Élisabeth vit avec la seconde meilleure élève de l'établissement, Sue Bailey. L'enseignante référente de leur maison, Madame Marcs, dirige leur quotidien d'une main de fer. C'est une femme sévère qui semble hostile au concept même d'amitié. « Une bonne élève ne doit pas perdre son temps en frivolités ! » Répète-t-elle à longueur de temps. Les élèves la surnomment « Adjudant Marcs ». Tout à l'inverse, Pauline a l'avantage d'être sous l'autorité d'une référente très accommodante. La jeune fille a même pu redécorer sa chambre ! Ce fut d'autant plus facile à organiser qu'elle ne la partage avec personne.

Chaque fois qu'Élise entre dans cette pièce, c'est toujours la même impression qui la frappe : un mélange de fascination, d'inconfort et même de moquerie. Tout est rose bonbon chez Pauline ! La moquette et le papier peint le seraient très certainement aussi, si on lui avait permis de faire le changement. Les murs sont couverts d'illustrations sorties de célèbres films d'animation, anciens et récents. Cependant, quelque chose cloche : son ordinateur portable, gris anthracite. Il dénote avec le reste. L'appareil donne la sensation tenace d'être comme un tank garé à Disneyland. L'appareil est équipé d'une interface en réalité augmentée de dernière génération. Une machine dans le genre s'avère plutôt rare. Les composants ont été conçus sur commande. L'ensemble est connecté sur une antenne satellite installée derrière la fenêtre.

Si Élise sait parfois faire oublier ses petites infractions au règlement, du fait qu'elle est la meilleure élève, Pauline dispose quant à elle du don d'obtenir ce qu'elle veut. Après tout, son père dirige une entreprise ayant sa propre armée ! Qui oserait lui refuser quelque chose ?

- Prends une chaise ! Dit-elle en désignant nonchalamment un siège.

L'ordinateur se met en route à l'approche d'Élise, mais retourne vite en veille. La jeune fille s'installe et pose son regard sur l'énorme collection d'ours en peluche qui trône sur le lit. Cette vision lui provoque toujours un frisson. Quelques téléphones désassemblés sont cachés sous la couverture. L'électronique est le talent secret de Pauline. Elle dépasse largement tout le monde dans ce domaine. La petite se pose devant son bureau et met l'ordinateur en marche :

- Tu peux vraiment découvrir ce qui m'arrive sur le net ?

- Pas la moindre idée. Je n'ai jamais entendu parler de quelqu'un avec un problème comme le tiens.

Elle met son casque et fait apparaître un écran holographique devant ses yeux. Quelques minutes s'écoulent, tandis que la jeune fille pianote sur le clavier virtuel en poussant par moment de courtes exclamations :

- Alors ?

- Rien du tout !

- Ah.

Élise n'est pas certaine du sentiment que lui procure cette information.

- Donc, soit tu es la seule au monde dans cette situation soit c'est un secret bien gardé. La seconde option m'inquiète, parce que si je fais des recherches trop détaillées, ça risque d'attirer l'attention. Après, ce n'est pas comme si on pouvait faire quelque chose d'aussi profond sur internet. Pas sans autorisation.

Pauline se lève pour fermer les volets :

- Est-ce que tu peux le refaire ? Briller en bleu ?

Élise y pense à peine que son aura réapparaît immédiatement. Ses yeux se mettent à briller comme des étoiles. Le regard de Pauline scintille lui aussi, mais d'une autre lueur :

- Ce n'est pas douloureux, tu es sûre ?

- Non. En fait je ne ressens rien de spécial.

- Et tu vois tout en bleu ?

- Non. Il n'y a pas de différence avec d'habitude.

- Tu peux la faire disparaître à volonté ?

En un instant, le halo disparaît.

- Apparemment, oui. C'était pourtant difficile tout à l'heure. J'ai cru que ça ne s'arrêterait jamais !

- Tu as remarqué d'autres trucs ?

- Je... oui, peut-être. Je guéris plus vite.

Le regard de Pauline devient intense.

- Tu ne fais pas que briller dans le noir, donc. Je me demande ce qui a changé d'autre chez toi.

- Je n'ai pas le sentiment d'être différente, tu sais ! Je me sens bien, en dehors de ma frayeur de tout à l'heure...

- Il faudra peut-être plusieurs jours pour que tu vois une différence. Enfin, je ne sais pas. Ce n'est pas comme s'il existait des livres ou quoi que ce soit du genre sur le sujet.

- La bonne nouvelle, c'est que je pourrais faire fortune en décrivant mon cas, alors !

Élise prend un carnet posé sur le bureau, histoire d'avoir quelque chose à manipuler. Sa nervosité est de plus en plus difficile à contenir :

- J'espère qu'il ne se produira rien d'autre de visible, parce que je doute qu'on puisse cacher ça longtemps.

- Quoi, tu crois que je risque d'avoir des ailes ? Répond Élise.

Pauline esquisse un sourire :

- Peut-être. Pourquoi pas ?

Tandis que la petite parle, ses doigts se remettent à pianoter sur le clavier. L'adolescente semble à la recherche d'autre chose. Élise dépose le carnet, pour se saisir à la place d'un ours en peluche blanc qu'elle contemple avec curiosité. Cette mignonne petite chose ferait une jolie décoration dans sa chambre. Est-ce que Madame Marcs accepterait, seulement ? Dira-t-elle qu'il s'agit d'une babiole superflue ?

- Tu peux prendre Mr. Hankey avec toi, si tu veux. Lance Pauline sans tourner la tête.

- Mr. Hankey ? Tu as appelé un ours en peluche Mr. Hankey ?

- Ils ont tous un nom ! Là par exemple, c'est Mademoiselle Suzy et le lapin là-bas, c'est Bubsy.

Sa main pointe vaguement vers quelque chose. Difficile de dire qui est qui dans cette armée de lapins multicolores. Élise dépose « Mr. Hankey » sur le bureau, en partie pour ne pas l'abîmer mais surtout pour voir l'impression qu'il donnerait sur le sien. L'adolescente ne peut s'empêcher de sourire en le voyant. Elle l'imagine déjà en train de bouger ses petites jambes pour aller chercher du papier, prendre de l'encre et écrire une lettre à son grand-père, l'ours Biscotte. Cette vision lui fait monter la salive aux lèvres, avant de soudain se rendre compte qu'elle vient de nommer un ours en peluche « Biscotte ». Apparemment, les manies de Pauline déteignent sur elle.

Un peu embrumée par ses fantasmes, la jeune fille ne remarque pas que l'animal en peluche s'est effectivement levé et a pris du papier pour écrire « Grand-père Biscotte » avec un stylo à plume. L'encre bave abondamment, c'est assez pour que Pauline remarque ce qui se passe et reste figée devant cette scène. Un animal en peluche est en train d'écrire une lettre sur son bureau !

- C'est toi qui fais ça ?

- Je crois, oui...

La petite laisse son ordinateur de côté et pose son casque :

- Comment ? Tu y as pensé et ça s'est produit ?

- Plus ou moins.

Pauline sort une trousse d'un tiroir et la dépose à côté de l'animal :

- Tu peux soulever ça par la pensée ? Imagine juste qu'elle vole, exactement comme tu viens de le faire.

Rien ne se produit. L'adolescente part chercher un balancier de Newton rangé dans son armoire et l'installe bien en évidence :

- Tu fais bouger la première boule, dans un mouvement de balancier.

L'instrument se met à bouger.

- Comment tu as su que ça marcherait ?

- Mon père m'a appris que quand un truc se produit, il existe plusieurs moyens pour déterminer le « pourquoi » efficacement.

- Quoi, tu veux dire que j'ai le pouvoir d'animer les ours en peluche et de faire bouger les balanciers ?

- Pas vraiment. Je crois, même si ça reste encore une vague théorie, que tu peux forcer la réalisation de tout ce qui pourrait se produire. Mr. Hankey est articulé. Je peux le mettre debout et il restera en équilibre. Un balancier de Newton bouge dès qu'on y impose une force.

Élise réalise soudainement pourquoi Pauline est la meilleure élève de l'école en mathématique. C'est la seule matière où elle dépasse tout le monde. Il lui arrive parfois de prendre la troisième place en physique-chimie. Si seulement elle n'était pas dans la moyenne partout ailleurs ! La petite pointe du doigt son tas d'animaux en peluche :

- Tu peux mettre Bubsy debout et le faire monter sur le bureau ?

En la voyant hésiter, elle ajoute :

- Le vert, avec un ruban bleu.

L'objet se met debout et marche sur le lit, mais perd l'équilibre et tombe. Il se relève au bout d'un court instant et reprend son voyage. Pauline, charmée, se met à genoux pour regarder de plus près :

- Tu le visualises juste en train de marcher ou tu penses à chaque étape de son mouvement ?

- Heu... c'est-à-dire que... il bouge les jambes en détail dans ma tête.

- Fascinant ! Dit-elle avec un doux sourire, sortant son téléphone pour filmer.

Bubsy se fige dans une pause ridicule, faisant donc exactement ce qu'Élise a en tête. Alors qu'il arrive au bord du bureau et s'apprête à sauter, rien ne se passe. L'animal se contente de plier les jambes et de se relever. Pauline pousse un autre « fascinant ! » en observant la petite chose tenter désespérément de bondir.

- Qu'est-ce qui se passe ? Pourquoi ça ne marche pas ?

- Bah, tu vois, Bubsy est de charmante compagnie et nous avons d'adorables conversations le soir avec mes autres amis ici présents, mais ce n'est pas un robot. Il a des jambes articulées, c'est tout. Il n'y a pas de force à l'intérieur. Tu peux le faire bouger, au même titre que je pourrais déplacer une bouteille d'eau en la faisant glisser sur une table, mais de là à faire sauter mon beau prince sur le bureau... on va tenter quelque chose. Tu vas imaginer que le fil de fer dans ses jambes devient un ressort qui accumule plein d'énergie, puis tu...

Elle a à peine le temps de finir sa phrase que Bubsy saute comme un bouchon de champagne, frappe le plafond et retombe sur le bureau en renversant Mr. Hankey. L'animal en peluche sort de sa cascade avec les jambes cassées :

- Désolée ! Je ne pensais pas que...

- Ce n'est pas grave. Pauline prend le lapin dans ses bras et lui murmure :

- Pauvre Bubsy... tout va bien, maman va te réparer tout à l'heure.

Ces mots brisent un peu le cœur d'Élise. Sa meilleure amie a vraiment une étrange relation avec ses animaux en peluche, surtout depuis la mort de sa mère.

- Au moins, ça confirme mon opinion. Tu peux vraiment faire tout ce qui est vraisemblablement possible. Jusqu'à où ça peut aller ? Parce que si j'ai raison, tu pourrais faire ce que tu veux avec quelques connaissances !

Élise essaye d'y réfléchir et se rend compte que Pauline a raison. S'il lui est vraiment possible d'imposer sa volonté de telle manière à ce qu'un évènement plausible se produise, elle pourrait même voler !

- C'est dingue...

- Tu n'as rien vécu d'anormal ces derniers temps ? Juste l'apparition de ton aura ce matin ?

- Oui. Si quelque chose m'était arrivé, j'en aurais parlé tu ne penses pas ?

- C'est venu spontanément, donc. Le halo, j'aurais pu croire que ce soit caché au public, mais un pouvoir comme celui-là ? C'est le type de chose qu'on voit dans les comics ou dans... Elle marque une pause, comme si elle réalisait soudainement quelque chose d'évident.

- Dans quoi ?

- Bah, dans la Bible, en fait...

Élise comprend ce que veut dire Pauline. Il existe effectivement quelque chose qui correspond à la description d'un être ayant une aura et des pouvoirs immenses : un dieu.