La brume se dissipa au toucher des premiers rayons du soleil, caressant les brins d'herbe comme des plumes avant de disparaître. Ce matin-là, les oiseaux de la forêt chantaient parmi les feuilles verdoyantes et les fleurs éclosirent dégageant un léger parfum de printemps.

Dans une des clairières, un jeune adolescent adossait un large chêne.

Tristan, car tel était son nom, bâilla. Après un étirement matinal, il se laissa glisser contre l'arbre comme essoufflé et s'assit lourdement au sol. Il se mit à pleurer. Il contemplait son malheur à travers ses sanglots, car, oui, il vivait un terrible malheur. Il n'avait qu'un défaut, mais un défaut majeur et impardonnable : il était beau.

Oui, oui ; aussi peu probable que ceci puisse paraître, il en était ainsi. Effectivement, la beauté était une affection dans le monde de ce gamin. La laideur se trouvait célébrée comme le serait la beauté et la beauté était détestable aux yeux de tous.

Issu d'une famille hautement respectée, il avait tout pour réussir. Son père, un homme d'affaire de qualité, et sa mère, femme au foyer, montraient l'idéal du couple bourgeois : vulgaire, bruyant, d'un goût exécrable et laid. Jusqu'au jour où ils eurent un fils.

Ils aimaient profondément leur enfant, mais profonde aussi était leur inquiétude au sujet du sort de leur fils.

— Ça doit venir de tante Clara, elle a toujours eu un sens trop prononcé de l'esthétique, s'exclama le père.

Malgré leurs anxiétés, ils se laissèrent persuader que cela s'arrangerait avec l'âge. Les autres parents, eux, faisaient parade de leurs enfants avec fierté. Chaque citoyen, d'ailleurs, prenait soin de son apparence. Les salons de laideurs remplissaient jour après jour d'hommes et de femmes qui voulaient les dernières crises à la mode, toutes les plus immondes que les autres.

Partout, on prônait des habitudes qui promouvaient une peau grasse, rouge et boursouflée. Les cicatrices, les taches et les boutons incarnaient une apparence idéale. Le maquillage grossièrement appliqué et les vêtements les plus extravagants les uns que les autres, tels des oiseaux de Paradis cauchemardesques et qui n'avaient jamais reçu un lavage de toute leur existence, devaient être bien aménagés pour produire les pires conjonctions de couleurs possibles. Les cheveux ébouriffés étaient coupés en touffes poisseuses et emmêlés. Ceux qui en avaient les moyens pouvaient faire recours à la chirurgie inesthétique. Pour les meilleurs résultats, on désalignait les yeux, tordait la bouche, fendait les narines, aplatissait l'arête du nez et mutilait les oreilles. Certains, paraissait-il, avaient même subi des amputations au nom de la mode.

Les parents de Tristan désespéraient. Après plusieurs années à l'école, il devenait de plus en plus malheureux à cause de son apparence. Ses camarades de classe se moquaient de ses cheveux brillants, ses yeux larges et son nez droit. Il finit même par consulter un psychologue, tel son complexe devenait profond.

Bien sûr, vous vous imaginez bien que les parents de Tristan avaient tout tenté : les salons de laideur qui coûtaient surtout pendant la crise et n'avaient d'effet que pendant une courte durée. Il était allergique au maquillage, ce qui, malgré des boursouflures magnifiques, était extrêmement douloureux et invivable. La chirurgie inesthétique ne donnait aucun recours, n'étant disponible qu'à partir de dix-huit ans.

Il avait cependant un ami, Soleman, qui lui aussi avait des problèmes. Soliman n'arrivait pas à grossir malgré tout ses régimes et il était trop athlétique pour vraiment être maigre. C'était une lente torture. Ils se trouvaient tous deux accablés d'insultes et d'injures jour après jour. Parfois dans les regards méprisants de leurs condisciples, dans les murmures qui les suivaient de près dans les couloirs de l'école et parfois même des mots dits en face accompagnés de cris, de rires et parfois de coups.

Entretemps, Tristan se réfugiait dans le seul endroit où personne n'allait : la forêt Jolibois. Comme le disait son nom, Jolibois représentait tout ce qu'aimait Tristan et tout ce que détestaient les autres. Là, il pouvait vivre le beau et le naturel sans jugement. Il y passait ses heures perdues à contempler la vie suivre son cours en paix avec Solimane comme unique compagnon. Depuis longtemps, il s'apprêtait à fuir avec son ami.

Ce soir-là, ça en avait été assez. Après un dernier repas carboniser et aux goûts puissants, mais incompatibles, comme les aimait son père, il s'était décidé. Il avait senti les regards déçus de ses parents lui coller à la peau comme des larmes chaudes. Et des larmes, il en avait déjà assez pleuré et il en pleura encore cette nuit-là, autant à cause de la douleur qu'il sentait dans ses côtes qu'à cause de son cœur brisé. Il fallait partir.

Il pleura encore le matin, adosser à son arbre en attendant Solimane. Dans la clairière, il sécha lentement ses larmes et, avec la silhouette de son ami qui approchait à pas lents, il souffla enfin. Pour la première fois, il goûta à l'espoir et une possibilité de liberté.