Au bord de la rivière

Un matin doux de septembre, des gamins rapportèrent au village qu'ils avaient aperçu dans la vallée en contrebas, un long défilé d'hommes crasseux et fatigués. Après une longue description par les enfants des uniformes (de longs manteaux bleu ciel et d'informes pantalons rouge écarlate tâchés de boue pour les gens à pied — Et les messieurs à cheval, portaient-ils des casques à pointe ? Pas de pointe m'sieur, mais des casquettes rouge vif ) on en conclut qu'il devait s'agir des restes de l'armée napoléonienne en déroute. Quelques jours plus tard, un facteur arriva de la ville et confirma la capture de l'empereur lors de la bataille de Sédan.

« Nous voici une République, proclama-t-il à l'assistance sans réelle émotion dans la voix. »

Les habitants hochèrent la tête sans savoir quoi en penser.

« Et les autres ? demandèrent-ils. »

Le facteur rajusta sa sacoche sur son épaule.

« Les autres ? Ils arrivent. »

Après plusieurs semaines d'attente angoissée, durant lesquelles circulèrent et enflèrent des rumeurs de pillages, d'incendies et de prises d'otage, les Prussiens firent leur apparition sous le regard impassible des habitants. Leur officier, un homme à la silhouette svelte, descendit de cheval et demanda dans un français excellent à voir le maire. Ce dernier s'avança et le fixa d'un œil vide, sans rien dire. Ils se toisèrent l'un et l'autre un long moment dans un silence rompu uniquement par le piaffement des cheveux, puis l'officier déclara que ses hommes arriveraient dans la soirée et que le maire avait la journée pour leur trouver un logement et de la nourriture, ainsi que des cigares. On demanda pour combien de temps.

« Le temps qu'il faudra, monsieur, répondit l'officier avant de remonter à cheval. »

Il s'installa le soir même chez la veuve Cheunaux.

Madeleine Cheunaux habitait une ferme à l'écart du village. Elle était veuve depuis que son mari, parti inspecter ses terres, avait fait une mauvaise chute en forêt et s'était rompu les os. Le corps avait été retrouvé des jours plus tard, abandonné au fond d'un trou, et lorsqu'on l'en avait sorti, on avait constaté que les bêtes sauvages s'étaient bien servies.
La ferme appartenait à la famille de son mari et à l'époque où son beau-père vivait encore, elle n'était qu'une petite partie d'une immense exploitation. Homme d'ambition, le beau-père de Madeleine avait racheté petit à petit toutes les terres cultivables du canton et possédaient assez de vaches laitières pour arroser la région entière. Dans le coin, on disait même que sa production se vendait jusqu'à Paris.

Madeleine n'avait pas son sens des affaires, ou bien elle n'en avait pas le goût, aussi dans les années qui avaient suivi l'accident de son mari, l'héritage du beau-père avait fondu, délesté de ses terres les unes après les autres, le troupeau de vaches laitières entièrement vendu à l'exception de deux vieilles bêtes que Madeleine avait gardé avec elle à la ferme. Les habitants du coin supputaient que la veuve devait désormais être assise sur une petite fortune, qu'elle gardait en dot pour ses filles, même si certains exploiteurs riaient encore dans les bars de comment ils avaient réussi à arnaquer la veuve éplorée, rachetant ses terrains pour une bouchée de pain.
Personne n'était assez proche de Madeleine pour savoir ce qu'il en était réellement. Elle restait la plupart du temps là-haut, isolée dans sa ferme, élevant diligemment ses deux filles, s'occupant de ses vaches.

Lorsque les Prussiens s'installèrent dans la région, Madeleine n'en sut presque rien. Là-haut, à la ferme, ne lui parvenait que les échos de la vallée et du village et Madeleine n'en avait que faire. Elle ne sembla pas surprise, pourtant, lorsque l'officier et son aide remontèrent le sentier et guidèrent leurs chevaux jusque dans la cour. Elle les observait depuis le seuil, l'officier le nez levé, les yeux fermés, humant l'air autour de lui, tandis que l'aide se laissait glisser le long de sa selle. Rouvrant les paupières, l'officier la vit enfin et resta un long instant muet, puis il se mit à vanter dans un flot de mots intarissable la beauté de la ferme, de ses pierres, la pureté de l'air et l'odeur du bois environnant. Madeleine l'écoutait, sans l'interrompre, les mains à plat sur son tablier. Lorsque le Prussien lui demanda avec une politesse diligente si elle acceptait de le loger, Madeleine ne lui répondit pas, se contentant de retourner dans la maison pour changer les draps de la chambre du beau-père.

Au sein du bataillon, il était de notoriété publique que leur officier était un grand amoureux de la nature et l'épaisse forêt entourant la ferme l'avait immédiatement charmé, mais d'autres racontaient plus volontiers, après quelques verres de liqueur, que la veuve n'était pas tout à fait étrangère à sa décision. Il faut dire que malgré sa froideur et son mutisme, Madeleine était belle avec un visage harmonieux encadré par une épaisse chevelure brune, et son mari étant mort dans les premières années de leur mariage, elle était encore relativement jeune. Ses airs taciturnes paraissaient envoûter encore un peu plus l'officier prussien.

Quand les vieux, qui avaient connu la ferme du temps du beau-père, entendaient parler de cette affaire, ils crachaient par terre et frappaient le sol qui de sa canne qui de son sabot. Les plus téméraires grinçaient un « putain » entre leurs dents.

Ce que pensait Madeleine de l'emménagement du Prussien dans son logis, personne n'en avait la plus petite idée. De l'avis général, Madeleine n'aimait pas la compagnie et celle du Prussien l'indisposait tout autant qu'une autre. Mais comme toujours, elle endurait en silence.

Le séjour des Prussiens s'éternisait. Les jours s'alignèrent et formèrent une semaine, puis une seconde. Ils étaient toujours là. Le maire commençait a accumulé les plaintes des plus habitants les plus modestes qui ne parvenaient plus à assurer le logement et l'entretien de leurs soldats, rognant sur leur part pour convenir aux exigences imposées par l'occupant. Plusieurs fois, il monta à la ferme et tombait alors soit sur le mutisme froid de la veuve Chenaux soit sur celui indifférent du Prussien, qui lissait sa moustache tout en écoutant ses doléances, confortablement installé dans le fauteuil du beau-père. Quelques fois, il réussit à récupérer quelques vieilles pommes de terre de la cave de la veuve, ainsi qu'une ou de bouteilles de vin — généralement vite reprises par l'officier.

Que ce soit du côté des habitants ou de celui des soldats, personne ne comprenait pourquoi la garnison s'attardait ainsi dans ce village perdu au milieu de nulle part et qui ne constituait aucunement un emplacement stratégique. Les tensions se nourrissaient de cette attente sans finalité, mais l'écho des rumeurs de fusillades et d'amendes astronomiques arrivant de la ville gardait les habitants de toute tentative de rébellion et la discipline retenait les soldats de tromper leur ennui dans le pillage.

Le séjour prolongé des Prussiens ne semblait aucunement affecter le quotidien de la ferme, la veuve et ses filles poursuivant leur tâche quotidienne tout en contournant la présence de l'officier.

Un jour de la seconde semaine d'occupation, alors que la matinée touchait à sa fin et que la cuisine s'emplissait doucement de l'odeur du repas, Madeleine se tourna vers sa fille aînée et lui demanda d'aller chercher sa soeur pour qu'elles puissent se mettre à table. Suzelle, qui avait toujours été obéissante, s'exécuta sans un mot, repliant son ouvrage dans sa panière avant de prendre ses sabots. La tache confiée par sa mère était plus ardue qu'elle n'y paraissait, car Flavie avait la fâcheuse habitude de partir explorer la forêt bordant la ferme et d'y disparaître des heures durant. Moins sociable encore que sa mère, Flavie connaissait la forêt comme personne et s'y déplaçait aussi silencieuse qu'une biche. Suzelle ne se découragea pour autant, car, premièrement, ce n'était pas dans sa nature, et secondement, ce n'était pas la première fois qu'elle devait partir sa recherche. Méthodiquement, elle commença par se diriger vers les coins préférés de sa sœur, l'appelant de temps en temps, l'écho de son nom faisant s'envoler les oiseaux.

Elle finit par la trouver près de la rivière.

« Elle a recommencé » furent les premiers mots qu'elle adressa à sa mère en passant la porte de la cuisine. Elle avait le teint pâle et les sabots couverts de boue, son tablier avait disparu. Sa voix, pourtant, restait sûre.

Madeleine s'immobilisa, l'assiette en suspend au-dessus de la table.

« Où est-elle ?
— Dans la grange. Sa robe est fichue. J'avais peur que Herr… »

Suzelle se tut et jeta un coup d'oeil en direction du salon.

« Il n'est pas encore revenu, la rassura Madeleine, amène ta sœur dans votre chambre et lave-la. Cache la robe, on la brûlera plus tard. »

Suzelle acquiesça et s'apprêtait à rejoindre sa sœur lorsque sa mère l'arrêta :

« Le corps ?
— Près de la rivière. Je l'ai laissé où il était. Mais j'ai effacé notre trace.
— Bien.
— Maman, reprit Suzelle et il y avait soudain une trace de panique dans sa voix, il faut que je te dise : c'était un Prussien. »

Madeleine déposa enfin l'assiette sur la table et la faïence claqua sur le bois.

« Va t'occuper de ta sœur. »

Flavie n'avait pas bougé depuis que sa sœur était partie. Elle la trouva dans la même position, recroquevillée dans un coin, les genoux ramenés contre sa poitrine, le regard vide, comme celui des vaches, se rongeant les ongles. Ou plutôt, elle se les léchait, réalisa Suzelle en s'approchant, voyant mieux désormais avec quelle passion sa sœur passait sa langue sous l'ongle pour en déloger tout ce qu'elle y trouvait, ses dents grattant la couche recouvrant ses doigts. Une odeur suffocante de métal l'entourait, Suzelle en eut un haut-le-cœur. Comme elle l'avait déjà annoncé à sa mère, sa robe était irrécupérable. Même la pointe de ses cheveux, remarqua-t-elle soudain, était poisseuse de sang.

« Viens Vivie, murmura Suzelle en lui faisant un signe, il faut qu'on te débarbouille rapidement. »

La menace du retour imminent de l'officier pesait toujours lourdement dans son esprit, mais elle n'était pas assez forte pour qu'elle ne redouble pas de précaution en s'approchant de sa sœur. Alors qu'elle l'aidait à se relever avec des gestes lents et délicats pour ne pas se retrouver à nouveau tachée de sang, elle entendit la petite voix de Flavie :

« Je suis désolée, pour de vrai Suzelle. Je te cause encore des soucis. »

Suzelle ne put empêcher un sourire attendrissant de fleurir sur ses lèvres.

« Allons, ne te tracasses pas. On trouvera une solution, on en trouve toujours une. »

Elle avait tout juste fini de frotter le visage incrusté de sang de sa sœur avec un linge humide, lorsqu'elle entendit les bottes de l'officier claquer dans l'entrée. En vitesse, elle habilla Flavie de vêtements propres, natta ses cheveux mouillés et cacha sa robe encrassée sous la commode. Puis, main dans la main, elles rejoignirent la salle à manger et s'installèrent à table en silence. Elles parlaient toujours peu en mangeant, et encore moins depuis l'arrivée de l'officier chez elles. Lui, comme toujours, essayait quelques paroles dans un français parfait, où apparaissait de temps en temps une trace d'accent. Des pensées sur le temps et la campagne française, des questions sur la gestion de la ferme auxquelles Madeleine répondait poliment par des phrases courtes.
Aujourd'hui le silence se faisait encore plus épais qu'à l'ordinaire, l'inquiétude pesant dans l'estomac de Suzelle comme une pierre et lui nouant la langue. À ses côtés, Flavie raclait sa fourchette contre son assiette, promenant ses légumes d'un bord à l'autre sans appétit.

L'officier finit de saucer son assiette, puis après avoir nettoyé sa moustache avec sa serviette, il fixa longuement Madeleine, sembla sur le point de dire une parole qu'il ravala aussitôt. Il les remercia pour le repas, comme il le faisait toujours, puis il se leva.
Quand elles entendirent les sabots de son cheval s'éloigner, elles expirèrent un même soupir.

« Suzelle tu t'occuperas de la robe cette après-midi. Fais attention à ce que personne ne te voit. Flavie, tu ne quittes pas la ferme, tu m'entends ? »

Elles hochèrent toutes deux de la tête, bien que Flavie semblait le faire de mauvaise grâce.

Le souper venu, l'officier n'avait toujours pas évoqué la disparition de l'un de ses soldats. Suzelle songea que le bras de rivière où se trouvait le corps était peut-être trop éloigné du village ou d'une route et que donc personne n'avait encore pu tomber dessus par hasard. Quant à l'absence du soldat, ses camarades le pensaient peut-être en vadrouille. Rassurée par ses hypothèses, Suzelle réussit à terminer sa soupe. Sa sœur en revanche, boudait toujours son assiette.

Le soir, l'officier fumait la pipe, installé dans le grand fauteuil du salon et, écœurées par l'odeur, les filles se réfugiaient dans leur chambre sitôt le tabac allumé. Seule Madeleine restait, tricotant et raccommodant du linge à n'en plus finir, répondant aux paroles du Prussien par des petits mouvements de tête. Ce soir encore, il lui parlait de sa ville natale, au bord de la Forêt Noire. Il lui parlait d'arbres hauts comme des immeubles, et des bêtes qui peuplaient les bois. Madeleine hochait docilement la tête. Il lui récita quelques vers de Goethe et de Schiller. Une fois encore, elle acquiesça en silence.

Allongée sur le dos dans le lit qu'elle partageait avec sa sœur, Suzelle ne trouvait pas le sommeil. Du salon, lui parvenait la mélodie des vers allemands récités par l'officier. Elle ferma les yeux et aussitôt le corps du soldat prussien revint la hanter…

L'odeur arriva en première, portée par le vent. Une odeur lourde, étouffante, qui lui évoqua celle qui s'échappait des cochons éventrés par grand-père. Puis ce furent les bruits, à peine couverts par le gargouillis de la rivière. Des bruits de succions, de mastications et des gémissements de satisfaction. Enfin, la scène lui apparut.

De loin, il semblait que le soldat dormait ou qu'il s'était évanoui et que sa sœur lui portait secours, penchée au-dessus de lui, la tête penchée en avant. Suzelle connaissait cependant sa sœur mieux que ça et faisant un pas de côté, elle confirma ses soupçons.

L'homme était mort depuis longtemps déjà, le visage blême tourné vers le ciel, sans expression. Sa veste d'uniforme était ouverte, les deux pans écartés autour de lui. Flavie avait les deux bras enfoncés dans son torse jusqu'au coude, arrachant viande et entraille qu'elle portait à sa bouche avec sur le visage un air de félicité. Sa figure était poisseuse de sang, mais elle ne semblait pas s'en préoccuper.

Elle avait bien failli lui mordre le bras lorsqu'elle l'avait tiré en arrière, loin de sa proie, mais bien vite elle l'avait reconnu et ses yeux s'étaient allumés de honte et d'embarras. Elle n'aimait pas manger devant les autres.
Docilement, elle avait laissé Suzelle la ramener à la ferme, abandonnant la carcasse à peine consommée de l'officier derrière elle.

Suzelle sursauta quand elle sentit le corps chaud de Flavie se coller contre elle, le visage encore joufflu de sa sœur trouvant refuge dans le creux de son cou.

« Je suis désolée, répéta-t-elle et son souffle humide ricocha contre sa peau. »

Dans la pénombre, Suzelle força un sourire.

« Ce n'est rien, la rassura-t-elle une nouvelle fois. »

La respiration de Flavie finit par se faire plus lourde à mesure qu'elle sombrait dans le sommeil et bercée par le rythme lent de son souffle, Suzelle finit par faire de même. Elle rêva qu'on ne retrouva jamais le corps du Prussien, car chaque nuit, une petite ombre se faufilait jusqu'à la rivière et, morceau par morceau, faisait disparaître le cadavre.

Le lendemain, lorsque les filles s'éveillèrent, l'officier était déjà parti. Un subalterne était venu le chercher quelques heures avant l'aube, pour une affaire urgente et il l'avait suivi, sans même prendre le temps de se raser.

Ça y est, pensa Suzelle, ils l'ont trouvé.

L'œuf au plat eut du mal à descendre dans sa trachée. Près d'elle, Flavie n'avait pas plus d'appétit que la veille. Sans un mot, Suzelle débarrassa leurs assiettes, donna le petit-déjeuner de Flavie au chien et fit la vaisselle. Puis, les deux sœurs se lancèrent dans leurs corvées du jour.

Ils repartaient. La convocation lui était parvenue le matin-même. Ils auraient déjà dû être sur le départ depuis des jours, mais l'officier avait à chaque fois repoussé. Son regard se porta vers la porte qui donnait sur l'arrière-cour de la ferme par laquelle Madeleine avait disparu dès la fin du souper. Une de ses deux vaches ne se portait pas bien et elle s'était rendue auprès d'elle. Un élan d'amour gonfla sa poitrine. La veuve semblait toujours si froide, mais dès qu'elle travaillait à la ferme, un doux sourire naissait sur ses lèvres. Peu de personnes avaient eu l'occasion de voir ce sourire si serein sur le visage toujours austère de Madeleine. L'officier faisait partie de ces chanceux.

Il voulait l'épouser, en avait l'envie dès leur première rencontre, foudroyé par une passion qu'il n'avait encore jamais connu. Madeleine lui semblait l'incarnation vivante de la nature telle que chantée par ses chers poètes romantiques : une beauté brutale, indéniable, imprévisible et sauvage couvant derrière une apparente docilité. Dès qu'il l'avait vue, il avait su qu'il devait la ramener avec lui, une fois cette guerre achevée et l'ambition française matée, elle, ses deux filles stoïques et même ses vaches si elle le souhaitait. Il était prêt à tout pour la garder près de lui et chaque soir, il se répétait durant ces interminables repas silencieux les déclarations et les arguments qu'il avait à lui offrir pour la convaincre de le suivre. Pourtant, lorsque le soir s'installait dans la salle à manger, que ses filles étaient couchées et qu'il ne restait plus qu'eux deux et la chaleur réconfortante d'un feu dans la pièce, les mots et son courage lui échappaient et il comblait les silences de vers empruntés à d'autres. Il ne pouvait cependant plus reculer, incapable de repousser d'encore un jour leur départ, ses supérieurs déjà bien assez agacés par le séjour prolongé au village. Il devait faire sa demande ce soir, au risque de la perdre à jamais. Dès qu'elle franchirait le seuil, il se lancerait, ne perdant plus le moindre instant. Puis, dès qu'elle aurait accepté, il s'occuperait des formalités concernant son voyage jusqu'à la demeure de ses parents, où elle pourrait l'attendre avec ses filles, le temps que la guerre se termine.

L'officier se leva de son fauteuil, arpenta la pièce dans toute sa largeur pour tromper sa nervosité avant de se rasseoir, lissant sa moustache du pouce et de l'index. Par la porte ouverte, entraient les derniers rayons de soleil ainsi que les vagissements plaintifs de la vache.

Il hésitait entre se relever et aller à la rencontre de Madeleine ou allumer sa pipe, quand il remarqua qu'il n'était plus seul dans la salle à manger. Dans le coin près de la cheminée, deux yeux brillaient intensément et il reconnut le regard vert de la cadette de Madeleine. Le Prussien lui présenta un visage amical tout en sortant son tabac de sa poche.

« Pas encore couchée petite ? Tu as besoin de quelque chose ? »

Pour la première fois depuis son emménagement à la ferme, la gamine lui sourit.

« J'ai faim, dit-elle, très faim. »