Résumé : Tout ce que le magicien demande, c'est qu'on lui fiche la paix. Mais de jeunes aristocrates chassent sur ses terres une proie peu commune et un sort lui échappe, puis une vieille amie vient lui rappeler une ancienne promesse... Draken s'était pourtant juré qu'il en avait fini, terminé avec toutes ces intrigues politiques en quittant la cour une décade auparavant pour venir s'enterrer dans une maison au fond des bois, mais le destin a apparemment encore des projets pour lui : le voilà lancé sur les routes à son corps défendant avec un irascible compagnon pour préparer un coup d'état et restaurer la magie dans le royaume de Sarkepaj... #LGBTfriendly #shounenAi

1. Métamorphose

Le magicien releva la tête en entendant des éclats de voix et le roulement sourd de multiples sabots frappant le sol de la forêt. Le bruit venait de plus haut, là où les arbres se clairsemaient en direction du village, et se rapprochait indéniablement. Il pesta : comme si la journée n'avait pas assez mal commencé, avec la disparition de cet incapable de laquais - et avec lui une partie des ingrédients les plus chers et des fioles en métaux précieux qu'il venait de restocker - il fallait qu'une bande de désœuvrés argentés viennent assouvir leur soif de sang précisément à l'endroit où il avait décidé de venir ramasser des plantes ! Est-ce que la forêt n'était pas assez grande, par les Jumelles ?

Maugréant intérieurement, il roula dans un tissu humide la dicentra qu'il venait de déraciner avec précaution et la rangea soigneusement dans une des poches de sa besace avant de se relever, épousseter ses genoux et rabattre sur lui sa cape qui prit immédiatement la couleur des buissons qui l'entouraient. Ça ne valait pas un sort d'invisibilité mais ça ferait l'affaire pour cette fois. Il s'adossa à un arbre, croisa les bras et attendit. Le bruit s'amplifiait rapidement et il distingua bientôt les cavaliers à travers le feuillage : ils étaient trois, bien trop richement vêtus pour l'activité à laquelle ils se livraient, mais il fallait bien que les couturières et les lavandières vivent, n'est-ce pas ? Leurs chevaux racés, également, auraient été plus à leur place dans une parade qu'à galoper sur un sol inégal où chaque racine un peu proéminente représentait pour eux un risque de chute fatale. Mais quand on possédait un ou plusieurs haras, que représentait un malheureux animal, pas vrai ? Draken sentit son agacement grimper d'un cran. C'était pour éviter ce genre d'êtres humains qu'il avait quitté la cour, entre autres raisons, et il regretta une fois de plus de ne pas s'être exilé jusque dans la montagne. L'image d'un bébé tenu par une paire de bras lumineux passa dans son esprit, accompagnée de l'habituelle et désagréable sensation que son cerveau le démangeait à l'intérieur de sa boîte crânienne et il serra les dents. Non, bien sûr : même s'il avait voulu, il n'aurait pas pu se faire vraiment ermite, pas avec ce fil magique à la patte qui l'empêchait de...

Un cri de femme retentit, le faisant sursauter et ramenant brusquement son attention sur l'instant présent. Les cavaliers n'étaient plus qu'à un jet de pierre à présent et il distingua clairement leur gibier : une jeune fille, sans doute une domestique à en juger par sa jupe de toile grossière et son chemisier à la couleur terne. A bout de souffle, le visage sillonné de larmes, elle jetait des regards paniqués par dessus son épaule. Draken nota les traces rougies laissées par une lanière sur ses bras nus et l'irritation qui grondait en lui depuis le matin se transforma en colère froide. Quand elle arriva à sa hauteur, un instant plus tard, il se positionna entre elle et ses poursuivants, écartant les bras d'un mouvement brusque qui fit voler et claquer sa cape. Surpris, le cheval de tête se cabra, manquant de désarçonner son cavalier et un moment de confusion s'en suivit que la jeune fille mit à profit pour disparaître dans le sous-bois.

— Comment oses-tu, manant ! Cracha le meneur du groupe quand il eut réussi à pacifier son cheval. Ignores-tu à qui tu as à faire ?

— Absolument, répliqua froidement Draken, veillant à garder une distance prudente. Et je ne crois pas qu'un nom illustre, quel qu'il soit, puisse être une justification suffisante à ce genre de comportement. Il y a des lois, malgré tout.

Le jeune homme, une vingtaine d'années tout au plus, s'étouffa visiblement de rage et d'indignation et le magicien en profita pour jeter un œil à ses deux acolytes. Le second cavalier, un peu plus âgé, avait des traits semblables au premier à l'exception du nez plus busqué et posait sur lui le regard qu'il eut réservé à un insecte sur un tas de fumier. Les frères Vik-quelque chose, songea vaguement Draken, du domaine Zhaoji peut-être ? Le troisième cavalier, plus jeune, avait les cheveux d'un blond presque blanc, tressés, et la peau laiteuse d'une personne plus habituée à passer du temps dans sa salle de bain que sur le dos d'un cheval. Son maintien élégant et son expression mitigée contrastaient avec l'hostilité furieuse des deux bruns qui le précédaient.

— Il ne sera pas dit que les Vikos se laissent insulter sans réagir ! éclata le meneur du groupe en détachant le fouet qui pendait à sa selle.

C'était le plus souvent un accessoire de prestige, un simple symbole d'appartenance à l'aristocratie, aussi Draken réagit-il avec retard, ne s'attendant pas à ce que le cavalier sache réellement le manier. Il évita de justesse la lanière qui claqua sur le sol.

— Si j'étais vous, je tournerais bride maintenant, gronda Draken. Vous n'aurez pas de seconde chance.

— Ne restez pas sans rien faire ! aboya le meneur du groupe par dessus son épaule, l'ignorant. Allez-vous laisser ce vaurien vous dicter votre conduite ?

Celui qui était visiblement son frère aîné détacha à son tour son fouet, imité par le jeune blond, avec plus de réluctance.

— Elle s'est enfuie maintenant, protesta ce dernier. Est-ce vraiment utile de...

— Shigeru, interrompit le plus âgé, persifleur, et le magicien tiqua en entendant le nom. Est-ce que tu ne te vantais pas juste hier de ton habileté avec un fouet ? Aurais-tu peur de ne pas être à la hauteur de tes fanfaronnades ?

Les deux frères tournèrent vers leur compagnon une même expression de féroce raillerie et le meneur fit reculer son cheval, avec un geste indiquant que leur nouvelle proie était toute à lui. Le magicien croisa le regard clair du jeune cavalier, juste au moment où son visage se ferma comme une porte qu'on claque. D'un geste décidé, il leva son fouet.

Draken fit une suite de gestes rapides du bout des doigts, envoyant une décharge magique vers le cheval du meneur qui se cabra, comme piqué par un taon, et son cavalier s'accrocha de justesse à la crinière avec une imprécation. Quelques autres mouvements à peine perceptibles, et le magicien enflamma la lanière du fouet du cavalier blond qui le lâcha avec un cri de surprise.

— Qu'est-ce que... De la magie ?

— Quoi ?!

Le plus âgé des cavaliers, le visage déformé par une concupiscence qu'il n'avait pas eu pour la servante, délaissa son fouet pour tirer son épée et talonna son cheval en hurlant :

— A moi l'éradication du dernier magicien !

Draken, pris au dépourvu, prononça la première incantation qui lui venait à l'esprit, lue dans un vieux livre dont il s'était servi la veille, et la dirigea vers le fou furieux qui le surplombait. Le cheval du plus jeune des Vikos choisit ce moment pour ruer et la monture du Vikos le plus âgé fit un écart pour l'éviter. Et l'incantation de Draken toucha le cavalier blond, le jetant à bas de son cheval et l'envoyant rouler dans la poussière. Il y eut un instant de flottement. Quand le jeune homme se redressa, il avait déjà commencé à muter : ses cheveux fonçaient à vue d'œil, sa taille rétrécissait et les mots qu'il essaya de prononcer, peut-être pour informer ses acolytes qu'il n'était pas blessé, sortirent de sa bouche dans un mélange de syllabes humaines et de sonorités animales. Ses yeux s'écarquillèrent démesurément alors que ses oreilles remontaient le long de ses tempes, venant pointer au-dessus de sa tête. Une fourrure noire déferla sur lui comme une vague et il plongea en avant, se retrouvant à quatre pattes.

Avec des exclamations horrifiées, les deux Vikos tournèrent bride et s'enfuirent au galop, abandonnant sans un regard en arrière celui qui avait été leur compagnon, laissant le magicien face à un chat feulant de fureur ou de terreur - ou les deux.

— A quoi pense Shigeru ? siffla Draken en toisant le félin. Il a suffisamment de bâtards pour occuper tous les précepteurs de la cour et il laisse ses héritiers légitimes à l'état de mauvaise herbe ?

Le chat se hérissa, la queue dressée et lui adressa un miaulement impérieux. Il n'était pas nécessaire d'être versé en magie des bêtes pour deviner ce qu'il voulait et le magicien sentit un certain malaise l'envahir. A présent que sa colère retombait progressivement au niveau d'irritation qui était habituellement le sien, il commençait à prendre conscience de l'irréversibilité de certaines de ses actions... Le chat lui adressa un nouveau miaulement, plus proche du feulement, et Draken réagit comme il le faisait le plus souvent depuis de nombreuses années, par la colère :

— Tu n'as eu que ce que tu méritais ! Toi, et les autres, et toute cette sale engeance d'aristocrates, vous croyez que le monde et les gens qui le peuplent sont juste là pour votre bon plaisir ! Pour vous servir de laquais, de pion, à utiliser ou à détruire selon votre humeur du moment !

Le chat coucha les oreilles en arrière, s'aplatit sur le sol alors que le magicien approchait.

— Fiche le camp ! aboya Draken en donnant un coup de pied sur le sol, projetant un nuage de poussière et quelques brindilles dans sa direction. Vois combien de temps tu arrives à survivre sans aucun serviteur pour s'occuper du moindre de tes besoins !

Le petit félin bondit en arrière, détala sous un buisson. Draken se détourna, des yeux verts le fixant à travers le feuillage, et de sa propre culpabilité. Que faisait-il, à jouer les moralistes ? Lui ? Si ça n'avait pas été aussi risible, ça aurait presque pu être tragique.

Plus tellement d'humeur à ramasser des plantes, le magicien décida de remettre sa cueillette au lendemain. La collecte des spécimens dont il avait besoin demandait une délicatesse et une précision que son niveau d'agitation ne lui permettait plus dans l'immédiat. La fatigue de sa nuit trop courte commençait à se faire sentir, également. Peut-être allait-il rentrer et faire des exercices de respiration comme à l'époque où il était novice, le temps de retrouver sa concentration, avant de se lancer dans la préparation des potions qu'il avait prévu de réaliser aujourd'hui. Sauf qu'il lui faudrait revoir tout son programme, maintenant qu'une partie des ingrédients et des outils manquaient... Peut-être allait-il juste lire au coin du feu et remettre l'ensemble de ses projets au lendemain. Oui, ça semblait un bon programme...

Il n'avait pas fait 100 mètres quand la jeune fille qu'il avait sauvé plus tôt jaillit d'un buisson derrière lequel elle s'était dissimulée pour se prosterner à ses pieds. Il retint un soupir.

— Il n'est pas nécessaire de-

— Seigneur magicien, merci de m'avoir secouru !

— Oui, oui. Ta gratitude est notée. Va, à présent.

La jeune servante ne bougea pas de sa position. Le regard toujours fixé sur le sol, elle répondit d'une voix hésitante :

— ...C'est que... Je n'ai nulle part où aller.

Je sens que je vais le regretter, songea Draken avec fatalisme, tout en demandant le plus patiemment possible :

— Pourquoi ne peux-tu pas juste retourner de là où tu venais ? Le chemin est libre à présent, et je ne pense pas qu'ils reviendront de sitôt.

— Je... J'étais employée de la maison Shigeru, au service du seigneur Roan... Je... Je vous prie de bien vouloir me prendre à votre service !

Et voilà, je savais que j'allais le regretter, pesta intérieurement le magicien.

— Je suppose que tu n'as pas de famille ? Et relève toi, par les Jumelles. Ce n'est pas en mangeant de la poussière que tu vas me convaincre de te garder.

Elle bondit sur ses pieds, leste, mais garda les yeux baissés, faisant un signe de dénégation silencieux de la tête. Sa jupe était déchirée, en plus d'être à présent maculée de poussière, et la paume de ses mains saignait légèrement - sans doute était-elle tombée plus tôt durant sa fuite. Ses cheveux noirs étaient défaits, la tresse initiale n'étant plus qu'un lointain concept, et constellés de feuilles et de brindilles. Le magicien ne put décider si la chair de poule qui courrait sur ses bras nus et zébrés de coups était due au froid ou à une frayeur résiduelle.

Ou à sa crainte actuelle de lui parler. Toutes sortes d'histoires couraient sur les magiciens...

— Quel est ton nom ?

— Leki, seigneur magicien.

— Je suis Draken. Tu peux arrêter avec le seigneur. Que sais-tu faire ?

— J'ai travaillé à la cuisine avant d'être assignée comme femme de chambre du seigneur Roan. Un peu de couture. Le ménage. Je sais compter aussi, enfin un peu. Assez pour faire les courses sans me tromper sur la monnaie.

Pas grand chose, en somme, conclut le magicien sans surprise. A peine plus utile qu'un animal de compagnie... Mais peut-être...

— Regarde-moi un peu en face, ordonna-t-il.

Elle leva la tête, soutint son regard une seconde avant que son regard ne dévie sur la gauche, le temps de croiser ses yeux bleus froids comme un lac de montagne et de constater avec surprise que malgré ses cheveux gris il n'avait pas la moindre ride. Sa manière d'être et son discours étaient celui d'un homme mûr et pourtant son visage n'avait pas plus d'une trentaine d'année. Etait-il donc vrai que les magiciens pouvaient à loisir modifier leur apparence ?

Jolie, estima Draken, comme il aurait évalué un cheval. 15 ou 16 ans, déjà au fait du fonctionnement de l'aristocratie, au moins en partie. Il plissa légèrement les yeux pour essayer de dégager la couleur dominante de son aura à travers l'agitation colorée de ses émotions. Jaune, ou peut-être blanc. Joie, bonté et autres traits de caractères dégoulinant de positivité. Si elle était un tant soit peu maline, peut-être que... A nouveau, l'image de ce bébé traversa son esprit, accompagnée d'un sentiment d'urgence. Il grinça des dents.

— Leki, dit-il à voix haute. J'ai justement besoin de quelqu'un pour gérer ma maison. Travaille correctement, ne me vole pas, et en échange tu seras nourrie et logée.

Elle fit mine de se prosterner à nouveau mais il l'arrêta d'un claquement de langue agacé et elle se contenta de s'incliner.

— Merci, seigneur magicien !

— Draken. Juste Draken, par les Jumelles.

— ...Draken, répéta-t-elle, avec une note d'hésitation.

Il hocha la tête, reprit son chemin. Elle lui emboîta le pas, légèrement en retrait, comme on avait dû lui apprendre chez les Shigeru.

§

La maison n'était pas grande, pas vraiment luxueuse non plus. Elle détailla avec surprise la petite masure au toit branlant, envahie par le lierre et les lézardes, les vitres sales et la peinture écaillée de la porte. Le magicien suivit son regard.

— L'intérieur est en meilleur état.

— Je... Je ne voulais pas laisser entendre que...

Leki se mordilla la lèvre un instant.

— Je pensais... Est-ce que les magiciens n'ont pas été... Je veux dire, cette maison est juste à l'orée de la forêt et... N'importe qui...

— Il y a une barrière magique, mais je ne l'active que lorsque je m'absente plusieurs jours. Les gens d'ici pensent que je suis apothicaire et viennent parfois me réclamer des breuvages. Je ne les ai pas détrompés. Il faut connaître la magie ou la médecine pour faire la différence entre deux potions qui ont un même effet.

— Est-ce que c'est... votre travail ?

— Non, répondit-il brièvement.

Elle n'insista pas, lui emboîtant le pas en silence quand il pénétra à l'intérieur. Le rez-de-chaussé était en effet plus engageant que l'extérieur, avec une grande pièce aux murs chargés de livres, une table où s'éparpillaient des courriers ouverts et un grand fauteuil près de la cheminée. Elle fronça légèrement le nez en avisant la couche de poussière sur le sol.

— Cette porte donne sur la cuisine, ton domaine. Celle-là au fond est celle de mon laboratoire, mon domaine exclusivement. La bibliothèque... Je suppose que tu peux y rester quand je n'y travaille pas. Sais-tu lire ?

Elle secoua la tête.

— Si tu te montres utile, je t'apprendrai plus tard. Il y a certaines tâches que tu ne pourras pas accomplir autrement, se justifia-t-il en réaction à sa surprise. Ne serait-ce que ranger cette pièce...

Leki jeta un regard incertain aux ouvrages sur les murs.

— Est-ce que ce sont des ouvrages de magie ?

— Certains. Aucun ne fait de magie spontanément, cependant ; dans les mains d'un éphémère, ce sont de simples livres. Allons à l'étage.

L'escalier grinça sous leurs pas. A mi-hauteur, elle trébucha sur un encrier qui traînait là, perdit l'équilibre. Draken saisit son avant-bras pour la retenir et elle eut un hoquet au contact glacé de sa main. Il s'empressa de la relâcher, marmonna une incantation et une lumière blafarde tomba sur eux depuis une boule de porcelaine accrochée au plafond.

— J'oublie toujours que les éphémères voient moins bien, s'excusa-t-il.

— Les magiciens voient dans le noir ? s'étonna Leki.

Draken émit un son amusé.

— Non. Nos yeux captent juste mieux la lumière. Comme... les chats, je suppose.

La jeune fille eut une vision du magicien avec des pupilles fendues et fluorescentes, frissonna et se demanda un peu tard si elle n'avait pas pris une décision irréfléchie. Elle jeta un regard en direction de la porte, par dessus son épaule.

— Notre température est plus basse, également, poursuivit Draken. Et j'étais dehors depuis un moment qui plus est.

Le magicien s'arrêta en haut de l'escalier, l'attendit. Après un dernier moment d'hésitation, Leki le rejoignit.

— Il y a une cave, j'ai oublié de le mentionner. La porte est sous l'escalier. Tu y trouveras du bois pour le poêle et la cheminée, de quoi faire le ménage et le garde-manger. Probablement un certain nombre de choses inutiles, aussi, il y a un moment que je n'y ai pas mis les pieds. Par précaution, ne touche pas d'objets qui ne te sont pas familiers, il se peut qu'il y traîne des artefacts.

— Je croyais que ce n'était pas magique dans les mains des éphémères ?

— Les livres ne le sont pas. Certains objets sont, eux, chargés en magie. C'est la plupart du temps sans danger, comme des tissus qui changent de couleur ou des perles qui chantent, les Jumelles savent que les aristocrates aiment ce genre d'excentricités. Mais certains sont conçus pour être des armes, également.

Leki hocha la tête.

— I pièces à l'étage, poursuivit Draken en s'engageant dans le couloir. Ma chambre, où tu peux rentrer pour faire un peu de ménage, sans toucher à rien de ce qu'il y a dans les placards ou sur les étagères. Ta chambre, une fois que tu auras débarrassé les affaires que Wix a laissées en plan. La dernière pièce sert de débarras, inutile d'y faire le ménage.

— Wix ?

— Mon précédent serviteur, gronda le magicien avec ressentiment. Qui s'est enfui avec une partie de mes affaires, ce sale gamin ingrat.

— Est-ce que vous n'allez pas...

Sa voix s'éteignit dans un marmonnement indistinct.

— Le poursuivre et le maudire sur 7 générations ? soupira Draken. Ou le dénoncer au guet ? Ça n'en vaut pas la peine : le temps qu'ils lui mettent la main dessus, il aura vendu ce qu'il m'a volé, probablement pour un dixième du prix car il n'a aucune idée de la valeur réelle de ces objets. Ceci n'est pas un encouragement à l'imiter, précisa-t-il en lui jetant un regard en coin.

Elle acquiesça vigoureusement.

— Le grenier, termina le magicien en désignant une trappe au plafond. Mon domaine également. Questions ?

Il y eut un flottement, tandis qu'elle réfléchissait. Draken finit par conclure :

— Si tu as des questions plus tard, il sera toujours temps. Ne me dérange pas quand je travaille, ne traîne pas dans mes pattes quand je suis de mauvaise humeur. S'il te reste du temps après avoir fini tes tâches, tant mieux pour toi.

Elle s'inclina à nouveau et sa voix chancelait de soulagement quand elle le remercia une seconde fois. D'un ton bref, Draken coupa court, annonçant qu'il serait dans son laboratoire jusqu'au dîner.

§

Leki tendit l'oreille, les sourcils légèrement froncés. En dehors du crépitement du feu et du raclement des couverts du magicien qui mangeait en face d'elle, le grand salon était silencieux. Au dehors, la pluie crépitait contre les vitres dans un chapelet de petits bruits légers et constants. Il lui avait semblé entendre... Elle jeta un regard en coin au magicien mais il griffonnait sur un papier tout en mangeant distraitement de l'autre main, visiblement concentré. Peut-être n'avait-il rien entendu. Elle n'était pas vraiment sûre elle-même d'avoir vraiment entendu quoi que ce soit.

Elle reporta son attention sur la nourriture. Le garde-manger du magicien n'était pas vraiment bien organisé, ni très rempli, mais elle avait malgré tout réussi à recréer à peu près l'une des recettes qu'elle maîtrisait le mieux. Le goût n'était pas assez relevé mais ça avait semblé satisfaire suffisamment son nouvel employeur pour qu'il en reprenne une seconde fois, ce qui était le principal. La prochaine fois qu'il lui prêterait attention, elle lui demanderait un peu d'argent pour aller renflouer ses épices et ses herbes au marché. Peut-être que quelques graines également...

A nouveau, le bruit qui avait attiré son attention la première fois se fit entendre et elle tourna la tête vers la porte. Quelque chose... grattait le battant.


N'hésitez pas à me signaler des fautes d'orthographe ou des incohérences.