Crédits : L'univers, l'histoire et les personnages sont issus de mon imagination et de ce fait m'appartiennent, tout plagiat est donc interdit conformément à l'article L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

– Je continue de penser que cette idée est tout simplement ridicule.

Le visage de la jeune fille s'assombrit tandis que le reste du groupe ricanait à sa remarque, bien qu'aucun d'entre eux ne se retournât véritablement vers elle. Tous préféraient concentrer leur attention sur les stars de la soirée, occupés à harnacher leurs sacs et à préparer leur matériel en vue de la réalisation de leur mission. Aucun ne semblait enclin à prendre ses remarques en considération. Lisa poussa un soupir exaspéré avant d'insister – et de se répéter par la même occasion, tant ses amis qui se faisaient imbéciles étaient butés :

– Et ce que vous comptez faire pourrait s'apparenter à du voyeurisme et à une atteinte à la propriété privée.

De nouveau, des éclats de rire. Lisa secoua la tête. N'y avait-il donc pas un qui ne trouvait aucun génie dans leur idée ? Oh, peut-être Sarah, à gauche des deux garçons. Elle se tenait un peu en retrait, un peu gênée, mais celle-ci n'oserait jamais exprimer ses doutes à voix haute. C'était bien sa veine.

Le groupe de jeunes adultes avait décidé de passer leurs vacances ensemble et d'expérimenter le camping sauvage près de chez eux. Ce soir-là, ils se trouvaient en bordure d'un bois situé à une dizaine de kilomètres du village le plus proche, d'où étaient originaires la plupart d'entre eux. Ils les connaissaient donc et surtout, avaient entendu toutes sortes de rumeurs et de légendes à son sujet, dont celle de la sorcière. Enfin, sorcière… ce n'était qu'une femme vivant au fond du bois qui, à ce qu'il paraissait, ne sortait de chez elle que la nuit. Divers ragots circulaient sur elle : cependant, comme elle n'avait pas été aperçue depuis des années, la plupart considérait que soit elle n'existait pas, soit elle était juste morte.

Et comme en ce jour, c'était le soir d'Halloween, les deux missionnaires en question, Jonathan et Chris, avaient décidé d'aller la dénicher et de découvrir ce qu'il en était réellement. L'obscurité à peine éclairée par le fin croissant de lune et la brume qui commençait à s'épaissir entre les troncs d'arbres donnaient au bois une apparence mystérieuse et presque mystique, comme ils aimaient le dire, qui s'accordait parfaitement avec le thème de la soirée. Eux considéraient qu'il s'agissait là d'un signe favorable, annonciateur de frissons et d'excitation. Sentiment pas partagé par tout le monde.

– Du voyeurisme ? Il ne faut pas exagérer ! s'exclama alors Jonathan avec enthousiasme. Ce bois appartient à tout le monde, que je sache !

Il tenait dans sa main leur allié le plus précieux, une caméra haute définition et dernier cri, achetée quelques jours plus tôt à peine. Les jeunes hommes comptaient bien s'en servir très bientôt.

Lisa n'eut pas le temps de protester à ce sujet, coupée dans son élan par la soudaine intervention de Chris :

– Ok les gars, nous sommes prêts ! Souhaitez-nous bonne chance !

– Dans vos rêves, grogna Lisa avant de croiser les bras, un air buté figé sur le visage, tout en les fusillant du regard.

Les deux garçons ne l'entendirent pas, sifflés et applaudis par le reste du groupe. Ils se retournèrent fièrement vers les arbres, caméra en main, et, galvanisés par la clameur, ils s'avancèrent vers le bois pour pénétrer en son sein, le défiant d'être capable de leur faire le moindre mal. Ils disparurent bientôt de la vue de leurs amis et eux-mêmes ne perçurent bientôt plus leurs encouragements pourtant bruyants. La frondaison épaisse et les larges troncs des arbres centenaires les enveloppaient et donnaient une impression d'exiguïté, sans compter les sons qui semblaient être avalés. Ces sensations échappèrent aux deux téméraires trop excités par la situation pour s'en inquiéter d'une quelconque façon. C'était Halloween, tout de même !

Seuls les bruissements du feuillage, les hululements, les autres petits cris d'animaux et les craquements des brindilles et des feuilles sous leurs pas les environnèrent pendant de nombreuses minutes. Le paysage demeura sensiblement le même et seule leur avancée linéaire leur assurait qu'ils ne tournaient pas en rond car, dépourvus de boussole, ils ne pouvaient se fier qu'à eux-mêmes, et la brume était loin de les y aider. Ce ne fut que lorsqu'ils estimèrent être arrivés au milieu du bois, au bout d'une heure, que Jonathan alluma sa caméra et activa la vision infrarouge. Pourtant, pendant un moment encore, ils ne croisèrent rien, si ce n'étaient quelques lièvres et un renard qui fuirent à leur approche. Rien de bien alarmant ou d'intéressant, bien qu'ils eussent sursauté lors de ces brusques et brèves apparitions. Mais peu à peu, l'ennui et la désillusion commençaient à peser sur eux ; peut-être avaient-ils raison, peut-être cette femme n'existait-elle pas ou était-elle déjà morte. Après tout, depuis combien de temps était-elle censée être là, déjà ?

Ils commençaient à réfléchir à faire demi-tour, même si cela revenait à retourner bredouilles auprès de leurs amis, lorsqu'ils aperçurent une large silhouette apparue soudain à quelques mètres devant eux. Ils bondirent en arrière, surpris, et ils se tendirent. Leurs agitations la firent se redresser. Elle n'était pas bien grande, en réalité ; plutôt petite, elle était vêtue d'une large cape – ce qui, au vingt-et-unième siècle, était assez peu courant, du moins le supposaient-ils car dans leur coin, cette coutume était dépassée. Le visage de cette personne demeurait dans l'ombre de la large capuche. Seul un bras en sortait et tenait un large panier à anses en osier, remplie de petites silhouettes brunes ponctuées de stries vertes – sans doute des champignons et des herbes. Long et fin, la pâleur du membre dénotait sur les ténèbres environnantes et le reste n'en paraissait que plus obscur, ce qui lui conférait une certaine aura, particulièrement approprié en cette nuit. Les deux amis déglutirent. Pour eux, l'évidence était là : c'était elle.

– Il est rare de voir des promeneurs aussi profondément dans le bois, surtout à cette heure, murmura alors une voix chantante qui les fit tressaillir.

Elle les laissa désappointés : elle était plutôt agréable, dotée d'un léger accent du sud et assez loin de ce qu'ils avaient imaginé pour une méchante sorcière. Cependant, cela ne voulait strictement rien dire.

– Vous-vous êtes la sorcière ? demanda Chris tandis que Jonathan ajustait la position de son appareil, alors qu'il venait de se rendre compte qu'il était tourné vers le sol.

Ils n'étaient pas venus pour enregistrer des images de l'humus alors même qu'ils faisaient la rencontre de la femme qu'ils recherchaient depuis plus d'une heure.

La question fit rire cette dernière. Elle en lâcha son panier qui retomba sur le sol et eux-mêmes se raidirent. L'excitation était progressivement remplacée par la peur et le doute. La magie n'existait pas de toute façon, n'est-ce pas ? Elle ne pouvait donc théoriquement rien leur faire ?

Mais pas besoin de magie pour laisser s'exprimer sa cruauté sur autrui.

La femme rabattit sa capuche. Le geste revêtit un aspect très solennel à leurs yeux et le temps sembla se ralentir. Impression qui cessa aussitôt lorsqu'ils eurent le loisir de dévisager le visage quelconque de leur interlocutrice. C'était donc ça la sorcière ? Ça, l'objet de tous les fantasmes et de toutes les rumeurs, surtout les plus effrayantes ?

Leur angoisse s'envola à tire-d'aile à mesure que leur déception et leur désappointement grandissaient.

– Je crois que l'on vous a mal renseignés. J'habite ces bois, certes, mais rien de plus.

Elle ramassa son panier et le cala sur son bras avant de les saluer d'un léger hochement de tête.

– Je suis désolée pour vous si vous êtes venus à cause de ces commérages à mon sujet. C'est pour Halloween, n'est-ce pas ?

Ils préférèrent ne pas répondre, légèrement honteux. Jonathan reprit sa caméra pour l'éteindre, estimant qu'elle n'avait finalement aucune utilité. Filmer une femme quelconque au mode de vie un peu bizarre, bien loin de la représentation qu'ils s'étaient faits de la sorcière tant dépeinte, n'avait strictement rien d'amusant ni d'excitant.

La jeune femme dut prendre cela comme un assentiment, car elle enchaina :

– J'ai l'habitude, vous savez. Vous n'êtes pas les premiers à essayer.

Malgré son ton rassurant qui ne faisait rien pour les culpabiliser, ils grimacèrent avec la dérangeante impression de n'être que des abrutis finis. Ils auraient dû écouter Lisa – elle avait sans doute deviné ce qu'il en était réellement – mais l'émulation générale les avait rendus sourds à ses arguments.

– Bonne soirée, les salua-t-elle, avant de se retourner pour partir.

Peut-être était-ce leur silence et leurs têtes basses qui l'empêchèrent de s'exécuter et la firent se retourner vers eux. Ces derniers étaient trop occupés à réfléchir à leur trajet retour, et leur absence d'enthousiasme à l'idée de retrouver leurs amis de cette façon était évidente.

– Peut-être voudriez-vous passer chez moi avant de repartir ? Boire quelque chose ? Je vis à quelques minutes d'ici à peine.

Distraits, ils acquiescèrent, peu conscients de ses paroles, songeant juste qu'il s'agissait là d'un prétexte pour reculer l'instant fatidique où ils devraient révéler leur échec aux yeux de tous. Le pire était sans aucun doute l'air triomphant de Lisa qu'elle ne pourrait s'empêcher d'adopter, selon leur prédictions les plus pessimistes.

Ils la suivirent et après quelques minutes, ils firent face à la continuité de leur déception. Une cabane très grande et moderne au bois clair, sans doute construite récemment, se dressait entre deux troncs d'arbres. Après avoir traversé la petite terrasse couverte, la femme les invita à entrer, et ils accédèrent directement à la salle à manger. La suite fut à la mesure du reste. Sobre mais tristement banal. Il y avait même une télé écran plat fixée au mur qui leur faisait face et des lecteurs posés sur la large commode. Rien de sombre ni de suspect. Tout juste y avait-il quelques gris-gris sans importance, qui rappelaient plutôt la culture amérindienne que les accessoires de sorcières. C'était à se demander d'où pouvait bien provenir cette légende urbaine la concernant. Une perte de temps de bout en bout.

– Asseyez-vous, leur proposa-t-elle en leur désignant des chaises avant de partir dans ce qui devait être la cuisine, son panier au bras.

Ce ne furent que quelques secondes après son départ, tandis que les bruits de vaisselle et de casserole se faisaient entendre, qu'ils commencèrent à chuchoter entre eux et à partager leur désillusion. La jeune femme revint leur proposer du thé, qu'ils acceptèrent, avant de repartir en cuisine. Ils parlèrent beaucoup, d'abord pour évacuer leur exaspération face à la situation, puis tout simplement pour tromper l'ennui qui les guettait tout en sirotant la boisson fumante, se réchauffant autant que retardant l'échéance. Dans la cuisine, la femme chantonnait doucement, sa mélopée entrecoupée par les bruits d'un liquide en train de mijoter et des coups de couteau sur le bois tandis qu'elle coupait et tranchait. Cela dura un moment.

Un très long moment.

Voyant le temps passer, les deux jeunes hommes s'entreregardèrent pour apercevoir la même lueur d'impatience qui brillait dans les yeux de l'autre, avant de se relever. De l'autre côté du mur, le petit air se poursuivait, sans que la cantatrice n'eût l'air de se rendre compte le moins du monde du temps qui filait. Peut-être les avait-elle oubliés…

– Désolé mais nous devons partir ! cria Chris à son encontre.

Il attendit quelques secondes mais aucune réponse ne lui vint. Il jeta un coup d'œil à son ami qui haussa les épaules, aussi impuissant que lui. L'impatience les incita à ne pas perdre de temps à venir à elle pour lui signaler leur départ. En quelques pas, ils furent devant la porte d'entrée. Jonathan s'empressa d'abaisser la poignée ; cependant, bien qu'elle bougeât, ce fut tout. La porte ne s'ouvrit pas. Les sourcils froncés, le garçon insista ; toujours rien. Il céda la place à son ami sceptique qui n'eut pas plus de succès. Ils se jaugèrent, surpris. La femme n'avait pourtant pas fermé derrière eux, de cela ils en étaient sûrs !

Une sourde inquiétude crût en eux tandis que la femme continuait de chantonner dans sa cuisine, indifférente aux sons de plus en plus insistants qu'ils produisaient tandis qu'ils essayaient de forcer la porte. Bientôt, ils en vinrent à cogner leurs épaules contre le battant et à l'insulter bruyamment ; pourtant jamais elle ne vint. Cela ne les troubla que davantage. Elle n'était pas sourde, elle l'avait déjà prouvé précédemment. Elle aurait alors dû réagir.

Sa voix surgit soudain derrière eux et les fit se retourner avec un frisson, alors qu'ils songeaient à l'éventualité de passer par l'une des fenêtres. Celle-ci possédait une note mystérieuse, presque fantomatique, qui ne leur plut pas :

– Vous savez pourquoi il vaut mieux cueillir les champignons la nuit ? Il est pourtant bien plus aisé de les distinguer de jour, lorsqu'ils sont baignés de lumière. Alors pourquoi la nuit ?

La femme n'était pas là, et ils réalisèrent vite qu'elle était toujours dans la cuisine. Le silence de la pièce rendait sa voix des plus sonores, comme si elle se tenait avec eux. Leur malaise s'accrut à ce constat.

La question paraissait des plus banales voire incongrues mais elle ne fit que les inquiéter davantage. Pourquoi une telle interrogation, alors même qu'il était évident qu'ils désiraient partir et que sa porte avait un souci ?

– J'ai toujours adoré Halloween, vous savez. C'est l'occasion de faire un tas de choses que l'on n'oserait pas faire en temps normal. Des rencontres que l'on ne ferait pas en temps normal. Vraiment, c'est réellement intéressant.

Soudain, elle sortit de la cuisine, une grande marmite entre les mains qu'elle posa sur la large table en bois. Beaucoup trop large pour être encore du thé ou une autre boisson. Lorsqu'ils purent en voir le contenu, ils aperçurent dans le liquide trouble de nombreux petits morceaux bruns – les champignons qu'elle avait récoltés. D'autres ingrédients y flottaient mais ils ne purent les identifier clairement pour la plupart. Une soupe sans doute banale qui, malgré tout, parvint à mettre les deux jeunes hommes mal à l'aise. Lorsque la femme leva son visage vers eux, ses traits s'étaient métamorphosés. C'était le même visage et pourtant, il était différent ; parties sa douceur et sa banalité, il arborait à présent une lueur mauvaise. Cruelle. Un sourire doucereux se glissa sur ses lèvres qui les figea, tandis qu'un sentiment d'horreur glacée s'insinuait peu à peu en eux.

– Je crois qu'il est temps de passer à table.