- Élise ? Tu es là ?

Voilà une dizaine de minutes que Pauline fouille le bâtiment principal de l'école à la recherche de sa meilleure amie. Ce n'est pas dans ses habitudes de disparaître comme ça. Elle a manqué une classe ! L'adolescente interroge tous ceux qui passent à sa portée, mais personne ne l'a vue. Il n'y a donc pas de meilleure solution que d'inspecter un par un tous les endroits où elle pourrait se trouver. Finalement, elle entend quelque chose d'étrange venir des toilettes. Un long sanglot, qui s'échappe de la cabine du fond :

- Élise ? C'est toi ?

Pas de réponse. Le gémissement s'accroît.

- Qu'est-ce qui se passe ?

- Va-t'en ! Répond Élise.

Il n'en faut pas plus pour que Pauline voit rouge. Elle réplique, par défi :

- Je reste !

- Non, tu t'en vas.

- Qu'est-ce qui t'arrives ?

- Pourquoi tu insistes ? S'il te plaît, tu ne comprendrais pas...

- Déjà, j'insiste parce que ça m'énerve d'entendre ma meilleure amie pleurer ! Répond-elle avec colère. Puis tant pis pour la subtilité :

- Ensuite, je suis certaine que je peux tout comprendre. Enfin, tu n'as pas le choix. Si tu veux me virer, tu vas devoir sortir pour le faire toi-même ! Un ange passe. Au bout d'une minute, Pauline continue :

- Il va bientôt être l'heure de déjeuner. Tu n'as pas faim ? Parce que moi ça ne me dérange pas de sauter un repas ou même de rester la journée ici, s'il le faut !

Toujours rien. La situation est d'autant plus agaçante que c'est la première fois qu'elle se produit. Que peut-il bien se passer ? Pauline Tiers n'est pas à l'aise avec ce genre de conversation. La jeune fille, d'origine française, a passé presque toute sa courte vie en internat. Son père dirige une immense entreprise de télécommunication. Très petite pour ses quinze ans, elle a de longs cheveux bruns et un visage aux traits marqués qui lui donnent l'air sévère. Sa minceur frise l'anorexie, alors que ses seins sont largement sur-développés. La pauvre est complexée par ce physique qu'elle estime caricatural et a, depuis toujours, l'habitude de porter des vêtements amples par-dessus son uniforme pour camoufler sa silhouette. Il n'est pas rare de la voir en plein été avec une veste ou un pull.

Élisabeth Andrea Keene, surnommée « Élise », est une blonde d'un mètre soixante-dix-neuf. Elle a un visage d'ange, une taille fine et pas la moindre poitrine. C'est la fille unique d'une chanteuse américaine et d'un écrivain britannique. La seule évocation de son nom de famille suffirait à attirer la presse. Par chance, peu de gens connaissent son existence. D'un caractère très calme, elle s'avère aussi du genre sarcastique. L'exact opposé de Pauline, en fait. Pourtant, malgré tout ce qui sépare les deux adolescentes, elles sont proches depuis des années.

- Tu es toujours là ? La voix d'Élise s'élève doucement.

- Toujours, mon cœur.

Le claquement caractéristique d'une porte qu'on déverrouille se fait entendre.

- Tu peux entrer, mais tu me dois me promettre de ne pas hurler.

- C'est promis, oui. Répond-t-elle nonchalamment en traversant l'ouverture.

Une étrange aura phosphorescente d'un bleu foncé et profond s'échappe de la peau d'Élise. Pauline manque de pousser un cri, mais se retient.

- Qu'est-ce que je dois faire ? Demande la grande blonde avec des yeux humides.

- Je... je ne sais pas. Pauline est fascinée par cet étrange spectacle. Elle passe sa main dans l'émanation brillante, qui ne réagit pas au mouvement de ses doigts :

- Est-ce que ça te fait mal ?

- Non. Il faut que j'aille voir un médecin, tu penses ?

- Pour lui dire quoi ? Je ne suis pas biologiste, mais je doute que ce soit connu comme problème.

- Mais il faut que ça s'arrête... sinon je ne pourrais jamais sortir d'ici ! Je ne vais pas vivre avec ça toute ma vie, si ?

- Il faut voir le bon côté des choses. Tu n'auras plus jamais besoin de lumière pour aller aux toilettes la nuit. Élise répond immédiatement :

- Ce n'est pas drôle, Paulo !

Elle plaque ses deux mains contre son visage, répétant inlassablement :

- Il faut que ça s'arrête, il faut que ça s'arrête, il faut que ça s'arrête...

Au bout de quelques instants, l'aura s'estompe puis disparaît. Élise pousse un soupir de soulagement, puis remarque que Pauline la tient dans ses bras :

- Tu trembles. Ta peau est glaciale. Tu es sûre que ça ne fait pas mal ?

- Je ne... non, ça va.

La petite brune sort de la cabine pour prendre quelques mouchoirs en papier.

- Tu as une mine affreuse ! Dit-elle en tirant Élise à l'extérieur, la forçant presque à se passer le visage sous l'eau. Après un moment, l'adolescente ajoute :

- Je te proposerais bien de te maquiller pour camoufler ces yeux rouges, mais ce serait un allez simple chez le sous-directeur...

Les deux jeunes filles vivent en internat dans l'une des meilleures écoles du monde : Oakham School, au Nord de Londres et à l'Est de Birmingham, au même titre que quantité d'autres gamins de bonne famille. L'établissement est depuis longtemps dans le panthéon des meilleures institutions britanniques, mais a connu une fulgurante ascension après l'effondrement économique. En trente ans, l'école est passée d'un millier d'élèves à plus de dix mille, dévorant le centre-ville comme un cancer jusqu'à devenir la seule activité économique d'Oakham. Les traditions n'ont cependant pas changé. Il y a toujours un caractère très britannique dans la façon d'agir du personnel, même si on remarque une influence française grandissante.

Les infrastructures de l'école furent modernisées il y a quinze ans, avec notamment la construction de nouveaux bâtiments de style néo-gothique, dessinés par l'architecte Jiang Wenhe. Le campus est entièrement dédié à l'enseignement primaire et secondaire, il prépare les élèves aux meilleures universités du monde. Comme dans d'autres pays, un gigantesque mur isole les secteurs aisés du Royaume-Uni. Celui d'Angleterre part de Londres et englobe les comtés d'Oxford, Hertford, Buckingham, Bedford, Cambridge, Rutland, Northampton, Warwick, Leicester et West Midlands. C'est le plus vaste d'Europe. Les gens appellent cette mégapole de soixante-cinq millions d'habitants « Londres-Birmingham ».

- Est-ce que tu penses qu'on doit parler de ce qui vient de se passer à quelqu'un ? Demande Élise à Pauline avec une voix anxieuse.

- Non. Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. Il vaut mieux qu'on garde ça entre nous.

- Et si ça m'arrive encore ?

- Tu prends ton téléphone et tu m'appelles ! C'est contraire au règlement, mais tant pis.

Pauline a bien conscience que tenir une telle promesse sera difficile. Si ça se déclenche en plein cours ou à un mauvais moment de la journée, il n'y aura rien à faire. Élise se coupe légèrement à l'index avec son bouton de manchette. Sa blessure se referme instantanément. Cette émanation bleue n'est donc pas la seule chose anormale chez elle, apparemment. Le changement date de peu, l'adolescente se souvient très bien s'être blessée le matin même sans avoir été capable de guérir aussi vite. Pauline n'a rien remarqué. Ça vaut peut-être mieux ainsi.

- Il va falloir te trouver une excuse pour ton absence de ce matin. En attendant, on va manger ?

Les jeunes filles sortent des toilettes et vont jusqu'à la cafétéria. Il y a peu d'élèves cette semaine. L'incident qui a eu lieu dans le Maine a fait peur à toute la planète. La plupart des gens ont rappelé leurs enfants chez eux. Un étrange malaise s'est même emparé du Royaume-Uni. Ce n'est pas comme si cette école était une cible stratégique, pourtant. Heureusement, les deux amies sont toujours là.

La famille de Pauline n'est pas distante avec elle. Son père l'a inscrite ici parce qu'il voulait la meilleure éducation possible pour sa fille. Ils s'entendent bien. Leur relation a cependant souffert à la mort de sa mère, disparue dans un accident de voiture il y a quelques mois à peine. Le fait de vivre dans un internat ne lui laisse pas la chance de faire son deuil correctement. L'adolescente ne semble pas prendre cette situation au sérieux. Pourtant, ceux qui la connaissent savent que ça la fait souffrir. C'est même la principale raison qui explique pourquoi elle refuse de rentrer sur le domaine familial. La pauvre est terrifiée par l'idée que ses souvenirs reviennent à la surface pour lui rappeler qu'une partie de sa vie s'est éteinte pour de bon.

Les parents d'Élise n'ont rien à voir. La carrière de sa mère lui prend tout son temps. Son père n'est jamais à la maison et préfère vivre à Hong Kong. La jeune fille passe donc ses week-ends à l'école et ne la quittera sans aucun doute pas de toute sa scolarité. Le plus récent « contact » qu'elle a eu avec sa mère a pris la forme d'un cadeau, livré Noël dernier. C'était pareil avant son inscription à Oakham. Elle vivait à New York et faisait chaque jour l'aller-retour entre la meilleure école de la ville et un énorme appartement vide au cœur de Manhattan.

Élise était plus colérique et violente dans son enfance. Elle n'est pas fière d'avoir été une véritable tortionnaire avec deux gamins de son école primaire. Seulement, qu'espérer de mieux d'une fillette qui ne voit jamais ses parents ? Elle n'a même pas eu son mot à dire lorsque son père l'a inscrire en Grande Bretagne. Le majordome a juste emballé ses bagages un matin avec une vulgaire lettre comme seule explication. Un gros paquet d'argent a probablement réglé les problèmes d'administration.

Le réfectoire est silencieux, une poignée de collégiens sont réunis autour d'une table, au fond, mais le reste de la salle est désert. Alors qu'elles s'apprêtent à prendre chacune un plateau, une voix s'élève :

- Mademoiselle Keene ! Les mots ont été prononcés sur un ton sévère. C'est l'enseignante de mathématique. Une femme difficile :

- Vous avez manqué mon cours de ce matin !

- Oui, madame. Je suis désolée, madame. Je ne me sentais pas bien, madame.

Elle fusille l'adolescente du regard en recoiffant ses cheveux roux. Alors qu'Élise s'attendait à un sermon, les traits de l'enseignante se détendent :

- Je veux bien passer l'éponge cette fois, mais ça ne doit jamais se reproduire !

La femme s'en va, non sans jeter un regard hostile vers Pauline. Celle-ci la laisse s'éloigner, avant de chuchoter :

- Les privilèges de la meilleure élève. La semaine dernière, cette folle m'a mis une heure de retenue pour avoir éternué en classe ! Je ne suis pas du tout jalouse. Pas du tout.

Les deux adolescentes prennent leurs plateaux et les recouvrent de nourriture avant de partir s'installer. Elles mangent en silence, écoutant les conversations. L'atmosphère est lourde, mais tranquille. Normalement, il serait difficile de s'entendre penser à cette heure, tellement il y a de monde. Tout sera probablement redevenu normal dans quelques jours. Les parents se rendront vite compte que leurs enfants sont tout autant en sécurité à l'école que chez eux.

- Tu veux qu'on fasse quelque chose, après manger ? On a un peu de temps avant que les cours reprennent. Demande Pauline avant de mordre dans une tartine.

- Tu as une idée en tête ?

- Je dois vérifier quelque chose sur internet. On pourrait en profiter pour essayer de découvrir ce qui t'arrive.

- Si tu veux.

L'Élise « normale » est toujours optimiste, bien que sarcastique. Cette nouvelle attitude anxieuse ne lui va pas du tout. Pauline a honte de se l'avouer, mais elle est bien plus terrifiée de perdre son principal soutien moral que véritablement inquiète pour l'état de santé de sa meilleure amie. Elle se surprend à la regarder avec insistance. Bizarrement, d'autres élèves l'observent discrètement aussi. Pourquoi a-t-elle autant l'impression que plus rien n'a d'importance, à part Élise ?


Illustration par Ley Bowen.