune question, simplement des réponses.

Les choses sont si simples, suivre le mouvement sans crainte et voir ce qu'il adviendra sans surprise. Un sourire étire tes lèvres, un sourire déformé, le coin droit de ta bouche refusant d'obéir. Un sourire vrai, sans cérémonie, ni raison.

Le monde est beau à ce moment et rien d'autre ne compte. On t'emmène dans la salle de classe et t'assoies avec les autres sur les coussins. La maîtresse prends sa guitare et se mets à chanter une comptine sans saveur. Les petites voix de tes camarades s'ajoutent à la sienne et finalement la tienne les rejoint. Aussi simplement que ça.

Ceci est mon premier souvenir, le moment où ma conscience s'est éveillée. J'étais une enfant solitaire, je jouais seule et ça me convenait, je crois. J'avais une imagination fertile, j'inventais des histoires, des chansons, je rêvais éveillée.

Pas d'amis imaginaire par contre, j'aimais ma solitude même si elle me blessait parfois. Les enfants sont cruels quand on ne s'intéresse pas à eux et j'ai eu le malheur de ne pas le faire. Irrités de mon indifférence ils m'ont rejeté en bloc, tout sauf mon indifférence.

Parfois ils parvenaient à me faire mal, à me donner l'impression que je n'avais rien à faire ici, que ce n'était pas ma place. Et puis ça me passait et je revenais à mon indifférence bienheureuse. Je n'ai pas tellement changé depuis toujours aussi solitaire, aussi calme entre deux crises plus ou moins espacées.

J'étais la petite fille dans son coin qui ne bougeait pas. Mes jeux se passaient dans ma tête, en silence et sans geste superflu. Les adultes m'adoraient en général, j'étais si facile à vivre pour eux, tellement discrète.

On m'oubliait souvent, j'avais l'impression que si j'étais absente personne ne le remarquerait, que je pourrais disparaître. Cette sensation ne m'a pas quitté. Si je partais, qui le saurait ?

J'étais ce genre de gosse que personne ne remarque, que personne ne voit. Invisible. Jamais de crises, jamais de colère, ni de caprice. Mais j'étais seule, terriblement et cette solitude me colle à la peau depuis cette période.

Un jour on m'a dit que je n'étais pas seule, non, mais solitaire, trop loin des autres pour y prêter attention. Il y a un peu de vrai, mes pensées enfantines n'étaient pas celles des autres. Mon rire était compliqué, timide, comme si je n'étais pas sûre de le vouloir.

J'avais cette gravité qui n'a rien à voir avec le monde de l'enfance. Ça renforçait le décalage, cette gravité, ce besoin de contrôler que je ressentais déjà. Deux par deux, toujours deux par deux. Mon monde allait par paire ou il n'était pas.

Je crois que mon "moi" enfant est le plus proche de celle que je suis aujourd'hui au final. Le reste du temps je l'ai passé à essayer d'être une autre. A me perdre dans une tourmente de faux-semblant et à me terrer.

Je ne voulais pas être celle que j'étais, je voulais continuer à passer inaperçu, quelque soit mes désirs, puis ce fut le contraire, sans juste milieux, sans réalité. Comme si je voulais me conformer à des préjugés. Comme si je voulais être un cliché vivant.

J'ai passé mon enfance à me poser des limites, à me conformer à celle que je voulais être. J'avais des instants de folie pourtant, je voulais savoir si quelqu'un m'empêcherait de faire des conneries, je testais les limites.

Mais aucune main supérieure m'a empêché de découper mon pyjama ou d'allumer une allumette dans le bar. Ce fait m'a surpris, j'étais persuadée que je n'en étais pas capable, qu'on m'arrêterait avant. C'est comme ça que j'ai découvert que j'avais le choix et que nul ne pouvait m'empêcher de faire des bêtises.

Pas de foudre divine, pas de crucifixion, juste la colère parentale et honnêtement je m'en foutais. J'étais cette gamine insupportable qui se balançait elle-même une baffe juste pour t'emmerder, pour te dire "Vas-y coco, j'encaisse, c'est pas ça qui me fera changer".

Autant à l'école j'étais sage comme une image autant chez moi j'étais une horreur. Mes parents n'ont jamais mérité mon respect, leur autorité m'a toujours paru bancale. A l'école j'obéissais parce que ça me convenait mais chez moi je ne voulais pas obéir.

Leur ordres me saoulaient, leur cris m'amusaient, leur punition me laissait froide. Je n'étais pas éducable, rien ne m'empêchait de faire ce que je voulais ni les coups, ni les insultes, ni les privations.

Ma tante et mon oncle ont toujours cru qu'avec eux j'aurais filé droit, ça me fait rire. Leur filles sont deux connes qui ont peur de leur propre ombre, des trouillardes qui se soumettent sans condition, jamais attirées par le danger, facile d'éduquer une biche effarouchée.

Moi j'étais, je reste, un fauve, le genre de personne qui ne se soumet jamais, quitte à en crever. Ils n'auraient rien pu faire, ils auraient péter un plomb, aurait hurlé, frappé, puni, en vain. J'étais une gosse indomptable, je le suis encore et mes parents n'en sont pas responsables.

Pas de ça, c'est ce qui m'a sauvé de leur éducation déplorable. Ma sœur est impoli et vulgaire, elle rote à table, parle fort, ne dis jamais s'il te plaît et de manière générale est très mal élevée. Elle a suivi leur éducation à la lettre.

Je me tiens bien à table, ne dis jamais un mot plus haut que l'autre, d'après beaucoup je suis d'une politesse maladive. Je ne les ai jamais écouté. L'éducation et la classe ça peut s'apprendre mais chez certain c'est inné je suppose.

Ma sœur n'a pas eu cette chance et je plains ses proches, je ne supporterais pas d'avoir des amis aussi mal élevée qu'elle. Ils me mettraient trop mal à l'aise.

Je ne suis pas le produit d'une éducation laxiste. J'ai jamais supporté l'autorité venant de deux connards qui se pensaient tout les droits parce qu'ils ont choisi de faire un gosse. Nuance. Me toucher la chatte ça faisait partie de leur devoir peut être ?

J'aime la gosse que j'étais, elle se laissait pas faire, savait où était le vrai combat. Elle jouait pas, elle, elle vivait et assumait les conséquences, elle cherchait un sens à tout ça. Je la sublime peut être mais c'est parce qu'elle a vécu trop peu.

L'enfant que j'étais est morte à cinq ans quand j'ai tenté pour la première fois de sauter, de m'envoler, d'en finir, d'être libre, vraiment. C'était un lion en cage, calme en surface, froide à l'intérieur mais prête à te sauter à la gorge si tu jouais trop avec le feu.

Ouais je crois que je suis fière d'elle, de cette force que j'avais, de cette façon d'être qui ne m'a jamais vraiment quitté. J'y avais jamais réfléchis, je me pensais trop différente d'elle mais plus j'y pense plus la vérité m'apparaît.

Cette enfant c'est moi, c'est mon essence, les fioritures en moins, sans cicatrice, sans écorchure, c'est le diamant brut. Je ne suis que la version ternie de celui-ci, celle qu'on a traîné dans la boue, celle qu'on a roué de coups de marteau rageur pour en écorner l'éclat.

Mais je brille toujours quelque part, connard, je brillerais toujours.


Posté le 18 Octobre 2020.

Merci de votre lecture.

Mary J. Anna