Chapitre 28

Une semaine que nous avons fait notre sortie. Depuis pas de nouvelle, je m'occupe tant bien que mal en attendant. Combien de temps suis-je prête à patienter ? Elle m'a attendu vingt ans la première fois. Aurais-je la force de la voir évoluer sans moi ? Je ne crois pas, je ne le supporterai pas alors je partirai, je reprendrais la route pour fuir une nouvelle fois.

Rentrant d'une promenade sur les quais, mon repère, mon ancre à toutes les époques de ma vie, je l'aperçois au bas de mon immeuble. Une boule au ventre s'installe. Je m'approche.

- Bonjour.

Elle tente un sourire timide. Elle ne me répond pas. J'ouvre alors la porte, lui faisant signe d'entrer. Elle me suit, nous montons en silence jusqu'à mon appartement. Rentrant, elle fait le tour d'horizon du regard.

- Spartiate.

Effectivement, celui-ci est toujours vide, un canapé, un mini frigidaire, un évier et une machine à laver. Le strict nécessaire. Je souris à la remarque.

- Je n'ai pas jugé important de le meubler pour le moment.

Je dépose mon sac et ma veste à l'entrée.

- Veux-tu un thé ? Un café ?

- Café, s'il te plaît.

Le flash de nos retrouvailles il y'a « vingt ans », embrume mes yeux un instant, je m'éloigne pour qu'elle ne les voie pas. M'occupant à la préparation de nos cafés.

Revenant vers elle, je l'invite à prendre place sur le canapé. Elle s'assied. Je prends place de l'autre côté de celui-ci.

Nous nous regardons intensément. Je lis en elle toute la curiosité qu'elle porte à mon encontre. L'envie de savoir.

Chacune cherchant comment commencer la conversation. Je me lance de la manière la plus banale que je connaisse.

- Tu vas bien ?

- Ça va.

On ne va pas aller loin comme ça. La tension entre nous est électrique. Elle reprend.

- Je ne supporte pas de savoir que tu me connais plus que moi-même. Que tu saches qui je suis, c'est comme si les dés étaient pipés !

Elle s'énerve, s'emporte. Je comprends enfin pourquoi elle est si distante.

- J'ai connu Emma Fitzgerald avec une histoire, qui je souhaite ne sera pas la tienne.

Elle soupire. Se lève et marche dans la pièce, tentant sûrement de regrouper ses idées.

- Dis-moi que je n'étais pas folle à Londres ? Que ce qui se passait malgré ton « physique » était réel ?

La peur dans ses yeux me transperce le cœur, me tord l'estomac et me noue la gorge.

- Non, tu n'étais pas folle. Même si j'ai dû revenir à mon époque pour m'en rendre compte moi-même.

Elle se prend la tête dans ses mains, elle se perd.

- Pourquoi suis-je revenue, à ton avis ?

- Tu l'as déjà dit.

Elle s'éloigne, s'approchant de la fenêtre pour regarder au loin les lumières de la ville.

- Je ne comprends pas comment j'ai pu laisser ses sentiments s'installer, pour quelqu'un que je ne connais pas, au physique prépubère. Suis-je une malade !?

Je ris

- Non, toi-même le disais, tu ne me voyais pas, tu m'entendais seulement.

Je m'approche dans son dos, l'envie de la prendre dans mes bras se fait de plus en plus forte. Je résiste.

- Aujourd'hui, tu peux ouvrir les yeux sans culpabiliser. Mais seulement si tu le veux.

Elle se retourne pour me faire face, ses yeux s'ancrant dans les miens, puis descendant pour détailler ma personne. Je la laisse faire sans rougir. Malgré l'impression de me faire déshabiller d'un simple regard.

- Que va-t-il se passer ?

- Que veux-tu qu'il se passe ?

- Je n'en sais rien… J'ai l'impression de ne plus être maîtresse de ma volonté, de ma vie. Je suis partagée. Comme si tout était écrit d'avance.

Comment la rassurer, la préserver de l'envie qui me ronge de l'embrasser, de la découvrir encore et encore.

- Il ne se passera rien que tu n'auras pas désiré.

Je vois que tout s'embrouille dans sa tête, elle a besoin de temps.

- Je vais rentrer. J'ai besoin de réfléchir, de faire le point.

- Je comprends.

Elle se dirige vers l'entrée, je la regarde s'éloigner, immobile, incapable du moindre geste pour la retenir après cette conversation. Je baisse la tête, perdant mon regard sur les lattes de mon parquet.

Sans que je m'en aperçoive, elle est revenue vers moi, prend mon visage en coupe et pose ses lèvres sur les miennes. Je réponds à son baiser, les larmes inondent mes joues sous l'émotion qui m'envahit. Celui-ci s'arrête, trop vite à mon goût. Retrouver ses lèvres accentue mon manque d'elle.

- Pourquoi ai-je l'impression que ce n'est pas la première fois que tu m'embrasses ?

Que répondre à ça ? Je garde le silence.

- Je dois y aller.

Elle sourit tristement et s'en va.

Seule, dans mon appartement je souffle de ce moment intense que je ne saurais expliquer. Reprenant place sur le canapé, je me laisse envahir par la solitude et le vide de mon appartement.


Deux heures du matin, je tourne dans mon lit de fortune. Me rejouant inlassablement le baiser de cet après-midi. Était-ce un baiser d'adieu ? Je me fais des nœuds à la tête, me relève pour aller prendre un verre.

Devant la baie vitrée, j'observe la ville endormie. Ici, pas de couvre-feu, pas de ronde militaire dans les rues. Juste le calme et les lumières de la ville qui danse en des ombres fantomatiques.

Un coup à ma porte me sort de ma contemplation. Je me retourne pour voir cette porte fermée, ai-je bien entendu ? Un nouveau coup sec, je me précipite pour aller ouvrir, sachant que la seule personne à avoir mon adresse, est celle que j'attends.

Derrière ce trouve Emma, l'air fatigué, perdue, ses yeux sont une source d'information qui me fait mal. Je la laisse entrer sans mot dire.

- Tu ne dormais pas ?

- Non.

La voir dans mon appartement me soulage, même si tout n'est pas dit. Éclaircir la situation nous demandera du temps.

- Je te déteste, je hais cette envie qui s'insinue en moi quand je pense à toi. Depuis que tu es revenue, j'angoisse à l'idée d'un nouveau départ…

Elle s'arrête, je lui souris.

- Qu'est-ce qui t'amuse ?

- Il y'a un temps, tu m'as tenu les mêmes propos à quelques mots près.

- Et qu'est-ce qui s'est passé ensuite ?

- Tu as menacé de me tuer si je partais.

Elle s'assied sur le canapé. La tête et les épaules basses.

- Je crois que je pourrais réitérer cette menace.

- Je ne pars pas. À moins que tu me le demandes.

- Non. Mais je ne sais toujours pas ce que je veux.

Je m'approche, m'accroupissant devant elle, cherchant à accrocher son regard.

- Tu m'as attendu vingt ans la dernière fois, je te laisserais le temps qu'il faut.

- Comment peux-tu être si sûr de toi ?

- Pourquoi chercher une raison là où il n'y a rien à justifier ?

Elle prend le temps d'analyser ma remarque.

- J'aurais voulu être ton premier baiser.

Je ris de cette remarque enfantine.

- Tu ne vas pas être jalouse de toi-même ?

Elle soupire, pose sa main sur ma joue, la caressant doucement, je ferme les yeux et accentue ce contact en posant ma main sur la sienne.

Si je pouvais arrêter le temps, je crois que c'est maintenant que j'utiliserais ce pouvoir.

Elle bâille discrètement, elle est épuisée.

- Allons-nous coucher.

Je me relève et lui fais signe de s'allonger sur le canapé. Elle n'a pas la force de lutter et s'exécute. Je me glisse à mon tour dans son dos, la prenant dans mes bras, elle se laisse faire. Elle tire mon bras devant elle pour serrer ma main sur son cœur. J'entends sa respiration ralentir, je la sens s'endormir. Je ne peux me retenir de l'embrasser dans le cou, elle frémit.

- Demain, nous irons chez moi.

Ne m'attendant pas à cette remarque, je ris doucement.

- Demain, je meuble mon appartement, promis.

Je ferme les yeux à mon tour pour me laisser emporter, bercer par ce sentiment qui me réconforte de la savoir près de moi.