Salutations,

Ceci est une nouvelle de moi-même et, en toute logique, elle m'appartient.

Pour information : ce texte comporte une relation gay entre deux individus de sexe masculin, donc les lectrices et lecteurs que cela dérange feraient mieux, dans leur propre intérêt, de ne pas poursuivre leur chemin. Il en va de même pour le rating de la fiction. Je vous prie de vous référer aux indications présentes sur ce même site et de les respecter.

Bonne lecture !


Réminiscences


Pour Stéphanie.


— Olivier ? Tu m'écoutes ?

Je suis perdu dans la contemplation du paysage et en détourne mon attention à contrecœur.

— Quoi ? Désolé, j'ai rien suivi, dis-je.

Héloïse — mon épouse —, soupire.

— Je te demandais ça : est-ce que tu ne crois pas qu'on devrait prévenir les filles ?

Son intonation est étrange, ça ne me plaît pas. Je ne comprends pas pourquoi elle se prend la tête avec cette histoire, et j'estime que nous n'avons pas de comptes à rendre à nos enfants, ce d'autant plus qu'elles sont parties en vacances avec des amis ; séjour qu'elles attendaient depuis des mois voire des années : la première fois qu'elles partent sans papa et maman. Est-ce qu'elles ont envie qu'on les dérange ? Je ne crois pas.

Je me mordille la lèvre inférieure — un tic —, avant de répondre.

— Non. Elles se fichent éperdument de savoir qu'on part à l'autre bout du pays ! Elles s'amusent avec des jeunes de leur âge, on est le cadet de leurs soucis. Et puis ce n'est que le temps d'un weekend.

Héloïse esquisse une drôle de moue. Elle a visiblement du mal à couper le cordon ; je ne vois pas d'autre explication à cette grimace. Elle ne dit rien et se concentre sur la route, le visage fermé. J'en profite pour recoller mon front à la vitre et revenir à mon observation du panorama qui défile.

Les paysages ne me disent rien, et visiblement, j'ai roupillé un certain temps.

J'aime la façon de conduire de mon épouse, j'ai toujours l'impression d'être sur un nuage. Trop fréquemment, ça me berce et je m'endors en moins de temps qu'il n'en faut. Quand je suis au volant, ça ne fait pas du tout cet effet-là à mes passagers, et ma femme est constamment crispée, désespérément agrippée à tout ce qui lui permet de ne pas être trop secouée par mes brusques à-coups.

Je ne sais donc pas où on se trouve, ni combien de temps on a déjà roulé. Peu importe, je me sens bien, là. Je ne pense à rien et je laisse pisser : c'est assez rare pour que je savoure pleinement le moment. Malheureusement — et alors que je suis sur le point de m'assoupir une nouvelle fois, les yeux clos et un léger sourire aux lèvres —, Héloïse brise de nouveau le silence. Je retiens un soupir : je ne suis pas le copilote idéal, je suis censé l'aider à rester alerte, pourtant je dors.

— C'est bizarre, on dirait que la brume est en train de tomber.

J'ouvre un œil distrait. En effet, le paysage se voile doucement.

— Où est-on ? lui demandé-je.

— Pas très loin du lieu d'arrivée. D'après le GPS, on y sera dans une vingtaine de minutes, répond-elle.

— Alors c'est normal, lui dis-je.

— Pourquoi ? me questionne-t-elle, dubitative. Il est à peine seize heures et le soleil brille, le ciel est dégagé, et d'un coup cet étrange brouillard sorti de nulle part s'installe. Regarde, on croirait même qu'il s'épaissit !

— Ça a toujours été comme ça, ici. Le bourg est tout près de la mer, la zone est marécageuse. Tu verras, une fois sur place ça ira mieux. Ça se sera levé en partie.

Je lui explique ça brièvement, tentant de la rassurer. J'avais complètement oublié ce détail brumeux. Je ne suis pas revenu ici depuis plus de trente ans.

— Tout de même, c'est surprenant, non ? affirme-t-elle, cherchant à obtenir ma validation.

J'ai refermé les yeux. Nous sommes bientôt arrivés, et j'aurais aimé me laisser bercer plus longtemps.

— Tu ne m'avais pas raconté cette anecdote concernant le brouillard, murmure-t-elle, avant de reprendre. À vrai dire, tu ne m'as jamais raconté grand-chose au sujet de cet endroit ! s'exclame-t-elle finalement.

— C'est parce qu'il n'y a rien d'intéressant à en dire, lui déclaré-je en me mordillant la lèvre.

En réalité, je suis incapable de me souvenir de quoi que ce soit avec précision. Ça remonte à ma plus tendre enfance. Il y a bien quelques bribes qui me viennent, mais rien de concret à appréhender.

— Tout de même, tu as grandi là-bas ! s'indigne-t-elle.

À son intonation, je peux deviner que mon épouse roule des yeux. Elle reprend la parole.

— S'il n'y a rien d'intéressant, pourquoi est-ce que tu veux qu'on y aille ? Je pensais au moins que ce serait plus ensoleillé que chez nous, ce bord de mer ! Quitte à partir en vacances en été, autant voyager dans un endroit sans brume et où il y a de quoi s'occuper, tu ne crois pas ?

— Si tu veux, après cette petite virée, on ira passer quelques jours ailleurs, répliqué-je.

Héloïse et moi, nous ne sommes pas contraignants. On forme une excellente équipe au quotidien. En général, ce qui lui va bien me va aussi, et inversement.

— Oui, ce serait pas mal, marmonne-t-elle distraitement.

Je cale un peu mieux ma tête et je laisse mes paupières s'abaisser. Évidemment, ça ne dure pas. Ma moitié est plus bavarde que jamais.

— Regarde-moi cette purée de pois ! J'ai rarement vu ça ! s'étonne-t-elle.

Bon gré mal gré, j'ouvre mes yeux pour constater qu'effectivement, on ne voit désormais plus rien ; pas même à un mètre de la voiture. Je me redresse et m'ajuste sur mon siège, subitement plus éveillé que je l'ai été de toute la durée du trajet.

— Rappelle-moi ce qu'on vient faire ici ? demande-t-elle en me jetant un bref regard.

Elle roule désormais — prudence oblige —, à la vitesse à laquelle on irait si on marchait sur le bas-côté. Je fronce les sourcils, sa question me perturbe. Je ne sais pas ce qu'on vient faire ici. Je n'ai pas particulièrement pensé à ce bourg depuis près de trente ans ; j'ai même dû l'oublier deux semaines après l'avoir quitté, tellement je n'en garde aucune mémoire. Néanmoins, depuis quelques jours, je me réveille avec cette étrange sensation qui me noue les tripes et qui m'obsède : cet étonnamment silencieux appel à revenir aux sources.

— Tu sais bien, une intuition, maugréé-je en grignotant ma lèvre inférieure.

Héloïse a souvent des pressentiments ou d'autres instincts en tout genre. J'ai toujours trouvé ça insolite, mais je l'ai invariablement suivi sans discuter. Elle en a fait de même pour moi dans ce cas précis, semblant comprendre — mieux que son mari —, ce qui m'arrive ; et je sais désormais exactement ce qu'elle veut dire quand elle me parle de son flair.

Elle hoche la tête, les lèvres pincées. Elle est très concentrée : il ne faudrait pas qu'elle renverse quelqu'un ni qu'on se prenne le fossé.

— On dirait bien que le GPS nous a lâché… il ne réagit plus, réalise-t-elle.

J'attrape la machine et y jette un œil.

— C'est pas grave, c'est au bout de cette route, et il n'y en a qu'une pour arriver au village. On y sera dans quelques kilomètres, tenté-je de la rassurer.

Ma femme acquiesce.


Vingt minutes plus tard — la brume ne nous permettant pas de rouler rapidement —, on commence enfin à y voir plus clair. Le brouillard se lève doucement — mais pas complètement —, et on peut distinguer les premières habitations.

— J'avais cru comprendre qu'il ferait beau dans ce patelin, mais on ne voit même pas le ciel ! s'exclame Héloïse tout en se penchant vers l'avant.

— Je t'ai dit que ce serait moins pire que sur la route, c'est tout, affirmé-je.

Ce séjour ne l'enchante pas et je comprends pourquoi : quelque chose me dit qu'on va aller de désillusions en déconvenues.

À mesure qu'on roule — avec une visibilité de trente mètres, pas plus —, je commence à avoir quelques souvenirs qui refluent. Toujours flous et imprécis, néanmoins, ils ont le mérite d'abonder.

— Tu m'as parlé de village, mais ça a plutôt l'air d'être une petite ville, non ? demande mon épouse.

Je hausse les épaules. Oui, peut-être. Pourquoi ai-je choisi de mentionner ce mot plutôt qu'un autre ? Probablement parce que j'ai toujours eu le sentiment, enfant, qu'un logis sur trois seulement était habité.

— Est-ce que tu peux me guider ?

Ce n'est pas tant une demande qu'une invitation à le faire. Le GPS ne capte plus — aucun réseau —, et même la vue satellitaire qui est censée se charger quoi qu'il arrive a planté. J'inspire doucement et je laisse mon intuition nous mener — je n'ai pas la moindre idée de ce que je cherche —, ma raison me dicte de nous trouver le lieu où nous allons passer la nuit. Mollement, le souvenir d'un vieil hôtel émerge. J'indique donc vaguement la direction de ce qui me semble être le centre de cette petite ville. Si ce lieu existe vraiment, il devrait se trouver là-bas.

— C'est étonnant : on est en été, pendant les vacances scolaires, il fait beau et chaud, l'après-midi bat son plein, et il n'y a pas un gamin dehors ! Ni personne d'autre, d'ailleurs ! constate Héloïse.

Je vois qu'elle fronce les sourcils. Il est vrai que cette ambiance est surprenante, mais ici, je trouve ça normal. J'ai toujours connu le bourg aussi silencieux : c'est même l'une des raisons pour lesquelles j'étais persuadé qu'il y avait moins d'habitants que de maisons.

— Peut-être que les gens ont quitté le coin pour aller s'installer dans une grande agglomération proche… ce patelin me file déjà le bourdon — sans vouloir te vexer, chéri —, alors je n'ose pas imaginer l'état psychologique de ses résidents, poursuit-elle.

Je hoche la tête.

— Tourne à gauche, ici, dis-je subitement, me stupéfiant moi-même.

Ça sort tout seul, j'ignore s'il s'agit de la bonne direction. Héloïse suit mes instructions sans broncher — elle est confuse, je sens que son esprit fourmille d'interrogations —, s'engageant sur la voie indiquée.

— Les rues sont vraiment très larges, ce qui est plutôt drôle pour une si petite ville, dit-elle.

— C'est certainement parce qu'ils ont beaucoup de place. En tout cas, les lieux sont toujours aussi mal entretenus… t'as vu la crevasse sur le trottoir, là-bas ? Ça pourrait être dangereux, annoncé-je en effectuant un signe de tête vers l'objet de mon attention.

Elle y jette un bref coup d'œil et acquiesce.

— Ah oui ! Je comprends mieux pourquoi les parents ne laissent pas trainer les enfants à l'extérieur !

On roule encore une centaine de mètres avant que je ne lui demande de se garer. Il n'y a aucune autre voiture à l'horizon. Ni sur la route, ni stationnée. Même si je ne vois pas à plus de trente mètres — à cause du brouillard —, je sais pertinemment qu'il n'y a pas de circulation. Il n'y en a jamais eu.

Je lève les yeux vers le vieil hôtel. Il n'est pas engageant et il semble encore plus petit et plus miteux que dans ma mémoire trouble. S'il y a dix chambres à louer, c'est le bout du monde.

— C'est ici qu'on va dormir ? commence à dire Héloïse, méfiante. T'es sûr que t'as pas de la famille qui pourrait nous héberger pour une nuit ?

Je secoue fermement la tête, tentant de fouiller dans mes souvenirs. Je ne pense pas connaitre la moindre personne ici, ça ne me dit absolument rien.

— Dommage, soupire mon épouse.

Elle ouvre le coffre et j'interromps brièvement mon inutile effort intellectuel pour récupérer notre valise commune. Puis elle verrouille la voiture et on se dirige vers l'entrée.

— Il n'y a certainement aucun doute là-dessus, mais j'espère qu'il leur reste au moins une chambre pour nous, avance-t-elle sans grande conviction. Quand j'ai tenté de les joindre, hier et l'avant-veille, ça sonnait toujours occupé.

Je mordille consciencieusement ma lèvre — supérieure, cette fois-ci. J'ai essayé d'appeler l'hôtel, moi aussi… sans plus de succès.

On arrive devant l'entrée, et la vieille vitre teintée — qui n'a pas été nettoyée de manière consciencieuse depuis longtemps —, nous renvoie de ternes reflets de nous-mêmes. Héloïse est petite et mince, assez musclée — elle est sportive —, et sa tenue indique clairement qu'elle est venue ici avec, en tête, l'idée d'aller randonner en bord de mer pour profiter des paysages : teeshirt coloré à la coupe élégante, legging sportif moulant et sombre, chaussures de course aux pieds. Elle vient de nouer une veste à fermeture éclair autour de sa taille. Ses cheveux blonds, frisés et mi-longs sont attachés négligemment ; quelques mèches s'échappent, et ça lui va bien. Ses grands yeux cuivrés toisent les rares bâtiments qui nous entourent. Son visage fin et son nez en trompette ne sont pas aussi enjoués que de coutume.

Mon reflet — tout près du sien —, affecte la même expression. Je suis de taille moyenne, et j'aurais dû passer chez le coiffeur avant de venir ici. Mes cheveux châtains — légèrement poivre et sel sur les tempes — commencent à pousser un peu trop, et on voit divers épis apparaître ça et là. J'ai une bonne stature, ma femme m'a converti à son goût immodéré pour le sport. Je porte un vieux jean, des baskets et un teeshirt tout ce qu'il y a de plus passe-partout ; et mes yeux verts analysent nos reflets. J'aurais aussi dû penser à me raser. Ma barbe de trois jours a plus du double d'âge.

Héloïse et moi sommes des quarantenaires au dynamisme débordant. On bosse beaucoup, on bouge tout autant, et on ne se pose jamais. C'est la première fois depuis des années qu'on part quelques jours en tête à tête. Je regrette déjà de l'avoir amenée ici… Néanmoins, je pousse la porte de l'entrée et — exceptionnellement —, j'entre sans céder le passage à mon épouse. Je ne me sens pas en confiance ici.

L'intérieur est sombre et tranche avec la brume aveuglante qui règne à l'extérieur. Ma vue peine à s'y accommoder, et dans mon dos, je pourrais presque certifier avoir entendu Héloïse jurer tout bas.

Après quelques secondes de gêne, mon regard balaie la pièce. On se croirait à une autre époque. Mobilier fait de vieux bois sombre richement orné, mais ayant perdu sa couche de vernis ; tapisserie obscure contre les murs, éclairage d'une puissance digne du début du vingtième siècle, odeur de renfermé et silence pesant. Je n'en distingue pas beaucoup plus à ce stade-là. Je peux seulement dire que ce n'est pas engageant, toutefois nous n'avons pas d'autre option si nous souhaitons dormir en ville.

— Bonjour, que puis-je pour vous ? clame une voix monocorde.

Nous tournons tous les deux — d'un geste parfaitement synchronisé — le visage en direction du son. Je repère alors une petite dame que je n'avais pas encore aperçue jusque-là. J'avance donc vers elle, tandis qu'Héloïse se plante dans l'entrée. Je crois que la décoration l'a définitivement refroidi.

— Bonjour, nous souhaiterions réserver une chambre : une seule nuit pour commencer, peut-être deux par la suite. Est-ce possible ? Il vous reste de la place ? lui demandé-je.

Elle n'est pas avenante, cette femme. Pas un sourire, rien. Elle me dévisage sans un mot et sans un mouvement. La pénombre ne me permet pas de lui donner un âge, elle ne semble pas en avoir. Un seul adjectif me vient à l'esprit la concernant : terne. Un peu comme les gens que j'ai pu connaître ici et qui se rappellent à moi, toujours flous pour l'instant, si ce n'est cette sensation de fadeur poussée à l'extrême.

— Il me reste une chambre, répond lentement la dame en déposant une petite clef — accrochée à un bout de ficelle — sur le comptoir d'accueil. C'est au premier étage, tout au bout du couloir. L'ascenseur est en panne, empruntez la cage d'escalier qui se trouve ici à ma droite. Le diner est servi de dix-huit heures trente à vingt heures. Le petit déjeuner de sept heures à dix heures. Vous pourrez payer en partant.

J'acquiesce tout en frottant distraitement mes dents sur mes lèvres, et elle disparait derrière une petite porte qui était cachée à ma vue ; sans que je n'aie le temps de répliquer. Je tends la tête, voir si je la perçois — sans succès —, attrape les clefs et vais trouver ma femme, qui patiente sagement à bonne distance d'ici.

— Alors, cette rencontre avec les autochtones ? me demande-t-elle à voix basse.

— Absolument charmante, réponds-je en esquissant une grimace. En bonus, on a récupéré la clef d'une chambre dont je ne doute pas de la modernité !

Héloïse glousse doucement, tandis que je repère les escaliers. On grimpe à l'étage, jusqu'à ce qu'on débouche sur un couloir encore plus glauque que l'accueil. Là, ça nous coupe l'envie de rire. On se resserre l'un contre l'autre, et on avance au pas de course jusqu'à atteindre le bout du corridor ; qui nous semble interminable. Je cafouille un peu trop pour glisser la clef dans la serrure, et je sens la main de ma chère et tendre qui me comprime le bras, pressante. Dès que la porte est ouverte, on s'engouffre dans la chambre et on s'y enferme avec un soupir de soulagement.

Étonnamment, l'ambiance y est bien moins lourde qu'ailleurs dans l'hôtel. D'accord, tout est couleur camaïeu de jaune pisse — c'était probablement blanc l'année de ma naissance —, toutefois on y voit nettement plus clair. La fenêtre qui donne sur la rue ne permet de distinguer que la brume — ou presque —, mais elle a le mérite de bien illuminer la pièce ; qui reste cependant d'une propreté douteuse.

Ma femme s'assied un instant sur le lit, fermant les yeux pour frotter ses tempes.

— J'ai un léger début de migraine, je crois, soupire-t-elle.

Je m'approche d'elle et passe délicatement ma main sur son dos en signe de réconfort. Je culpabilise un peu : j'ai dormi pendant presque tout le trajet, j'aurais dû proposer de prendre sa relève à un moment — elle aurait probablement refusé, ceci dit —, pour éviter qu'elle ne s'épuise autant. La journée est bien trop riche en émotions incongrues pour nous. On n'a pas l'habitude de perturber notre routine.

— Si je peux faire quelque chose pour toi… commencé-je.

— Non, c'est gentil, je vais juste aller me laver, j'ai besoin de me rafraichir ; en espérant que la salle d'eau ne soit pas dans le couloir !

Je ricane face à cette bonne blague tandis qu'elle se relève, ouvre la valise que j'ai déposée sur une chaise, et attrape sa trousse de toilette et sa serviette avant de filer dans la petite pièce que nous n'avons pas encore visitée. Elle ne ferme pas la porte et ça m'attendrit. Elle ne se sent pas — elle aussi — en confiance ici, et je dois reconnaitre que je n'en mène pas large non plus. J'en profite pour m'allonger un instant, occupé à poursuivre mon effort de mémoire.

Cet hôtel ne me dit rien. Tout au plus, je connaissais son existence ; et encore, merci internet. J'avais en mémoire des bribes de sa devanture. En même temps, je vivais ici, donc mes parents avaient une maison. Je ne parviens même plus à me souvenir de mes parents : les ai-je seulement connu ? Il n'y a pas d'image qui me revient. J'ai le vague souvenir en tête d'un homme — d'un certain âge déjà —, mais qui était-il ? Quant à la maison, aucune idée… j'entends confusément la houle, et je vois des rosiers. C'est tout. J'ai certainement vécu dans un petit pavillon avec jardin, situé au plus près de l'océan, donc certainement excentré par rapport à la ville.

Je dégaine mon téléphone pour enclencher le GPS et voir si je trouve des hameaux en bord d'eau. Ça ne capte pas. Je ris jaune. Je n'aime vraiment pas la tournure que prennent les événements. Sans compter le fait que nous soyons injoignables : si mes enfants ont le moindre problème, ils n'auront même pas la possibilité de se tourner vers nous. Alors je me relève et vais vérifier l'état du réseau sur celui de ma femme ; le problème est le même.

Je me mordille le coin de la lèvre supérieure avec un certain acharnement. Il va encore falloir y aller à l'instinct. Ce n'est pas ma façon de procéder, mais je n'ai jamais eu aucune information en ma possession pour déterminer d'où je viens vraiment. Mes parents — adoptifs — m'ont récupéré vers l'âge de huit ans, je venais d'une grande ville proche de celle-ci et apparemment, ils ont tout de suite craqué sur moi, car je ne me souviens pas d'avoir passé une seule journée en institut quelconque. Aussi fou que cela puisse paraitre, j'ai toujours eu le sentiment que ma vie avait démarré ce jour-là. Je ne sais pas ce qu'il est advenu de mes parents biologiques, et lorsque j'ai cherché à me renseigner auprès des organismes qui avaient géré l'adoption, on m'a répondu avec un certain embarras : mon dossier aurait été perdu ; on ne savait comment.

À un moment de ma vie, quand j'ai commencé à piger plus de choses, ça m'a beaucoup pris la tête. J'ai crié à la théorie du complot et j'en ai voulu à ma mère et à mon père adoptifs, qui semblaient pourtant sincèrement aussi démunis que moi. On a tenté d'en savoir plus, toutefois nous n'avons jamais obtenu ne serait-ce qu'une seule information. Et mon incapacité à me souvenir de quoi que ce soit n'a pas aidé. Lorsque j'ai épousé Héloïse et qu'on a fondé notre famille, j'ai remisé ça à un poil plus tard — pris dans le tourbillon de ma vie qui s'enrichissait —, me promettant de prendre rapidement le temps qu'il faudrait pour tirer ça au clair. Étrangement, je n'y ai plus pensé — ce qui me parait désormais complètement fou —, jusque cette semaine. Je ne comprends pas pourquoi tout m'est revenu maintenant. Seulement quelques jours auparavant. Impossible de dénicher ce lieu avant, ni même de saisir la moindre bribe de souvenir.

Mon épouse revient dans la pièce.

— Pas d'eau chaude, m'annonce-t-elle. Heureusement qu'on est en plein été et qu'il fait plutôt lourd — et aussi qu'il y a un terrifiant couloir entre nous —, parce que je serais bien allée voir la standardiste pour m'en plaindre.

— On profitera du diner pour le faire. C'est servi super tôt ! On va même pouvoir y aller dès que tu seras prête. J'irai me laver en remontant, lui réponds-je.

Elle s'habille, tandis que j'essaie encore de raccrocher quelques bouts de souvenirs en vain.

— On est obligé de manger ici ? Il n'y a pas de restaurant en ville ? s'informe-t-elle.

— Bonne question… on demandera ça à la dame de l'accueil ? tenté-je.

Elle dodeline la tête, occupée à enfiler ses chaussures.

Puis on quitte la chambre, pas plus rassurés par notre deuxième excursion dans ce sordide corridor. On court presque jusqu'au rez-de-chaussée, où personne ne nous attend.

— Je vais voir si je trouve la bonne femme, chuchoté-je à l'attention d'Héloïse.

— Je viens avec toi ! réplique-t-elle instantanément.

N'y voyant rien, on fait le tour des vastes pièces qui nous sont accessibles. Pas un rat. La salle de restauration est ouverte et aussi vieillotte et sombre que le reste des lieux explorables à cet étage, mais on y voit pas mieux.

— Qu'est-ce qu'on fait ? m'interroge Héloïse, à voix basse.

— J'en sais rien… je te proposerais bien de sortir chercher un restaurant. La ville semble assez grande, on doit bien pouvoir en trouver un, dis-je en parlant sur la même fréquence faible.

— Vendu ! dit-elle, satisfaite.

On s'en retourne vers l'entrée de l'hôtel, et à l'instant même où nous allons franchir la porte, la standardiste nous cueille.

— Vous sortez ? demande-t-elle de sa voix monocorde.

On sursaute tous les deux : aucun de nous ne l'avait repéré.

— On va manger dehors, dis-je. Il y a bien des restaurants en ville, non ? répliqué-je poliment.

Mon épouse s'agrippe à mon bras.

— Il est fermé en cette saison. Vous pouvez diner ici, dit-elle, impassible.

— En cette saison ? Vous n'avez qu'un restaurant en ville, et il ferme lorsque la plupart des gens viennent profiter des bords de mer ? s'étonne Héloïse.

— Il est fermé, répète la dame, stoïque.

Je sens que ma femme s'apprête à lui rentrer dans le lard, alors je pose une main sur son épaule, dans une tentative d'apaisement.

— Bien, dans ce cas, nous dinerons ici ce soir, dis-je à contrecœur.

Ce personnage ne m'inspire aucune confiance, et dans l'immédiat, je ne préfère pas la contrarier. Mon épouse capte — sans un mot — mon intention, et elle me jette un regard compréhensif.

— Suivez-moi, je vais vous installer à votre table.

Elle nous escorte jusqu'à la salle que nous avons déjà visitée et nous fait asseoir.

— Ce soir nous proposons une soupe de poissons, la pêche du jour, annonce-t-elle.

— Je préférerais une petite salade, si possible : vous avez une carte des salades ? questionne Héloïse.

— Nous proposons une soupe de poissons, répète notre hôtesse, imperturbable.

— Eh bien, va pour deux soupes de poissons, alors, dit Héloïse, non sans une certaine ironie.

— Je prendrais bien un verre de vin pour accompagner le repas : que nous proposez-vous ? demandé-je.

— Je vous apporte un pichet de vin, déclare-t-elle sans entrain.

— Et une carafe d'eau, s'il vous plait ! s'exclame ma femme, alors que notre serveuse improvisée nous a déjà tourné le dos.

— Ce qu'il y a de super, ici, c'est le choix ! marmonné-je en gloussant doucement, pour détendre un peu l'atmosphère.

Je soupçonne mon épouse d'être agacée par la situation. Elle soupire en m'adressant un petit sourire.

— Comment tu te sens ? Le mal de crâne est passé ?

Elle secoue la tête.

— Pas terrible, me répond-t-elle. Mais ça ira mieux après ce repas de rêve, quand on ira marcher un peu dehors pour se dégourdir les jambes et pour profiter de la lumière du jour.

Nous sommes, bien évidemment, les seuls clients. Héloïse reprend.

— Tu te rends compte, on a croisé que cette vieille mégère ! C'est pas du tout engageant !

J'acquiesce, occupé à faire glisser mes dents sur ma lèvre inférieure.

— On est relativement loin de la mer quand même, non ? m'interroge-t-elle.

— Je dirais trois ou quatre kilomètres, annoncé-je.

— Ça nous ferait une belle balade pour digérer cette soupe ! Quelle idée de proposer ça par ce temps-là…

Elle roule des yeux et je lui souris. Tout est étrange ici, et la logique des choses semble nous échapper à tous les deux. Néanmoins, le diner est rapidement servi — sans un mot —, par la seule autochtone que nous ayons vu depuis notre arrivée en ville.

— C'est pas terrible… grommelle ma femme — en grimaçant —, après une première bouchée.

J'observe mon assiette sans grand entrain, et décide plutôt de remplir mon verre de vin quasi à ras bord. J'esquisse un mouvement — en direction du pichet — à l'attention d'Héloïse.

— Oui, vas-y, pourquoi pas : il faut soigner le mal par le mal, et si je bois assez vite, j'aurais peut-être l'impression que ce que j'ai dans l'assiette n'est pas aussi vieux que la déco, chuchote-t-elle.

Je la sers et on lève nos verres pour trinquer. Dès la première gorgée, nos yeux picotent et notre visage imprime la même mimique.

— Bon sang ! C'est du vinaigre ! dis-je, indigné qu'on nous ait apporté pareil breuvage.

Mon épouse déglutit péniblement, tout en hochant la tête.

— Je peux pas, là. Je vais me boucher le nez et avaler cette soupe en fermant les yeux — car j'ai faim —, mais il est hors de question que je mange ici une fois de plus.

— Parfait, ça me va, dis-je simplement.

Je crois que jamais nous n'avons diné aussi vite. On expédie la soupe en cinq minutes chrono en main, et on se met debout, ne souhaitant pas prendre le risque de nous voir proposer un dessert difficile à refuser. Héloïse passe devant moi, se dirigeant sans hésitation vers l'extérieur. Je la talonne, et cette fois personne ne se met en travers de notre chemin. À peine le pied dehors, je laisse échapper un soupir de soulagement et constate que ma femme en fait de même.

Néanmoins, notre répit est de courte durée. Dès que j'essaie d'observer la rue alentour, je me heurte à l'épais brouillard. Il est à peine dix-neuf heures, en plein mois d'août, il fait jour, et on ne voit pas à deux mètres. Ça me désespère. De plus, un froid inexplicable me saisit. À croire qu'on a perdu vingt degrés en deux heures de temps.

— C'est quoi ce délire ? s'exclame mon épouse.

Je sens qu'elle nage dans la même incompréhension que moi. Elle se frotte les bras pour se réchauffer, tout en plissant les sourcils.

— On fait quoi ? lui demandé-je.

Je n'ai aucune envie de rentrer, pourtant je ne suis pas plus motivé par notre intention initiale de marcher jusqu'aux falaises qui bordent l'océan dans ces conditions. C'est le coup à chuter dans une crevasse et à mourir bêtement sous prétexte qu'on ne voit pas où on met les pieds.

— Je sais pas, me dit Héloïse.

Je suppose que le même dilemme nous tourmente. Nos yeux se croisent, et une seule conclusion s'impose. Il n'y a rien à faire dehors, on serait bien mieux si on allait s'enfermer dans la chambre pour la nuit. Alors on rentre, contre notre gré, mais persuadés d'avoir pris la bonne décision.


Je me suis réveillé à l'aube, la lumière s'infiltrant sans pitié à travers les rideaux troués vissés à la fenêtre. Je me suis tourné et retourné dans le lit, espérant me rendormir, sans succès. On devine aisément que la brume ne s'est pas complètement levée. Le matelas n'est pas spécialement agréable non plus, je sens comme un ressort — ou plusieurs —, qui m'empêche de me sentir bien lorsque je suis allongé, et je ne parviens pas à me positionner sans que ça ne me gêne. Je finis par me lever.

Héloïse dort encore. Il faut dire que la migraine ne lui a pas laissé de répit hier soir, s'intensifiant et la poussant à se mettre très tôt au lit. J'en ai fait de même, ne tenant pas à lui faire subir du bruit ou de la lumière. Je me suis greffé les écouteurs de mon téléphone sur les oreilles, et j'ai écouté des podcasts que j'avais soigneusement pris le temps de télécharger. J'ai l'habitude d'y prêter attention quand je pars courir seul. Ça occupe. Et hier soir, ça a parfaitement fait le boulot. Je suis parvenu à m'endormir en cessant de me prendre la tête avec ces souvenirs d'enfance beaucoup trop furtifs. Ils me font l'effet de ces rêves qu'on a l'impression d'appréhender dans leur globalité, et dès lors qu'on cherche à les formuler, il n'en subsiste plus rien ; si ce n'est une drôle de sensation, alors qu'on réfléchit un long moment avant de réaliser que tout s'est volatilisé. Parfois des bribes reviennent, cependant c'est rare !

Debout, je m'accapare la salle de bain pendant quelques minutes, puis m'habille. Lorsque je reviens dans la chambre, Héloïse a ouvert un œil morose. Elle m'observe, et rien qu'à voir sa petite mine, je sens qu'elle n'a pas passé la meilleure nuit de sa vie, loin de là.

— Bonjour ma belle. Bien dormi ? demandé-je tout de même, en lui adressant le sourire le plus enjoué possible.

Elle baille, s'étire, puis reporte son attention sur moi.

— Oh non… quelle nuit pourrie ! La migraine n'est pas passée, figure-toi. Je crois que j'ai dormi avec ce sentiment d'avoir mal… tout le temps ! Je ne comprends pas, ça ne m'arrive jamais ! s'exclame-t-elle, grincheuse.

J'esquisse une petite grimace de compassion avant de m'exprimer.

— Dans ce cas, prends le temps de te reposer. Je vais aller faire un petit tour en ville, et…

Ma femme m'interrompt.

— Je viens avec toi. Tu te débarrasseras pas de moi comme ça, et je refuse de rester seule dans cet hôtel de l'horreur avec la dame qui fait peur ! Sauf si c'était un cauchemar ?

Je secoue la tête en me mordillant la lèvre supérieure.

— Non, c'était pas un mauvais rêve… ou alors on a eu le même !

Elle soupire, tout en se levant péniblement.

— Attends-moi, tu veux bien ? Je vais me préparer en quelques minutes, et l'air de la mer va forcément me faire le plus grand bien.

J'acquiesce, tout en allant jeter un coup d'œil à la rue : se trouve-t-on côté rue ? Je n'ai même pas pris deux secondes pour y réfléchir. Lorsque je tire sur les rideaux, je me rends vite compte que le temps est — surprise — brumeux. Néanmoins, on voit relativement bien. On devine presque un ciel bleu, au-dessus de cette couche vaporeuse. Par contre, on ne voit pas la rue — on se situe de l'autre côté —, et je distingue, au loin, le clocher de l'église. Une sensation bizarre me noue les tripes. Je connais cette église. Je ne sais pas encore pourquoi ni comment, mais j'ai dû y aller, c'est une certitude. Ce sera notre première destination !

Héloïse est rapidement de retour, aussi fraîche qu'elle peut l'être vu la nuit qu'elle a passée. On quitte la chambre, traversant le couloir toujours aussi vite et sans jamais y croiser la moindre personne. Une lumière défaille et on sursaute, hâtant d'autant plus le pas par la suite.

Une fois dans le hall de l'hôtel, on marche en cadence rapide vers la sortie, avant d'être interrompus par notre hôtesse préférée.

— Vous ne prenez pas le petit déjeuner ? demande-t-elle lentement, et sans une once de politesse.

— Non, on ne mange pas le matin, crache presque mon épouse, avant de sortir.

— À bientôt ! dis-je néanmoins à l'attention de la standardiste, talonnant Héloïse.

Nous sommes enfin dehors, et je respire une grande bouffée d'air. Le temps est doux, et je ressens enfin une légère et agréable sensation.

— Je suis désolée, je ne me voyais pas manger quelque chose là-bas, grogne ma femme.

— Parfait, ça me va. Pour être honnête, je n'ai pas spécialement faim. Et toi ? réponds-je.

— Du tout. Je ne pense qu'à mon pauvre crâne pour l'instant, m'avoue-t-elle en initiant quelques pas.

Je me mets en mouvement aussi, tout en lui confiant mon projet.

— J'ai eu comme un genre de souvenir en regardant par la fenêtre de notre chambre. L'église de la ville. Elle me rappelle quelque chose. Ça te va si on passe là-bas ?

Elle hoche la tête, me laissant prendre — légèrement — la tête de la marche. Je nous guide instinctivement, et en dix minutes à peine, on y est.

L'église est là, imposante, sobre et de couleur beaucoup trop sombre. On la contemple sans un mot. Elle n'est pas spécialement entretenue, il y a même certains carreaux brisés, et la porte en est entrouverte. J'ai presque l'impression qu'un léger brouillard s'en échappe, et ça me fait froid dans le dos.

— Tu veux vraiment rentrer là-dedans ? me questionne Héloïse, confuse.

— Pas tellement, lui dis-je. Mais je crois que je suis beaucoup trop curieux et relativement obsédé par la seule piste qui s'est imposée à moi que… je vais y aller, c'est certain.

Je m'applique à ne pas paraitre inquiet. Ce n'est qu'une vieille bâtisse décrépie, rien de plus.

— Je ne veux pas rester dans la rue, je ne sais pas qui je pourrais croiser, commence-t-elle avant que je ne lui coupe la parole.

— Il n'y a pas un rat… t'as vu quelqu'un pendant qu'on traversait le quartier ? annoncé-je, plus mal à l'aise à cette idée que je ne le montre.

— Non, murmure-t-elle. Peut-être qu'il est encore un peu trop tôt, il n'est pas huit heures, ce n'est pas étonnant de ne voir circuler personne à cette heure-là.

Je hausse les épaules et avance en direction de l'église. Héloïse me suit en trainant des pieds. Face à la lourde porte en bois, j'hésite à me dégonfler, toutefois je pousse légèrement dessus pour constater que ça ne bouge pas. Dans mon dos, je sens mon épouse faire un tour sur elle-même, semblant faire le guet, comme si ce que l'on fichait n'était pas légal. Elle balaie la rue du regard — plusieurs fois —, et pose son bras sur mon épaule pile au moment où je me décide à appuyer un peu plus fort contre l'entrée. Son geste m'arrête.

— Je crois qu'on nous observe, chuchote-t-elle.

Je me tourne et m'en retourne subrepticement.

— Je ne vois rien, répliqué-je.

Puis je me décide à pousser de toutes mes forces contre la porte entrouverte. Le battant se met en branle dans un horrible grincement, dont l'écho se propage à travers le quartier.

— Oh non… geint Héloïse.

Je ne fais pas le fier non plus, me mordant un peu trop fort la lèvre inférieure. Sans l'ombre d'une hésitation, cependant, je tire ma femme à l'intérieur. Nous ne sommes que de pauvres pécheurs, et nous voici forcément les bienvenus dans la maison du Seigneur ; c'est ce qui se dit.

Mon épouse s'accroche à mon teeshirt.

— Bon sang, Olivier… et si on n'a pas le droit d'entrer ici comme ça ? Vu l'extérieur, ça semble abandonné. C'est peut-être dangereux !

Tandis que mes yeux essaient de s'adapter à cette pénombre encore plus étouffante que celle de l'hôtel, je lui réponds.

— Tout te semble pas délaissé, à toi ? Si ça se trouve, c'est une ville fantôme, et il n'y a plus qu'une cinquantaine de résidents !

— Oui, c'est possible, dit-elle en semblant se détendre, se détachant de moi. On y voit rien du tout, par contre !

Elle esquisse quelques pas et dégaine son téléphone portable, dont elle active le mode lampe torche. Je me sens démuni. J'ai laissé le mien à l'hôtel — en train de charger —, et maintenant, je me trouve désarmé. Il m'aurait été bien utile, même si on ne capte rien. Peut-être qu'il y a du réseau ici, ceci dit.

— Tu captes ? lui demandé-je instinctivement.

— Non. Quand on est arrivé devant, j'ai essayé de voir ça, mais rien, pas un ersatz de réseau. Je voulais appeler les filles…

Je me sens tout chose, et cette sensation se dissipe rapidement. Elle secoue la tête en éclairant la vaste pièce, alors je fronce les sourcils. Le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne m'attendais pas à ça. Vu l'aspect extérieur du bâtiment, j'étais persuadé que tout serait sens dessus dessous à l'intérieur. Ce n'est pas le cas. Tout est en très mauvais état certes, néanmoins tout se situe bien à sa place.

— On dirait qu'il y a de la brume ici aussi ! s'exclame Héloïse.

Sa voix génère un écho et on se ratatine tous les deux. Je crois que l'un comme l'autre, on se sent de trop entre ces murs. Cependant, j'avance de quelques pas, peu enclin à passer outre un souvenir insaisissable, qui m'a noué les entrailles lorsque mes yeux se sont posés sur le clocher. C'est alors qu'un bruit mat se fait entendre au fond de l'église. La lampe torche tombe au sol, nous plongeant dans la pénombre.

— Ça va ? Chérie ? fais-je, inquiet.

Je l'entends remuer et saisir maladroitement son téléphone.

— C'était quoi, ça ? questionne-t-elle d'une voix blanche.

— Un chat, peut-être ? hasardé-je en meurtrissant nerveusement mes lèvres à l'aide de mes dents.

— Tu connais beaucoup de chats qui semblent peser une soixantaine de kilos ? me lance-t-elle.

— Un chien, alors ? tenté-je encore, sentant une légère trouille me contracter l'épiderme.

— On peut sortir de cette église, s'il te plait ? insiste-t-elle, livide, en se tournant vers moi.

Elle approche et m'attrape la main.

— Tu veux bien me prêter ton téléphone et m'attendre dehors ? J'en ai pour deux minutes, et je ressors aussi sec, dis-je.

J'ai vraiment besoin de cette lumière pour explorer les lieux — même s'ils ne sont pas engageants —, et peut-être espérer trouver un début de réponse à toutes ces questions que je me pose et qui sont contenues depuis tant d'années.

— Non, mon chéri… je te laisse pas ici tout seul, et je ne retourne pas dans la rue sans toi. On est observé dehors, je te dis. Et je crois bien qu'ici aussi, murmure-t-elle.

Je jette un regard suspect à tout ce qui nous entoure. Il n'y a que la brume que je vois remuer. Le reste me semble immobile, presque mort. Je secoue la tête.

— Je crois pas, et même si c'est le cas, on s'en fiche, non ? Il faut vraiment que je comprenne… et dans l'immédiat, je n'ai rien d'autre que ce souvenir, tu me suis ? l'imploré-je.

Elle soupire, tout en acquiesçant. Puis elle relâche ma main.

— C'est bon, d'accord, on fait le tour de ce maudit endroit…

Elle me tourne le dos et part dans une direction, balayant les lieux de sa lampe torche. On voit passer un rat au loin et je l'entends gémir. Je n'en mène pas large non plus, et je suis déçu de constater que l'intérieur de cette église ne me rappelle rien. Pas même une ancienne réminiscence de messe ou d'autre cérémonie. Je garde en tête le clocher, rien d'autre ; ça me frustre.

— Je crois qu'il faut que j'accède au clocher, chuchoté-je subitement.

— Pourquoi ? Est-ce que… commence Héloïse avant d'être interrompue.

La lourde et épaisse porte de l'église claque soudainement — nous enfermant entre ses murs lugubres —, dans un bruit assourdissant. Le choc est tel qu'un lambris se détache et chute au sol, puis que de la poussière nous tombe dessus. Ma femme pousse un hurlement, tandis que j'écarquille les yeux d'horreur, paniqué.

— On sort ! crie-t-elle en se dirigeant — au pas de course — vers la porte.

Je ne peux que la suivre, ne souhaitant pas rester ici une seconde de plus seul, plongé dans une obscurité qui dégage une certaine malfaisance. Mon épouse se jette sur la porte, tirant de toutes ses forces dessus.

— Oh non ! Non ! C'est coincé ! vocifère-t-elle en s'acharnant sur le battant.

Sans un mot, je viens lui prêter assistance. Sans plus de résultat. La porte est vraiment fermée : comme si elle était verrouillée, alors que nous n'avons croisé personne jusqu'ici.

— Il faut éviter de se faire un sang d'encre — tout va bien —, nous sommes simplement bloqués dans un vieux monument abandonné en pleine ville, donc quelqu'un va bien passer par-là et nous sortir d'ici ! m'exclamé-je à l'attention de mon épouse.

Je ne sais pas tellement si ce que je dis peut lui sembler ironique ou si ça la rassure vraiment. Comme elle bataille toujours fermement contre le battant, je penche plutôt pour la première option. J'ai, personnellement, cessé d'insister. Elle s'est ouverte avec facilité lorsque j'ai poussé dessus tout à l'heure. Un peu de force et ça bougeait sans peine. Là, si on ne parvient pas à l'ouvrir en s'excitant à deux dessus, je pense qu'il n'y a rien à faire.

— Est-ce qu'il y a quelqu'un dehors ? Nous sommes coincés à l'intérieur ! m'écrié-je en me penchant sur la serrure, là où je sais que de l'air passe.

Héloïse se met à tambouriner contre la porte, et je l'arrête rapidement.

— Tu vas te faire mal ! grogné-je.

— Je m'en fiche ! Olivier ! Je ne peux pas rester ici plus longtemps ! Je me sens mal ! Il faut qu'on sorte tout de suite ! enrage-t-elle.

J'acquiesce en me mordant la lèvre supérieure.

— On peut essayer de sortir par une des fenêtres aux carreaux brisés ? proposé-je.

— C'est pas trop haut ? C'est pas grave, on essaie ! s'empresse-t-elle de dire, refusant de voir un obstacle supplémentaire sur notre chemin.

Je me détourne de la porte.

— Parfait ! Éclaire la pièce, tu veux bien ?

Elle obéit, et la lueur vacille, signe qu'elle tremblote de peur. Je gage que moi aussi, mais j'avise la fenêtre la plus proche. Elle n'est pas trop haut placée. Il suffira d'empiler deux bancs et on pourra tous les deux se hisser. J'en suis tout à mes réflexions lorsque Héloïse s'exprime.

— Je crois qu'il doit y avoir une sacristie, non ? Il y a un passage généralement. Et dans la pièce, des fenêtres plus basses, tu crois pas ?

Je hausse les épaules. Nous ne sommes pas des spécialistes en la matière. Les seules sacristies qu'on ait visité jusqu'ici, c'était dans des films ou dans des séries.

— Ça mange pas de pain d'aller voir ça ! affirmé-je.

Je me mets en route, la laissant manier l'éclairage pour que je voie où je mets les pieds. On traverse l'église un peu comme on aurait parcouru l'affreux couloir de notre pension. On déniche rapidement — merci la lumière — une petite porte près de l'autel, qui s'ouvre après que j'ai mis deux coups dedans.

Pendant ce temps, mon épouse s'est armée d'un vieux candélabre encore tout agrémenté de ses toiles d'araignée ; qu'elle ne prend même pas la peine de détacher.

On pénètre dans la pièce — modeste — : c'est probablement la fameuse sacristie, on ne sait pas trop, mais c'est à taille humaine. Il y fait un peu plus clair que dans le reste de la bâtisse. Je me dirige vers la première porte que je vois et me jette dessus. Jamais — jusqu'à aujourd'hui —, je n'avais eu à enfoncer des portes. Malheureusement, celle-ci ne cède pas.

— Essaie avec ça ! me propose ma femme en me tendant son arme improvisée.

Je confirme que l'objet a l'air solide, mais je ne vois pas en quoi il pourrait m'aider à ouvrir une fichue porte. Je ne m'embarrasse pas d'une quelconque délicatesse et l'utilise plutôt pour finir de briser les carreaux d'une fenêtre, dégageant un espace assez large pour qu'on s'échappe.

— Vas-y, passe la première, dis-je à l'attention d'Héloïse.

Elle range son téléphone dans sa poche et commence à enjamber le chambranle. J'ai le stupide réflexe de vérifier si quelqu'un en a après nous dans l'église. Je tiens le candélabre bien en main jusqu'au dernier moment, quand l'instant est venu de quitter les lieux. On atterrit tous les deux dans la rue, à l'arrière de l'église. Je lève la tête vers le clocher, cherchant le meilleur moyen de l'atteindre, espérant qu'il ne faille pas repasser par l'intérieur pour y arriver.

— Il n'y a toujours personne dans le quartier, c'est louche ! grommelle ma femme.

Je ne réplique pas, j'ai esquissé quelques pas pour appréhender l'accès au clocher, et je crois bien que l'escalier qui permet d'atteindre le haut de la tourelle est en extérieur ; encore une porte à enfoncer !

— Et puis l'école en face, avec ce brouillard, elle ressemble aux hôpitaux psychiatriques qu'on voit dans les films d'horreur. C'est étonnant qu'elle soit aussi grande alors qu'on ne croise pas âme qui vive ! Je te préviens déjà, hors de question que je rentre là-dedans, ni nulle part ailleurs aujourd'hui. Notre hôtel est presque accueillant à côté de cette rue, de son église, et pire encore, de cette école ! monologue-t-elle.

Tandis qu'elle parle, je fronce les sourcils. Le mot école me fait réagir, et je me retourne. Un souvenir s'impose immédiatement à moi. Des enfants dans la cour, le vieil homme — toujours lui — qui me tient par la main et me parle avec douceur. Ça se précise. Je ne sais pas ce qu'il me raconte, mais je sais que j'ai été scolarisé ici.

— C'était mon école, dis-je tout d'un coup, en traversant la route sans prendre la peine de vérifier l'éventuelle circulation de voitures.

J'entends qu'Héloïse me suit et je me poste devant le bâtiment. Malheureusement, ici, pas de grille entrouverte. Si je veux y aller, il faut que j'escalade, et je n'en suis pas encore au point d'agir comme un hors-la-loi. J'avance le long du trottoir, puis reviens sur mes pas, face à l'entrée. Je me tourne alors vers mon épouse. C'est là que j'ai une vue dégagée sur le clocher de l'église. Je comprends mieux. Le clocher : c'est ce que je voyais tous les jours lorsque je quittais l'école.

— Tu m'as entendu, tout à l'heure ? Je ne veux pas pénétrer dans cette école… lâche ma femme, blanche comme un linge.

— C'est fermé, on ne peut pas rentrer, lui indiqué-je.

Je l'observe fixement. Elle a l'air mal en point et ne cesse de fixer l'horizon, d'un côté de la rue, puis de l'autre. Je sais qu'elle est persuadée qu'on nous observe, mais comme je ne vois rien, j'imagine que c'est l'un de ses pressentiments.

— Est-ce que tu veux qu'on retourne jusque l'hôtel ? lui demandé-je, inquiet pour elle.

— Non, surtout pas ! J'aimerai qu'on marche ; qu'on aille en bord de mer. Que la migraine me passe et qu'on n'entre nulle part. Dans aucun endroit bizarre ! Je veux rester à l'air libre, mais loin d'ici !

Elle essaie de me sourire, toutefois je vois que ce n'est qu'illusion. Sa tête la fait souffrir, et elle n'est pas rassurée. Moi non plus, je ne me sens pas à mon aise ici ; cependant, contrairement à elle, je suis obnubilé par mes origines et par ce que je suis susceptible d'apprendre ou de découvrir ici.

— Allons vers la mer, alors, dis-je simplement.

C'est une bonne idée, et d'après les rares souvenirs que j'ai pu avoir, la maison où j'ai grandi devait se trouver en bord d'océan.


Nous revoilà dans la voiture. L'intention initiale était de marcher en direction de la mer, mais à peine a-t-on quitté la ville — et ses dernières résidences —, que l'épaisse purée de pois nous est tombée sur le coin de la figure, apportant avec elle un air froid nous décourageant très vite. C'est à peine si on se voyait l'un l'autre ; alors on a rebroussé chemin, dépités comme rarement on l'a été. Héloïse s'est emmurée dans un silence maussade et moi je la suivais, anxieux. Je n'aime pas la voir dans cet état-là, ça ne lui ressemble pas du tout.

En arrivant devant l'hôtel, je lui ai proposé de prendre le volant pour aller se réfugier sur la plage la plus proche. Elle m'a adressé un petit sourire, heureuse que je lui propose de quitter cette maudite ville. Ce qu'on a fait.

La matinée est bien entamée désormais, et nous avons réellement le sentiment d'être les seuls dans les parages — avec notre hôtesse et son cuisinier d'exception, si tant est que quelqu'un se planque derrière les fourneaux —, le plat de la veille au soir semblait en tout cas porter sa signature à elle.

Mon épouse ne cache pas sa joie lorsque les habitations disparaissent et que nous rejoignons le petit chemin brumeux qui mène — d'après moi — à l'océan. Ma conduite est très lente — je suis un mauvais pilote —, car je fais mon possible pour avancer prudemment. Après un long moment, je constate que nous sommes encerclés par des arbres, et pas qu'un peu. C'est bizarre, un bois et pas la mer ? Je ne m'attendais pas à ça. J'essaie de me dire que si mon instinct m'entraîne par ici, ce n'est pas pour rien. Même sans voir où je vais, je n'ai pas hésité un instant à prendre certaines directions plutôt que d'autres lorsque l'on est arrivé sur des croisements nimbés de brouillard.

À mesure que l'on avance, la brume se lève un peu, et je vois enfin à plus de deux mètres. Près de moi, Héloïse est — pour une fois —, assoupie tandis que je conduis : un jour à marquer d'une pierre blanche !

Je suis désormais engagé sur un autre sentier encore plus étroit, et alors que le soleil est bien haut dans le ciel, on se trouve ici, perdus dans cette forêt — aux arbres immenses —, qui s'assombrit et qui s'étoffe à mesure que je roule, et auxquels le brouillard confère un aspect mystique. Je me sens à la fois rassuré et angoissé : c'est l'effet que cette étendue boisée a sur moi. Et je conduis en contemplant tantôt les arbres, et un peu plus régulièrement la petite route sinueuse qui prend forme devant moi. La brume est tout sauf immobile, comme dans l'église, et ça me fait un drôle d'effet. Il y a parfois du brouillard chez nous aussi, et il ne ressemble pas à ça. Peut-être qu'Héloïse a raison de penser que ça n'a rien de standard.

Je roule trop longtemps à mon goût. Je me demande comment on peut faire si peu de kilomètres en autant de temps. J'ai beau être un peu stressé, je commence à avoir faim. Je crois que l'heure du déjeuner approche dangereusement : je m'interroge sur ce qu'on va pouvoir manger, et où.

Tandis que j'espère arriver à bout de ce grand bois, je me heurte avec surprise à une grande grille en métal, très ouvragée et d'une autre époque. Elle est entourée de part et d'autre de hauts murs de pierres. La végétation autour est très dense. Je me gare sur le côté, par pur réflexe de ne pas stationner en travers d'un portail. Je sors de la voiture pour m'approcher de l'entrée de ce domaine, et je sens soudainement une vague d'euphorie m'envahir. Je me mets même à rire, seul face à cette grille. Un rire nerveux et incontrôlable, car on ne peut pas dire qu'il y ait la moindre drôlerie là-dedans, ni même que je nage dans le bonheur.

— Qu'est-ce qui t'arrive ? me demande mon épouse, perplexe.

Je me calme difficilement. Visiblement, mon fou rire l'a réveillé et elle se trouve désormais derrière moi.

— C'est ici ! m'écrié-je, ne reconnaissant pas ma voix sur le moment. J'ai vécu là-dedans ! J'en suis sûr ! Ça me revient !

Je revois — mentalement — le jardin et son immense roseraie. On ne la distingue pas d'ici, mais je sais où elle est. Je me souviens d'un peu plus de choses, maintenant. Je jouais dans le labyrinthe fait de haies taillées au cordeau, je passais des heures dans la serre avec le vieil homme — qui n'était peut-être pas si vieux que ça. Était-ce mon père ? Ou mon grand-père ?

— Tout a l'air abandonné, constate Héloïse, dépitée.

Je me mordille tristement les lèvres. Moi qui espérais retrouver quelqu'un de ma famille, ça s'annonce toujours aussi compliqué. Néanmoins, je ne vais pas cracher sur ces souvenirs qui émergent après des décennies d'oubli le plus complet.

— Je vais voir si on ne peut pas rentrer… murmuré-je.

Ma femme soupire.

— Olivier… on a déjà eu une très mauvaise expérience aujourd'hui… ronchonne-t-elle.

— Je sais. Mais là, je suis dans un lieu familier, j'y ai vraiment passé beaucoup de temps, enfant, justifié-je.

Je commence à raser les murs, guettant une ouverture plus petite que l'immense portail sous les épaisses couches de lierre — et de végétation en tout genre —, qui masquent les murs de pierres. Pendant que je cherche, je songe à la demeure. Vu la taille du portail, c'est un vrai domaine, et pourtant, impossible de remettre ne serait-ce qu'une sensation sur ma chambre, par exemple. Peut-être que je ne vivais pas ici, et que ce n'était qu'un lieu que je fréquentais. Je déniche néanmoins une petite grille, bien à l'écart : mon intuition me criait son existence, et je ne l'avais pas rêvée. Pas de chance, cependant, puisqu'elle est fermée et qu'elle ne semble pas assez abimée pour que je puisse espérer la faire céder.

— Bon… j'ai trouvé une entrée, mais c'est fermé… dis-je à l'attention de mon épouse.

Elle est restée à l'écart, appuyée contre la voiture. Elle observe les alentours, ne se sentant visiblement pas plus à l'aise qu'en ville. Je crois que la brume lui fait voir des choses. Les volutes qui remuent au loin lui donnent la sensation que nous ne sommes pas seuls, et pourtant… je crois personnellement qu'on ne pourrait pas être plus isolé qu'on l'est en ce moment.

Je fixe de nouveau — et longuement — la grille, observant ce que je parviens à voir du jardin embrumé — une longue allée de cyprès —, avant de revenir vers la voiture. Héloïse trifouille son téléphone, désabusée.

— Est-ce que ça va ? lui demandé-je.

— Non, je me sens mal depuis qu'on est arrivé dans ce patelin. Désolée de te dire ça, mais si on parvient à écourter le séjour, j'en serais vraiment soulagée… et puis j'arrive toujours pas à joindre les filles, ni personne… ça m'agace…

Je hoche la tête, pensif.

— C'est d'accord… de toute façon la grille est fermée, ça semble abandonné depuis des années, et je ne sais pas où aller par la suite. Alors on peut partir, si tu veux… réponds-je.

Dire que je suis déçu de ne pas pouvoir creuser le sujet est un euphémisme, cependant je ne me vois pas lui infliger ça plus longtemps. Ce d'autant plus que je ne l'ai jamais vue si confuse.

— Merci… en plus, je ne sais pas ce qu'on fiche ici… on devait pas aller en direction de la mer ? C'est fou que ton flair t'ait conduit ici. T'avais dû mémoriser ce chemin sans t'en rendre compte… avance-t-elle en secouant la tête.

— L'océan est au fond du jardin, répliqué-je malgré moi. Le domaine est situé sur une grande falaise.

C'est pour cette raison qu'on entend si bien le bruit des vagues, dans mes souvenirs. Elles viennent se rompre avec fracas contre la roche. Je souris intérieurement face à ce nouveau souvenir. Je me remémore que le vieil homme veillait constamment à ce que je n'aille pas trop au bord de la falaise ; c'était dangereux.

— C'est un très grand jardin, alors, car je trouve que ça ne sent pas comme en bord de mer, ici… constate ma femme.

Je sens qu'il y a une certaine suspicion dans ses mots. Elle remet tout en cause, elle est complètement perdue, tandis que de mon côté, je commence enfin à y voir plus clair.

— On y va, du coup ? me questionne-t-elle.

Mes dents raclent mes lèvres, et je dodeline la tête tout en ouvrant la portière de la voiture. Héloïse esquisse quelques pas, puis se fige.

— T'entends ça ? s'exclame-t-elle.

Je tends l'oreille, percevant un léger vrombissement.

— On dirait un bruit de moteur, non ? demande-t-elle.

J'acquiesce, surpris. Ne serions-nous finalement pas seuls en ces lieux ? Je balaie le paysage — dont l'horizon plafonne à vingt mètres maximum à cause du brouillard —, et je constate que mon épouse en fait de même. Bien évidemment, on ne repère rien, mais on entend le son se rapprocher.

— Les propriétaires sont peut-être de retour ? avance Héloïse.

— Après dix ans de vacances, dis-je en souriant.

J'essaie de ne pas perdre contenance, mais je suis tout aussi mal à l'aise que ma femme. Nous a-t-on suivis ? On reste planté là, conscients qu'une voiture approche. De toute façon, impossible de passer à double sens sur l'étroit sentier qui ne s'élargit drastiquement que lorsqu'on se trouve à une cinquantaine de mètres de l'immense grille. Une minute plus tard, un petit utilitaire un peu vieillot débarque, et on se gare près de nous. Rapidement, un jeune homme en descend, seul : la vingtaine, châtain, trapu, bronzé, tout sourire, des yeux pétillants et vêtu de sa tenue de travail.

— Bonjour ! s'exclame-t-il. Si je m'attendais à croiser du monde ici ! Vous vous êtes perdus ? nous demande-t-il de but en blanc.

C'est franc et poli. La seconde personne que nous croisons ici a l'air tout à fait normale. Ça me rassure, et je sens, près de moi, qu'Héloïse se détend aussi.

— Bonjour, réplique-t-on, quasi à l'unisson.

Puis je reprends, seul.

— On peut dire ça comme ça… nous ne sommes pas du coin, mais… j'ai grandi là-dedans… il y a très longtemps… dis-je simplement, en pointant du doigt le domaine.

Je n'en suis pas sûr à cent pour cent, pourtant je tente le coup. Je suppose un peu vite qu'il doit en savoir nettement plus que moi à ce sujet, s'il vient ici. Ce n'est pas le hasard qui a guidé ses pas, si ?

— Vraiment ! C'est vous qui me payez pour l'entretien du jardin, alors ? m'interroge-t-il, ravi.

— Non, ce n'est pas nous, a priori… répond ma femme, en lui rendant son sourire. On cherche juste à retrouver la famille de mon mari : il a vécu ici il y a plus de trente ans, mais il a été adopté par la suite.

Le jardinier fronce les sourcils, sa gaieté perdant en intensité.

— Alors c'est vous… mon arrière-grand-père me parlait de vous parfois, quand j'étais petit, je crois ! Vous viviez ici, oui, et, il ne sait pas pourquoi, un jour, sur ordre du comte, il a dû vous envoyer au loin. Ça l'avait rendu très triste, il vous aimait beaucoup… explique-t-il, visiblement ému.

— Oui… je me souviens de lui ! murmuré-je, moi aussi touché par cette confidence.

C'était lui, le vieil homme, sans l'ombre d'un doute. Je vais enfin pouvoir en apprendre plus !

— En arrivant ici, on était persuadé que le domaine avait été laissé à l'abandon ! reprends-je.

Héloïse passe sa main sur mon dos, et je comprends qu'elle n'ose pas interrompre la conversation, mais qu'elle est contente pour moi.

— Oui, c'est un peu bizarre… le comte — ou sa famille, je ne sais pas trop, je n'ai aucun contact direct avec eux, ils sont spéciaux —, continue de payer la mienne pour entretenir le domaine ; les jardins en particulier. C'est mon boulot à temps plein, ou presque. Je débarque en fin de matinée, quand la brume est la plus légère, et je repars lorsqu'elle commence à s'épaissir. Il y a de quoi faire, croyez-moi ! Je n'en viens jamais à bout ! Quand j'ai fini, il faut recommencer !

Je me mords les lèvres, ravi de ces premières explications.

— Ça vous embête si on vous tient un peu compagnie ? J'aimerais bien revoir ces jardins… osé-je demander, avec une once de culot teinté de gêne.

— Non, bien sûr, venez ! dit-il en nous faisant signe.

Il disparait derrière son utilitaire, s'équipant des outils nécessaires. Je me tourne vers ma femme et l'interroge.

— Ça ne te dérange pas, j'espère ?

— Non, du tout ! C'est presque surréaliste de rencontrer un être humain normal, ici ! Ça me remonte le moral ! m'avoue-t-elle en chuchotant.

Je glousse légèrement.

— Suivez-moi, on y va ! nous lance le jardinier.

Ce qu'on fait avec entrain. Il déverrouille la petite grille que j'avais dénichée, et nous laisse passer. Je ressens une certaine joie à me trouver ici, et je pars au-devant, revisitant les jardins de mon enfance. Quelques pas derrière moi, Héloïse entame une discussion avec le jeune homme.

— Vous vivez en ville, du coup ?

— Oui, un petit appartement un peu excentré, répond-il.

— Et il y a toujours ce terrible brouillard ? Il y a combien d'habitants ? demande-t-elle, cherchant des réponses à nos questions.

— Il y a moins de brume en hiver, mais c'est toujours comme ça. Il y a pas mal de monde, mais chacun vit un peu chez soi, vous savez… ce n'est pas une grande ville, il n'y a pas beaucoup à faire ! réplique le jeune homme.

— Tout de même… on a cru que c'était une cité fantôme ! s'exclame ma femme.

Il éclate de rire.

— Vous trouvez ? J'aime bien moi, c'est plutôt paisible ! affirme-t-il.

J'aurais plutôt dit « mort », mais bon… on doit être habitué à un autre rythme de vie, mon épouse et moi.

— Si on veut, oui, déclare Héloïse, sans conviction. Il y a des restaurants, en ville ? On ne savait pas où diner hier soir…

— Je ne sais pas, je ne suis jamais allé au restaurant, je vais tous les jours diner chez mes parents. Je crois qu'il n'y en a plus. Il a fermé, il me semble. Mais il y a des épiceries, vous pouvez faire vos courses !

— On va faire ça… décide-t-elle.

Sans regrets, je sens qu'on aurait été contraints de manger les restes de la soupe de poissons. Je contemple donc le jardin en les écoutant distraitement, et je redécouvre chaque recoin avec plaisir.

— Aujourd'hui, je vais commencer par cueillir les fruits bien murs du verger, ça me fait mes repas, en été ! annonce le jardinier.

—Quelle riche idée, commente mon épouse. On n'a pas déjeuné ce matin : ça ne vous embête pas d'en céder quelques-uns ?

— Du tout ! Ils vont pourrir si on les mange pas ! s'exclame-t-il.

Je sens qu'il est bavard, ça nous change de l'hôtesse malpolie. Un maigre rayon de soleil s'infiltre au travers de la couche de brume et nous caresse chaleureusement. J'en soupire de bien-être. Le temps est doux, et l'ambiance n'est pas du tout la même qu'en ville. Je marche vers le verger comme si j'y étais venu la semaine précédente. Je suis traversé de souvenirs, et je revois mon fantôme en ces lieux, courant dans ces allées, riant de sa voix aiguë d'enfant, croquant dans un fruit avec gourmandise, se piquant le doigt à une épine et pleurant, le vieil homme toujours sur ses talons. Par contre, je ne vois toujours personne d'autre, et je décide alors de cuisiner un peu plus le jardinier dès qu'on arrive à destination.

— On va vous filer un coup de main, annonce Héloïse en commençant à cueillir des fruits sans plus attendre, en croquant un dans la foulée.

Je m'y mets aussi, restant proche de notre nouvel ami, prêt à lui faire subir — moi aussi — un interrogatoire.

— Alors toute votre famille travaille ici, c'est ça ? demandé-je.

— Mon arrière-grand-père oui, et sa mère avant lui. Puis mon père s'est occupé des jardins pendant plus de deux décennies. J'ai pris la relève il y a quoi, cinq années environ ? C'est tellement triste, vous seriez venu ici il y a trois ans, vous auriez encore pu croiser mon arrière-grand-père. Vous étiez comme un petit-fils pour lui. Il vous aimait presque autant qu'il aimait mon père, je vous assure ! déblatère-t-il.

Je souris tristement. Ça me bouleverse plus que je ne pourrais le dire, d'avoir loupé le coche. Je suis certain qu'à son contact ma mémoire serait revenue ; et je suis persuadé d'avoir aimé ce vieux bonhomme comme mon grand-père. Je m'en veux de l'avoir oublié pendant si longtemps. J'attrape une pomme et croque subitement dedans, pour me remémorer leur goût. Elle est d'une variété petite en taille et très acidulée, mes préférées — probablement parce que je m'en goinfrais toute mon enfance.

— Elles sont pas encore très mûres, c'est pas ça que vous devriez manger. Il leur manque quelques semaines, me prévient le jardinier.

Je hausse les épaules. Peu importe, ça me fait plaisir quand même.

— Et donc, je suis de la famille du comte, c'est ça ? questionné-je.

Je ne sais pas qui est ce type, mais je ne le remets pas du tout. Et alors si je suis de sa noble famille et qu'il s'est débarrassé de moi — pourquoi ? —, je ne suis pas certain d'avoir envie de m'en souvenir.

— Honnêtement, je crois pas… de ce que je me souviens, mon vieux pépé disait qu'un jour, le comte était arrivé avec un bébé dans les bras. Et vous êtes resté plusieurs années. Ensuite, longtemps après, le comte lui a demandé de vous déposer dans un orphelinat. Il n'en a jamais su plus, et le comte n'était pas vraiment le genre de personne qu'on questionne, vous comprenez ? Mon arrière-grand-père en parlait avec beaucoup de crainte, même s'il m'a toujours dit que c'était du respect et pas de la peur.

C'est la douche froide. Je n'ai pas de vraie famille ici ? Seul le comte aurait pu savoir d'où je viens ? Je me sens tout chose — triste, déçu —, et d'un coup, plus perdu que jamais. Y a-t-il un moyen de découvrir mes origines ? Ai-je seulement connu mes parents biologiques ?

— Et le comte ou sa famille, je peux les joindre ? demandé-je.

J'aurais aimé entendre parler plus longuement de son arrière-grand-père qui m'a en partie élevé et qui semblait être un amour, mais ma rancœur grandissante à l'égard du comte en question — dont j'ignorais l'existence une heure à peine auparavant — prend le dessus.

— On ne sait pas où ils sont. On a des lettres, mais sans timbre, sans rien… ils ont demandé, il y a très longtemps, à ce que le jardin soit entretenu, et on reçoit juste l'argent une fois par mois. Ils savent même où j'habite, sans que j'aie dit quoi que ce soit. Je crois qu'ils ont le bras long. Par contre, je ne suis pas sûr que le comte soit encore en vie — ce serait même étonnant —, commence-t-il.

Il fait une pause un instant pour nettoyer une pêche et pour en débuter la dégustation. Je suis pendu à ses lèvres, troublé.

— D'après mon vieux pépé, le comte était déjà là lorsque sa mère a commencé à travailler au domaine, donc il devait déjà être très âgé quand lui-même a démarré le travail ici. Et mon propre arrière-grand-père a pris sa retraite quelques semaines après que vous soyez parti ; il avait déjà soixante-cinq ans à l'époque, au moins ! Donc je vous laisse imaginer l'âge du comte ! D'ailleurs, mon vieux pépé est la dernière personne à l'avoir vu. Il a dû mourir peu de temps après, je pense.

Il termine son fruit et range le noyau dans sa poche.

— Franchement, mon ancien disait que le comte n'avait aucune famille. C'est bizarre, parce qu'on reçoit cet argent et ces courriers qui sont bien les leurs. Mais le manoir, lui, tombe lentement en ruines. J'évite de m'en approcher. Je me sens bizarre quand je suis près de cette grande maison. C'est flippant. Et comme la famille ne vient jamais, je trouve ça louche, je me demande ce que ça cache, vous voyez ?

Je hoche la tête, tout en me rongeant doucement la lèvre inférieure.

— Ça vous dérange si je vais faire un tour près du manoir ? questionné-je.

Il hausse les épaules.

— Non, mais… n'essayez pas de rentrer, c'est une propriété privée, et j'ai pas les clefs de la maison, donc si vous cassez quelque chose, ça va me retomber dessus. D'accord ?

J'agite ma tête de haut en bas en lui adressant un sourire. Je ne compte pas lui nuire, à lui ni à personne.

— Chérie, fais-je en passant devant ma femme qui s'affaire à la cueillette un peu plus loin. Je vais faire un tour près de la maison, j'en ai pour quelques minutes et je reviens.

Elle se retourne pour observer le jardinier, qui travaille à quinze pas de là.

— Pas de soucis, vas-y, me lance-t-elle.

Je sens que la présence du jeune homme la rassure. Il est le premier événement normal de ces dernières vingt-quatre heures, ou presque, alors on en a instantanément fait notre point de repère.

Je leur tourne le dos à tous les deux et pars dans la direction opposée. Je crois savoir où se situe le manoir, planqué au milieu de cet immense domaine. Sur le chemin, je ne résiste pas à la tentation de m'approcher des falaises. Le bruit est assourdissant. On distingue à peine la mer, au travers des volutes brumeuses. À vue d'œil, j'estime la hauteur de ces falaises à une bonne trentaine de mètres. C'est très haut. Le danger des lieux me frappe de plein fouet, bien plus que ça ne m'effleurait visiblement l'esprit enfant. Je ne sais pas combien de temps je reste là, à contempler le paysage, tentant de me remémorter plus de choses. À un moment, je m'en détache et poursuis le chemin vers le manoir, contournant la roseraie puis le labyrinthe, aussi grand que dans mon souvenir, et très bien entretenu. Après une bonne marche, j'arrive enfin jusqu'à l'un des petits sentiers qui mènent au manoir — en retrait —, caché derrière d'imposants arbres.

Depuis l'aveu du jardinier comme quoi mes origines ne sont pas ici, je suis moins enjoué à l'idée de recouvrer tous mes souvenirs. Je doute d'avoir gardé en mémoire l'image de ma famille biologique si on m'a enlevé à eux alors que j'étais bébé. J'essaie de me dire qu'il faut que je fasse le deuil de mes origines. Le vieil homme avait bien plus de quatre-vingt-dix ans lorsqu'il est décédé il y a quelques années. Je n'ose imaginer l'âge du comte, vivant visiblement seul en ces lieux, s'il n'était pas déjà mort. Il aurait bien plus de cent ans, et probablement pas toute sa tête. Il ne me parait pas utile de partir à sa recherche, je doute de trouver la moindre information. L'histoire racontée par le jeune homme suppose une explication peu convenable, et ça m'atterre plus que ça ne titille ma curiosité.

Le manoir devant lequel je me fige est une belle bâtisse, et il m'apparait tel un petit château. Malheureusement, comme le reste des constructions de cette ville et de ses environs, il est abandonné, un peu en ruines, et extrêmement lugubre. À première vue, aucun souvenir ne se bouscule au portillon lorsque je le fixe. J'avance encore, admirant les lieux et réalisant pour la première fois — depuis mon arrivée en ville la veille —, que le silence qui règne ici est quasi religieux. On n'entend pas un oiseau, pas un animal, rien. Le bruit des vagues, ça oui, mais pas âme qui vive, peu importe son espèce. Une étrange sensation me saisit ensuite, alors que je suis encore obnubilé par ce fait étrange. Un souvenir qui remonte, puissant, intense. Je suis là, face à l'entrée du manoir — comme à présent —, mais la porte est grande ouverte. Je — le fantôme de mon enfance —, regarde l'entrée, qui se prolonge par un long couloir sombre, pour terminer — au loin —, sur une grande et lumineuse fenêtre surplombant l'océan. Face à la fenêtre, une haute silhouette, tout de noir vêtu : raide et terrifiante. Un frisson me remonte le long de l'échine. Le comte.

Je recule d'un pas, trébuchant et retombant sur mes fesses. Ce n'est pas douloureux, car mon cul s'affale sur la moelleuse pelouse qui borde le sentier, néanmoins, je me laisse aller à m'allonger un instant sur le gazon, jusqu'à ce qu'une autre réminiscence ne me frappe de plein fouet. Un visage se penche sur moi, me fixant de ses yeux noirs, si noirs qu'on n'en distingue pas la pupille de l'iris. Un grand sourire fascinant orne ses lèvres, et de sa hauteur, il me tend une main que j'observe sans un mot. Le comte, vraiment ? Ça ne cadre pas avec ce que le jardinier m'a relaté. L'homme en face de moi a certes l'attitude et la tenue d'un aristocrate, mais il n'a rien d'un vieillard. Il est jeune, dans la force de l'âge. Très grand, d'une belle carrure, portant une tenue sombre, d'un autre âge — certainement déjà désuète lorsque j'étais enfant —, des longs cheveux noirs impeccablement coiffés retombant sur ses épaules, un port altier, le teint pâle. Un désagréable sentiment me noue férocement les tripes. Il y a quelque chose qui cloche avec ce comte.

Un autre visage se penche alors sur moi, bien réel, cette fois.

— Qu'est-ce que tu fais là ? Une petite sieste dans l'herbe ? me demande Héloïse.

Je lui souris tout en me mordillant la lèvre inférieure, sentant la peur qui me tiraillait s'envoler.

— Ouais, je me remémorais mon enfance, dis-je.

Elle me tend la main, et la sienne, je la saisis pour me relever.

— Ça t'embête si on rentre — ou si je rentre seule — ? J'ai besoin de me reposer, ma migraine s'intensifie encore. Je serais restée plus longtemps — on est bien, ici, tant qu'on est dans le jardin et qu'on ne s'approche pas de cette baraque qui me rappelle trop l'église ou l'école —, mais il faut que je m'allonge, rideaux fermés, et que j'essaie de faire passer ça.

— Bien sûr, rentrons… je crois que j'ai vu tout ce qu'il y avait à voir ici, dis-je.


Nous avons salué — et remercié — le jardinier et sommes repartis. Sur le retour, nous nous sommes arrêtés dans une épicerie qu'il nous a indiquée pour éviter de diner une nouvelle fois chez notre hôtesse ; l'occasion de rencontrer deux autochtones un peu louches et taciturnes dans une supérette très peu fournie et où la brume semblait aussi pénétrer. On a tout de même pu se ravitailler avant de rentrer à l'hôtel.

Désormais on se repose, même si l'après-midi n'a pas encore touché à sa fin, loin de là. Héloïse dort, tentant de soulager son crâne souffrant. Quant à moi, je suis assis sur le lit, près d'elle, et je prends des notes sur mon téléphone, histoire d'enregistrer une bonne fois pour toutes les divers souvenirs qui me sont revenus ; je ne veux plus rien oublier. Ceux concernant le comte sont les plus saisissants, et ils me trottent sans cesse en tête. Ça semblait presque réel. Peut-être bien que ce n'est que le fils ou le petit-fils du comte que je vois-là ? Auquel cas, ce serait le signe qu'il y a bien une famille impliquée là-dedans, et que je peux peut-être découvrir mes origines. Il va falloir que je mène l'enquête loin du sympathique jardinier, car ses dires ne cadrent pas ; j'ignore si je peux vraiment lui faire confiance.

À un moment, perdu dans mes pensées, je finis par m'endormir. Je suis réveillé un certain temps plus tard par un drôle de bruit en provenance du couloir. Je me redresse, et ma femme en fait de même.

— Tu sens mieux ? murmuré-je, tandis que nous fixons tous deux la porte de la chambre.

Elle secoue la tête.

— C'est quoi ce bruit ? questionne-t-elle, la voix empreinte d'une certaine douleur.

— Je sais pas, dis-je simplement.

C'est juste cet hôtel qui est louche, il m'est avis qu'un rien nous rend suspicieux.

— Il est quelle heure, là ? me demande-t-elle, à moitié endormie — mais sur le qui-vive —, refusant toujours de lâcher la porte du regard.

Je jette un œil à mon téléphone, tout en me mordant scrupuleusement la lèvre supérieure. Il est désormais assez tard.

— Presque huit heures du soir, réponds-je.

La sieste a été plus longue qu'escompté.

— On mange quelque chose ? J'ai faim, dis-je, à la fois parce que c'est vrai, et surtout pour détourner son attention de la porte de la chambre.

Elle hoche la tête, sans pour autant cesser d'être en alerte. Je me lève et me contente d'allumer une faible lampe pour nous maintenir dans la pénombre — je pense à la migraine d'Héloïse —, et attrape le sac de vivres — de la nourriture industrielle comme on n'a pas l'habitude de voir au quotidien, nous qui faisons plutôt attention à ce qu'on ingurgite —, puis viens m'installer sur le lit. Quand je pense que j'ai passé des années à enguirlander les gosses dès qu'ils grignotaient dans leur chambre… c'est du beau boulot !

— Tiens, pioche ! déclaré-je en tendant le sac à mon épouse.

Elle détourne enfin la tête et reporte son attention sur nous, la bouffe et moi. Elle se sert, et j'en fais ensuite de même, débouchant une bouteille d'eau pétillante.

— Ça passe pas alors, ton mal de crâne ? demandé-je, simplement pour faire la conversation.

— Non. C'est bizarre, tu crois pas ? J'ai jamais vraiment eu de migraine de ma vie, et là… c'est à n'y rien comprendre. Mais bon… il faut une première fois à tout, il parait…

Elle soupire, tout en décachetant le film plastique d'une salade composée.

— Oui… on vit de drôles de journées, répliqué-je, en songeant tout particulièrement au domaine.

— C'est tellement la déglingue pour moi, chéri, j'ai honte… je t'ai même pas demandé ce que le jardinier avait pu te donner comme informations. Tu vas pouvoir joindre ta famille ? me questionne-t-elle, confuse.

Je me mordille la lèvre avant de croquer dans un casse-croûte un peu trop mou, mais de facture gastronomique en rapport avec la soupe de poissons de la veille.

— Je sais pas… il y a un truc louche… commencé-je.

Mon épouse fronce les sourcils, fourchette — plastique — en l'air, et m'observe en attendant la suite. Je repose mon mets dans son sachet, estimant avoir besoin de mes deux mains pour illustrer mes propos.

— D'un côté, le jardinier m'a dit que le comte — le propriétaire des lieux — m'avait amené au manoir bébé, et que c'est lui qui a demandé à ce que je sois renvoyé ensuite ; il n'a pas su me dire pourquoi.

— Peut-être que t'es le bâtard du comte et que c'était mal vu ? suppose Héloïse, les lèvres pincées par la concentration.

Je n'avais pas envisagé les choses sous cet angle… ça pourrait peut-être expliquer certaines différences entre l'histoire incomplète du jardinier et la réalité ? Peut-être que lui-même ignore certaines choses, ou pas ?

— Qui sait ! J'avais pas pensé à ça… en tout cas, le jardinier m'a dit que son arrière-grand-père lui avait assuré que le comte était un vieillard — à peu de choses près —, et qu'il n'avait aucune famille.

— Ça ne colle pas… commence-t-elle avant que je ne l'interrompe d'un signe.

— Non, ça ne cadre pas… le jardinier lui-même me l'a dit. Le comte aurait bien plus de cent ans — alors il est forcément mort —, et pourtant, le jardinier continue de recevoir des courriers et de l'argent de la part de « la famille du comte ». Donc quelque part, il y a obligatoirement quelqu'un ! terminé-je.

Elle hoche doucement la tête, tout en se frottant le menton. Je poursuis mon histoire.

— Ce qui a de nouveau titillé mon esprit, c'est que j'ai eu un souvenir, lorsque je me suis promené devant le manoir. Je crois que j'ai vu le fameux comte, et je peux te certifier qu'il n'avait rien d'un nonagénaire, ni d'un vieil homme tout court. Je lui aurais donné entre vingt-cinq et trente-cinq ans maximum. Et pour être franc, il m'avait parfaitement l'air d'un comte tout droit sorti de vieux films, tu sais.

Je souris légèrement à cette pensée, et ma femme en fait de même.

— Peut-être que tes souvenirs ne sont pas fiables, tu ne crois pas ? insinue-t-elle gentiment.

— Là, ça semblait bien trop réel pour être rêvé, murmuré-je en reprenant la consommation de mes denrées, que je mache sans entrain.

— Est-ce qu'il avait les ongles trop longs et des canines pointues, ton comte ? me demande-t-elle, moqueuse.

J'éclate de rire.

— C'est ça, et il portait une cape, on aurait même dit qu'il flottait légèrement au-dessus du sol ! terminé-je.

Ça fait du bien de rire franchement en sa compagnie, sans ressentir de panique en bruit de fond, et sans avoir à être vigilant. Néanmoins, après de longues secondes, je reprends mon sérieux.

— Non, c'était un vrai souvenir, ça m'a franchement remué. J'ai même ressenti de la crainte, comme si cet homme me terrifiait, petit. Ça rejoint un peu ce que le jardinier a dit que son arrière-grand-père éprouvait pour le comte, dis-je.

Héloïse picore encore sa salade, tandis que je m'essuie les lèvres.

— Il t'a dit ça avant que t'aies eu cette espèce de vision, non ? Tu sais, parfois, quand on veut quelque chose de tout son cœur, on peut très bien se monter la tête seul dans son coin… après, si t'as envie de creuser la question, je te suis, bien évidemment. Si ton instinct te dit qu'il y a quelque chose, alors on va jusqu'au bout de ton idée !

Je lui adresse un maigre sourire. Je suis assez sûr de mon coup, cependant je suis persuadé qu'elle n'en peut plus de trainer ici, alors je n'ose pas lui demander de rester quelques jours de plus, ce serait égoïste de ma part ; tout comme elle ne se permettrait pas de me refuser ça, car elle jugerait aussi que ce serait nombriliste de la sienne.

— Non, c'est pas bien grave, réponds-je, pour clore cette discussion.

Dès qu'elle termine le repas, elle se rallonge.

— Je vais fermer les yeux, cette fichue migraine ne me lâche pas. Je suis désolée d'être de si mauvaise compagnie, m'annonce-t-elle, dépitée.

— Dis pas ça, répliqué-je. Tu m'as accompagné toute la matinée et une partie de l'après-midi sans broncher alors que c'était pas de tout repos. Je comprends que t'aies besoin de te détendre et de chasser cette douleur.

Elle gémit doucement, m'accordant un petit sourire. Un quart d'heure plus tard, elle dort. Et moi, je suis là, ressassant les mêmes scènes. Et si j'allais faire un petit tour dehors ? Elle ne craint rien ici, dans le cocon de notre chambre. Je me lève et déniche une feuille de papier et un stylo. Si jamais elle se réveille, elle saura que je suis sorti me dégourdir les jambes avant de rentrer me coucher. Je quitte les lieux sans un mot, et me félicite de ne croiser personne jusqu'à ce que j'arrive dans la rue.

L'éclairage du jour est encore présent, mais le soleil a déjà tiré sa révérence, et le brouillard a pris des tons variant entre le gris et le bleu, tranchant avec ceux, plus jaunâtres, de la matinée et de l'après-midi. J'esquisse quelques pas. J'ai pris une veste, me remémorant le froid qui régnait ici hier soir. Une riche idée, car dès que l'astre du jour se fait la malle, il emporte toute forme de chaleur avec lui.

Je marche un peu le long du trottoir, ne m'offusquant plus de ne voir ni d'entendre personne. Je ne perçois même pas — brume oblige — les éventuelles lumières aux fenêtres des maisons ou des petits immeubles. Je suis seul dans les rues désertes d'une ville quasi abandonnée. Le jardinier n'a peut-être pas voulu nous avouer que nous avions rencontré un tiers de la population. Tout de même, en plein été, croiser cinq personnes en tout et pour tout, c'est pas commun. Je veux bien que beaucoup de gens partent en vacances, mais là… c'est assez disproportionné.

Après un quart d'heure de promenade, je suis tenu de revenir sur mes pas. La purée de pois est retombée, plus épaisse encore que la veille. Je ne distingue même pas mon bras tendu. J'essaie d'activer la torche de mon téléphone après m'être pris un mur — pas tout à fait, mais je l'ai vu lorsqu'il était à trente centimètres de mon visage —, cependant, la lueur qu'elle dégage me donne l'impression que le brouillard est encore plus épais : il me semble presque solide. Je me demande comment je vais faire pour retomber sur l'hôtel.

Ça ne loupe pas, j'erre un certain temps — une bonne demi-heure —, tant et si bien qu'à un moment, il fait presque noir. Je ne distingue même pas les lueurs des lampadaires — s'allument-ils seulement ? —, et je commence à sentir une petite pointe d'angoisse s'insinuer en moi. Puis une idée de génie me saisit. J'ose espérer qu'elle fonctionnera : tous les trois pas en moyenne, j'actionne l'ouverture ou la fermeture centralisée de ma voiture, croisant les doigts pour en capter la lueur orangée. Et au bout de dix minutes, je la perçois. L'hôtel n'est donc plus bien loin.

Lorsque j'arrive près de l'auto, une étrange pulsion me pousse — plutôt que de rentrer à l'abri pour retrouver ma chambre —, à y grimper. À cet instant-là, j'ai la très désagréable sensation de ne plus être maître de mon propre corps. Je ne comprends pas ce qui m'arrive : j'ai tout sauf envie de trainer encore dehors, et pourtant, je me mets au volant, soudain obsédé par quelque chose — je me demande bien quoi, mais cette question est reléguée au second plan —, et terrifié par ce qui m'arrive. J'essaie de lutter contre cet instinct surpuissant, en vain. Je démarre le moteur et je conduis — de manière fluide, ce qui ne me ressemble assurément pas —, comme si je voyais la route et que je savais où j'allais. J'ai l'affreuse impression que la voiture se pilote seule et que si je lâche le volant et les pédales, ça ne changera rien. Néanmoins, je n'ose pas infirmer ou valider mon hypothèse, horrifié par ce que je pourrais découvrir.

Alors je roule, sans savoir où je vais. Je ne sais même pas si je suis toujours en ville ou bien si je fais indéfiniment le tour du même lotissement. Je n'ai aucune notion de rien, et je sens une angoisse sourde monter : il y a un vrai problème.


Je me gare — malgré moi — après un bon quart d'heure de route, si ce n'est plus. Le temps m'a semblé s'étirer en longueur, et j'entends battre mon propre cœur. Je reste un moment dans le noir complet après avoir éteint les feux et arrêté le moteur. Je suis épouvanté : quelque chose nous a possédé, tour à tour moi, puis la voiture. Je ne trouve pas d'autre mot pour qualifier ce qui vient d'arriver. Je ferme les yeux, je tremble. Je crois bien que je me suis mordu le coin de la lèvre supérieure un peu trop fort, car un léger goût de fer me reste en bouche. Je me concentre sur ma respiration, me remémorant quelques techniques de détente. Ça ne fonctionne pas aussi bien que d'habitude, mais il faut dire qu'aucune chose de la sorte ne m'est arrivée avant.

Après un certain temps, je décide de sortir de l'auto — je ne lui fais pas plus confiance qu'à moi —, et prends le soin de la verrouiller à peine la portière claquée. Les lumières orangées m'indiquent qu'ici, il n'y a presque plus de brouillard. Ça s'est levé d'un coup, ne laissant que de légères volutes animer cette nuit jusqu'ici paisible.

Je dégaine mon téléphone et constate pour la quinzième fois que je ne capte rien ici non plus. Je ne suis pas en ville, et je sais qu'il y a beaucoup d'arbres. Qu'est-ce que je fiche ici ? Pourquoi m'a-t-on amené jusque-là ? J'active la lampe-torche et pointe le téléphone droit devant moi. Ici, des feuillus, là-bas aussi. Je me tourne, pointant la lumière vers l'horizon. La grande grille s'érige alors, sombre et imposante, à vingt pas de là environ. Non mais vraiment… qu'est ce que je fiche ici ? En pleine nuit, dans un lieu qui n'a plus rien à m'apprendre ? Sont-ce mes souvenirs qui me jouent des tours ?

L'idée d'une possession maléfique quitte subitement mon esprit. Le pouvoir de mon cerveau, de ces réminiscences qui prennent de drôles de formes : c'est ça, le truc. Je connais par cœur ces chemins, je les ai parcourus des années durant. Je n'ai besoin de rien pour arriver ici, mon cerveau prend le relai sans l'aide de ma conscience. Est-ce que ce n'est pas poussif, comme explication ? Je cherche peut-être à rester un peu trop terre à terre pour me rassurer ? Pas grave, j'essaie malgré tout de m'en convaincre. Je soupire, tout en avançant à pas de loup en direction de la grille. Bien évidemment, elle est fermée. Je longe le haut mur vers le petit portail en fer forgé. Lui aussi est fermé. Je reste planté là un instant, me trouvant stupide. Puis mes pieds poursuivent leur chemin, quittant définitivement le sentier et s'enfonçant dans la forêt, tout en restant près du mur, que je ne quitte pas des yeux.

Je marche, sans savoir exactement où je vais, mais persuadé que la solution se trouve au bout du chemin. Ma mémoire ne me fait pas défaut, je finis par repérer une petite porte le long du mur, faite de bois cette fois. Je m'en approche avec un certain empressement et je la pousse doucement : elle ne résiste pas.

Elle débouche sur des plantes en pagaille : visiblement, le jardinier ne connait pas cette entrée, ou bien il laisse la végétation pousser pour que personne ne soit tenté de venir ici ; mais qui ? Les trois habitants du bourg ? Je suis contraint de me mettre à quatre pattes, car le passage semble plus facile à mes pieds. Je coince mon téléphone entre mes lèvres et avance délicatement. Une fois de l'autre côté, je me relève.

J'éclaire la parcelle de jardin qui se trouve sous mon nez. C'est plus en friche que ce que j'ai pu visiter plus tôt dans la journée. Je crois qu'on est presque tout au fond d'une partie du domaine. Le jardinier ne doit pas passer ici très souvent, il a des zones plus délicates à entretenir. Les herbes sont donc relativement hautes, elles m'arrivent presque aux genoux ; je dois faire attention à l'endroit où je pose mes pieds. L'espace est dégagé, et le bord de la falaise est assez proche. Je m'en approche avec une certaine prudence. Au loin, à l'horizon, un éclair transperce le ciel — ce qui me permet de constater qu'il n'y a plus la moindre trace de brume —, et je devine que la tempête approche. On ne distingue ni Lune, ni étoiles, ni planètes dans ce ciel nocturne, signe qu'il est couvert. Instinctivement, et même s'il n'y a encore aucune trace d'orages au-dessus de moi, je rabats la capuche de ma veste de sport sur ma tête. Et je poursuis ma route.

Dès que j'atteins le rebord de la falaise, je me penche vers le vide — après avoir vérifié qu'il n'y avait personne dans mon dos —, et j'éclaire en contrebas. Les vagues font un boucan monstre en s'écrasant contre la roche irrégulière. Je ne vois pas grand-chose, car la portée de ma lampe ne permet pas d'aviser les détails aussi bas, mais j'en distingue difficilement les mouvements. Je respire longuement, je me sens plus calme. Les jardins de ce domaine m'apaisent et me plongent dans une joie inexplicable ; une espèce de nostalgie liée à tous les moments heureux que j'ai dû vivre en ces lieux étant enfant.

Je finis par reculer et par poursuivre ma promenade, me maintenant — par sécurité — à quelques mètres du bord de la falaise. Je traverse une petite mare artificielle — bien entretenue —, en passant sur le petit pont de pierre et de bois plutôt qu'en la contournant. J'essaie même de guetter l'apparition de quelques carpes ou autres poissons qu'on aurait pu y placer. Peut-être qu'ils dorment bien à l'abri des plantes et des galets qui en garnissent le fond ?

Puis j'arrive sous un grand et vieux chêne, dont je suis impressionné par le gabarit. À une large branche y est suspendue une balançoire toute faite de ferraille. Une foule de souvenirs m'assaillent. Le vieil homme qui me pousse, parfois de plus en plus haut — à ma demande —, puis qui, quelques temps plus tard, essaie de m'apprendre à me balancer tout seul ; qui me console ensuite, lorsque je chute par inexpérience ou par excès de témérité. Je souris, ce sont de bons souvenirs. Je m'approche plus avant. Une autre réminiscence. Je suis sur la balançoire, j'essaie d'impressionner quelqu'un en lui montrant à quel point je peux aller haut. Je donne tout dans de grands mouvements de petits muscles bien coordonnés. Il est appuyé là et il m'observe sévèrement : le comte. Le même que j'ai vu cet après-midi. Alors je me balance de plus en plus fort et, je ne sais pas comment, je perds l'équilibre et je m'envole, droit dans le vide — la balançoire n'est qu'à quelques mètre du bord de la falaise —, persuadé que ma dernière heure est venue ; mes yeux sont écarquillés et je suis muet, poussant un silencieux cri d'horreur. J'atterris pourtant dans les bras du comte, qui m'adresse un petit sourire tout en séchant mes larmes naissantes. Il ne parle pas, pourtant je ressens un drôle de sentiment : une certaine honte de ne pas le rendre fier, et une autre part de chaleureuse sécurité à me retrouver là, avec lui.

Je fronce les sourcils en me mordillant la lèvre inférieure. Ce souvenir est irréel. Personne ne peut être appuyé contre un arbre et, l'instant d'après, se trouver douze mètres plus loin pour cueillir un gamin casse-cou à temps. Je soupire, songeant que j'ai dû amalgamer différentes bribes de tranches de vie entre elles, tout en me dirigeant vers ladite balançoire. Je m'y installe, contemplant les éclairs qui se font toujours plus fréquents.


Les bourrasques de vent sont désormais très puissantes. L'une d'elles me pousse même à fermer les yeux et à détourner la tête. Je suis toujours installé sur la balançoire — sans le moindre éclairage —, perdu dans mes souvenirs. Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, et ce qu'affiche mon téléphone ne me rassure pas : je me trouve assis ici depuis près d'une heure. Il serait plus prudent de rebrousser chemin avant que la tempête me surprenne.

Je me lève à contrecœur. Je serais bien resté ici plus longtemps, si la pluie ne menaçait pas de tout inonder. Malgré l'ambiance peu engageante du lieu — je me trouve, en pleine nuit, seul dans un domaine abandonné, où je suis arrivé d'une bien étrange manière —, je me sens chez moi entre ces murs d'enceinte. Ce n'était pourtant pas le cas lorsque je me suis retrouvé face au sordide manoir ce midi. Je ne sais pas pourquoi je ressens ça maintenant, mais je n'ai pas spécialement envie d'y réfléchir. Il faut que je me rende à l'évidence, il y a peu de chances que j'en sache plus concernant mes origines : je crois que j'ai atteint les limites des renseignements que je pouvais obtenir. Peut-être que je devrais venir ici demain midi, et insister auprès du jardinier ? Il m'a l'air de bonne foi, alors je ne me vois pas le cuisiner une nouvelle fois en lui racontant mes visions. Ses parents pourraient-ils mieux m'informer ? Ses grands-parents, peut-être ? Seulement si personne hormis le vieux majordome n'a vu le comte, qui serait en mesure de me certifier que l'homme que je vois dans mes souvenirs est le bon ? Je soupire et chasse ces inutiles suppositions.

Debout, je me décide enfin à quitter l'ombre du vieux chêne, et j'avance pour rejoindre une allée, armé de ma lampe torche de fortune. Je commence à avancer d'un bon pas, les violentes rafales de vent se faisant toujours plus fréquentes. Au bout d'un moment, mon téléphone me lâche ; batterie à plat. D'un coup, je me sens nettement moins bien. Je ne sais pas si je peux vraiment retrouver mon chemin dans le noir — si je me fie au précédent trajet, ça devrait le faire —, néanmoins, je poursuis ma marche comme si je me promenais en plein jour. Les éclairs de plus en plus réguliers m'indiquent que je suis sur la bonne voie. Je reste très attentif à ces millièmes de secondes où tout s'éclaire, et je n'ai ensuite que quelques pas à faire dans le noir avant que la foudre ne vienne de nouveau m'aiguiller.

J'en suis là — vigilant —, lorsqu'un nouvel éclair, qui brille un peu plus longtemps que les précédents, illumine le sentier — et tout le jardin —, m'offrant plus de temps de contemplation. C'est là que je le vois, et alors, je me fige immédiatement. Une silhouette encapuchonnée se tient, à trente pas d'ici, le corps tourné vers la falaise.

Qui est là ? Et pourquoi ? Est-ce le jardinier ? À vue d'œil, ça m'a semblé trop grand pour être lui. Dire que je suis apeuré est un euphémisme. Je n'ose plus bouger, mais j'espère qu'avec ce boucan et cette pénombre, la personne — qui contemple les orages —, ne fera pas attention à moi. Je reprends ma route, tentant vainement d'anticiper les éclairs pour ne pas me mouvoir à cet instant précis. J'essaie aussi de guetter le sujet qui me tourne le dos. Malheureusement, au bout d'à peine dix secondes, je le perds de vue : c'est la peur panique. Mon cœur s'emballe, je n'avance plus. Je passe les deux coups de foudre suivants à me tourner et me retourner, espérant le repérer. Je me demande comment il a pu se tirer aussi vite. C'est tout bonnement improbable. Et s'il s'était jeté du haut de la falaise ?

Je peste intérieurement contre mon téléphone qui n'a plus de batterie. Puis je me décide à avancer délicatement jusqu'au bord de la falaise. Avec les éclairs et les rochers inégaux en contrebas, je vais pouvoir repérer s'il est tombé. Par contre, je n'aurais pas de quoi appeler les secours, même si je gage qu'en cas de chute, il n'y ait absolument rien que l'on puisse faire pour secourir le malheureux.

J'approche du rebord, veillant bien à ne pas esquisser le pas de trop. Lorsque je me retrouve à un demi-mètre du vide, je me penche légèrement, pliant les genoux pour ne pas risquer de perdre mon équilibre. J'attends que la foudre frappe de nouveau ; cette expectative me plonge dans une certaine crainte. Et s'il était là, planqué sous un buisson, attendant de me pousser vers la mort ? Je déglutis, jusqu'à ce que l'éclair arrive et que je ne voie rien en contrebas. Je vais peut-être patienter d'en voir passer quelques-uns avant de certifier qu'il y a un corps — ou pas — éclaté sur les écueils.

Subitement, je me sens happé vers l'arrière. Je porte une main à mon épaule pour y sentir des doigts gantés qui se retirent expressément. Même si je n'y vois pas plus clair, je fais demi-tour.

— Qui est là ? demandé-je, pas assez fort visiblement, car ma voix se perd dans le vent.

Je recommence, en hurlant pour qu'on m'entende. Personne ne répond, et un éclair vient me prouver que je suis de nouveau seul. Est-ce que ma femme avait raison depuis tout ce temps ? Est-on observé ou suivi ? Je me mets à piétiner la pelouse sous mes pieds, fronçant les sourcils comme si ça allait me permettre de voir dans le noir ou d'y comprendre quelque chose.

— S'il y a quelqu'un, manifestez-vous ! Je ne vais pas vous faire de mal ! J'ai grandi ici, enfant ! Je veux simplement parler, je ne suis qu'un visiteur ! Et vous ? crié-je.

Toujours rien. Néanmoins, après quelques secondes, je sens une présence à mes côtés. Je remue le petit doigt et frôle un bout de tissu.

— Qui êtes-vous ? questionné-je en tournant la tête vers le lieu où je devine se tenir mon interlocuteur.

Pas de réponse. Je me mordille la lèvre inférieure. Un nouvel éclair. Il s'agit bien de la silhouette encapuchonnée. Plus haute que moi d'une demi-tête, je suppose qu'un homme se cache là-dessous. Ce n'est définitivement pas le jardinier, qui se trouve être bien plus petit. Je ne distingue rien d'autre que la grande cape qui l'enveloppe.

C'est étrange quelqu'un qui porte une cape à notre époque ! J'en frissonne. On en plaisantait tout à l'heure avec Héloïse, mais ce n'est pas engageant du tout. Surtout s'il ne me dit rien, et ce même s'il n'a pas l'air de me vouloir du mal ; étant donné qu'il m'a éloigné du vide.

— Vous venez souvent vous promener dans le coin la nuit ? insisté-je, refusant de me laisser paralyser par la peur.

Encore et toujours rien, à croire qu'il est muet. Je tends le bras pour le toucher, espérant qu'il sera bavard si je pose ma main sur son épaule, cependant je ne sens rien. Il n'est plus là. J'esquisse alors quelques pas maladroits vers l'avant. La foudre s'abat, et la lumière me montre le type. Il est à dix pas d'ici, résolument tourné vers moi. Je marche rapidement dans sa direction, tout en bavardant encore.

— Vous avez l'air de maitriser les promenades nocturnes mieux que moi. Je n'y vois rien, je suis perdu ! clamé-je à son attention, tentant de dérider la situation.

Je trébuche, on me rattrape rapidement, s'éloignant ensuite immédiatement de ma personne. Je ne sais pas comment il peut être aussi vif. Il doit être jeune, et très sportif.

— Vous ne pouvez pas parler ? questionné-je encore.

Je m'habitue à ce qu'on ne me réponde pas. Ça ne me plaît pas, toutefois je ne peux le contraindre à s'exprimer. Des gouttes de pluie s'écrasent alors sur mon visage. Il faut que je rentre vite, avant d'être trempé et d'attraper la maladie. Je compte le saluer avant de m'en retourner, mais il m'attrape par le bras et m'entraine — sans me brusquer — derrière lui. Je ne sais pas ce qui me pousse à me laisser faire, or je me contente de le suivre sans opposer la moindre résistance. Je ne suis plus à une bizarrerie près, aujourd'hui.

Il pleut de plus en plus fort, et on marche pendant deux bonnes minutes. Il connait ce jardin encore mieux que moi car il avance d'un pas sûr ; et je ne sais où je suis que grâce aux éclairs ininterrompus qui strient le ciel. D'un coup, plus une seule goutte me tombe dessus, et l'instant suivant, je peux voir — pendant une fraction de seconde —, que nous sommes sous la serre, et qu'elle parait être bien entretenue, quoique toujours aussi démodée ; elle semblait déjà venue d'un autre temps dans mes souvenirs d'enfant.

J'ôte ma fine et inutile capuche, qui est déjà détrempée.

— Merci pour cet abri. Vous êtes un habitué : vous connaissez ces jardins mieux que moi, pourtant… j'ai vécu ici enfant. Vous êtes un simple visiteur ? Ou bien de la famille du comte ? insisté-je encore.

Il n'est déjà plus dans mon champ de vision. Je soupire. Je me mords fébrilement la lèvre supérieure. J'attends le prochain éclair pour tenter de le repérer et pour me déplacer dans la serre. C'était un lieu que j'affectionnais beaucoup enfant : il dégageait une odeur particulière que je retrouve ici. Un peu altérée par celle de mes vêtements mouillés, et pourtant toujours présente.

— J'adorais venir ici quand j'étais gosse, commencé-je. C'était une des zones du jardin que je préférais. J'aimais beaucoup jouer dehors, en général. Au fond de la serre, il y a de belles plantes carnivores, si elles y trônent encore. Elles me plaisaient beaucoup, enfant. Je guettais le moindre de leurs mouvements. Parfois, on attrapait des moucherons ou des guêpes, et on les relâchait près d'elles, rien que pour les voir remuer.

Je me souviens que le vieil homme était de tous les sales coups que je fomentais.

— On se faisait remettre à notre place par le comte, qui débarquait parfois dans notre dos : il n'appréciait pas tellement qu'on joue avec ses plantes. Il était sévère, mais jamais méchant ceci dit, reprends-je.

J'avance encore, les mains tendues.

— Les avez-vous connus ? Ça date un peu, ça fait plus de trente ans que je ne suis pas venu ici, mais… j'ignore quel âge vous avez, avoué-je en me grignotant la lèvre inférieure.

C'est alors que je le sens tout près de moi une nouvelle fois. Il m'effleure, et je l'entends légèrement rire. Ou bien ce n'est qu'une impression. Qui est-il, à la fin ? Est-ce qu'il joue avec moi ? Suis-je tombé sur un fou ? Est-ce ma dernière nuit ? Je réalise que dans cette ville étrange, tout est possible. Les gens sont bizarres, et mes souvenirs ne le sont pas forcément moins.

Alors je l'attrape, le tirant vers moi. Il ne se débat pas, je lui agrippe donc les bras.

— Qui êtes-vous ?

Cette fois, mon intonation est sévère. Je ne parle plus sur le ton de la conversation, j'exige désormais des réponses. Je sens dès lors son souffle — glacé — sur mon visage. Une voix étrangement grave — et chaude, elle —, me répond.

— Vous savez pertinemment qui je suis, annonce-t-il.

Je me sens confus et je le relâche. Effectivement, sa voix me dit quelque chose, mais qui ? Où ? Quand ? Ici ? Le jardinier ? Il n'avait pas cette diction, et encore moins la hauteur qui va avec. Je me mordille la lèvre, et je sens un doigt venir interrompre ce geste.

— Cessez de malmener votre bouche.

Le ton est autoritaire et ne souffre aucun refus de ma part. Je souris, légèrement. C'est plus nerveux qu'autre chose.

— Je n'ai pas d'ordres à recevoir de qui que ce soit, encore moins d'un inconnu qui joue la carte du mystère. Vous ne trouvez pas que la situation est déjà bien assez inquiétante ? demandé-je. Si on se connait, parlez clairement, car je ne suis pas vraiment du coin, alors permettez-moi de douter de ce que vous affirmez, avancé-je.

Le silence règne sous la serre, tandis que la pluie la martèle de toutes parts.

— Bien, puisque vous n'avez rien à dire, et que je ne comprends pas ce que vous me voulez, je vais rentrer. Ma voiture est garée devant le portail.

— La tempête gronde, vous devriez rester à l'abri, clame-t-il.

J'entends qu'il a reculé de quelques pas.

— Répondez-moi. Qui êtes-vous ? Il ne me semble pas vous avoir croisé ici aujourd'hui ! reprends-je.

— Pourtant, je vous ai vu choir près de mon logis, lorsque l'astre brillait encore haut dans le ciel, déclare-t-il.

Je me fige — toute la terreur que j'essaie de contenir en moi depuis son apparition me paralyse —, incapable du moindre mouvement.

— Nulle raison de me craindre, énonce-t-il avant même qu'un éclair bien lumineux ne lui ait permis d'analyser mon expression faciale.

Ça ne me rassure pas, bien au contraire. Cependant, j'essaie de remettre les choses à leur place.

— Alors vous êtes le comte ? Vous descendez du comte ? questionné-je.

— Certes, l'ascendance d'un comte est usuellement un comte, avoue-t-il.

Il a une drôle de façon de parler, je n'aime pas ça, toutefois me voilà un peu plus apaisé, même si je me demande quel type de mec se planque dans son manoir qui tombe en ruines. Il n'a peut-être besoin que de deux pièces pour vivre et laisse le reste pourrir par manque de fonds ? Auquel cas, est-ce bien malin de payer l'entretien du jardin ?

— Votre jardinier s'inquiète de ne jamais vous voir… déclaré-je.

On ne réagit pas, et ça ne me surprend pas.

— J'ai connu votre père, grand-père, arrière-grand-père, que sais-je… vous vivez au manoir depuis combien de temps ?

— J'arpente ces sols depuis bien longtemps, réplique-t-il enfin.

Il s'est encore éloigné, et l'éclair qui suit me confirme qu'il m'observe, même s'il se tient à bonne distance.

— Je suis désolé d'être entré chez vous comme ça, dis-je subitement, réalisant que le type malpoli — dans cette affaire —, c'est finalement moi.

J'avance de quelques pas vers lui.

— Pour être honnête avec vous, je ne sais pas ce qui m'a mené ici en pleine nuit. Sachez que mon intention n'était pas de venir vous voler ni même de saccager les lieux, affirmé-je.

Encore le silence, entrecoupé de violents coups de tonnerre et de cette pluie diluvienne.

— Votre jardinier — désolé si j'insiste — est persuadé que le manoir est abandonné. Et je l'ai aussi cru ce midi. Il est vraiment dans un sale état, dis-je.

— Vos capacités d'investigation ne sont guère remarquables, annonce-t-il.

Il parle lentement, chaque mot est prononcé distinctement, et sa voix a quelque chose d'envoutant. Je ne sais pas s'il fait preuve d'une certaine ironie. Il ne semble pas y avoir la moindre once d'humour dans son attitude. Je me sens à la fois agacé et pris en faute, comme le petit garçon que j'étais jadis.

— Je vous remercie… êtes-vous en train de me traiter d'idiot ? demandé-je.

— Je ne remets en cause que l'aboutissant de vos scrutations, réplique-t-il.

Je soupire. Est-ce que les nobles parlent tous de manière si pompeuse ? Je n'en côtoie aucun, alors je suis surpris. S'il voulait m'impressionner — par ses attitudes —, il y arrive. Je ne me sens clairement pas en position de force : je suis un intrus chez lui, je ne vois presque rien, je ne suis pas certain de tout comprendre, et j'ai le sentiment de m'exprimer comme un illettré.

— Super… marmonné-je en me mâchouillant distraitement la lèvre supérieure.

Son bras vient subitement — et par une légère pression — appuyer contre mon menton, me contraignant à ouvrir la bouche. Je n'ai même pas le temps de réagir que je l'entends asséner :

— N'ai-je pas été explicite à ce sujet ? Ne recommencez pas.

Je fronce les sourcils. Il se prend pour qui, ce comte de mes deux ?

— Quel est votre problème ? questionné-je, une pointe de colère dans la voix.

Bien sûr, je sais que je ne suis pas dans mon bon droit ; je viens engueuler un mec alors que je suis entré par effraction chez lui. C'est l'hôpital qui se fout de la charité.

— C'est un tic, reprends-je. Ça bouleverse vos conventions sociales, je suppose ; ça se fait pas, c'est ça ?

Je ris, et c'est toujours aussi nerveux. Il faut que je me tire de là avant que ça dégénère. Instinctivement, je me remets à grignoter ma lèvre inférieure. Il effleure donc ma bouche du bout des doigts, et je me fige une nouvelle fois. J'ai bien envie de lui en coller une, toutefois quelque chose me noue les tripes et me cloue sur place, me rendant incapable du moindre mouvement. Ses lèvres glacées se posent ensuite sur les miennes en un doux baiser, et j'écarquille les yeux de surprise. Je m'attendais à tout sauf à ça. Puis d'un coup, il disparait : il était tout contre moi, et il n'y a désormais plus personne.

Je remue, secouant la tête pour retrouver mes esprits.

— Qu'est-ce qui vous a pris ? Où êtes-vous ? crié-je.

J'avance encore de quelques pas, tandis que la tempête semble s'être atténuée. Les éclairs se sont beaucoup trop espacés pour que j'y voie quelque chose. Seule une fine pluie s'abat toujours contre les parois de la serre.

— Partez, prononce-t-il alors distinctement, après de longues secondes de silence.

— C'est bien ce que je compte faire, mais…

— Partez maintenant ! s'époumone-t-il.

Ça sonne comme un puissant rugissement, et j'ai vraiment le sentiment qu'une meute de bêtes enragées vient de me hurler dessus ; ou bien est-ce le diable en personne ? Je suis pétrifié — incapable de remuer —, lorsqu'une bourrasque sortie de je-ne-sais-où me pousse à quitter la serre. Ce que je fais au pas de course, comme aidé par ce vent qui me poursuit.

Rien ne se met en travers de mon chemin, et même si j'y vois comme dans le cul d'une mouche, je n'hésite pas un instant sur la route à prendre pour rejoindre ma voiture. J'y arrive en un temps record, mu par une sourde terreur.


Je me tourne et me retourne dans mon lit : une sensation de déjà vu. Il est quatre heures du matin passées, et je suis allongé dans ce lit depuis une bonne heure déjà. Mon cœur bat encore à tout rompre et je ressasse les derniers événements. À mes côtés, Héloïse dort toujours et ne semble pas s'être aperçue de ma longue absence.

Il m'est difficile de faire la part des choses. Avec le recul, mon esprit vacille et hésite. J'ai le sentiment de nager entre la réalité et le surnaturel. Le réel, c'est mon monde : un univers très scientifique, mathématique, physique, chimique, avec une bonne explication — logique — à tout ce qui arrive partout. Toute ma vie s'est construite sur ces postulats. Ici, en moins de quarante-huit heures, j'ai vu tout mon monde basculer. Je me suis efforcé de trouver une explication concrète à tout, néanmoins est-ce vraiment le cas ? Mes tentatives de rationalisation ne sont-elles pas trop capillotractées ? Y a-t-il une interprétation cohérente au fait de conduire dans un brouillard opaque — mieux qu'en temps normal —, et ce pendant plus de vingt minutes, sans se prendre un mur ? Honnêtement, a-t-on déjà mis une personne aveugle au volant d'une voiture en lui disant « roule mon vieux, t'inquiète, ça va aller, tu sais où t'habites » ? Non, car ce n'est pas envisageable. Il n'est pas possible que je sois parvenu à aller là-bas sans une part de… magie ?

Après un tel constat, une peur innommable s'est installée.

Que dire du personnage que j'ai rencontré cette nuit ? Héloïse me narguait avec son histoire de vampire transylvanien, pourtant… et si ce type en était vraiment un ? Il portait une cape, se déplaçait à toute vitesse, et il n'est pas sorti pour nous saluer cet après-midi. Par contre, il se balade dans son jardin en pleine nuit, sans rien y voir — sauf que lui, il ne semble pas incommodé par la pénombre environnante. Craint-il le soleil ? Il est grand, il est froid — comme un macchabée —, et il parle bizarrement. Je pourrais me planquer en critiquant la noblesse, ou en arguant que c'est un fou qui a fui son asile, cependant… il y a vraiment quelque chose de louche derrière une telle attitude, non ?

Ne parlons même pas de ce baiser. Je n'y ai absolument rien compris, et ça a ajouté une certaine touche surnaturelle à l'ensemble. C'était aussi inattendu que tout ce qui nous est arrivé aujourd'hui, en comptant la sordide visite de l'église dans laquelle on s'est retrouvé enfermé.

Le problème dans tout ça, c'est la sensation que j'éprouve. Pas l'effroi que je ressens, non, c'est autre chose. Il y a un petit détail sur lequel je ne parviens pas à mettre des mots. J'ai beau dérouler le fil de ces deux derniers jours, ça ne m'aide pas à lier les éléments entre eux de manière logique. J'ai presque le sentiment que tout ça n'est qu'une diversion, mise en place pour m'empêcher de découvrir la vérité. Est-ce que quelqu'un est derrière tout ça ? Le jardinier ? Le comte que je vois dans mes souvenirs ? L'autre comte rencontré cette nuit ? Ou bien ces gens-là n'ont rien à voir avec ce que je suis venu chercher ici ?

Le jardinier est louche : c'est la seule rencontre normale qu'on ait eue. Dans un lieu où tout le monde est bizarre, il faut reconnaitre que le type étrange, ce serait plutôt lui.

Néanmoins, celui qui titille mes sens et qui me fascine — d'une certaine manière —, c'est le comte. Qu'ils soient deux ou trois, qu'importe combien ils sont. Ma logique voudrait qu'il y ait le vieux comte dont m'a parlé le jardinier, puis le plus jeune comte que je vois dans mes souvenirs, et enfin, le comte que j'ai croisé ce soir. Ça me fait tiquer. Le comte de ce soir peut très bien être celui qui m'a attrapé dans ses bras après mon vol plané sous le vieux chêne. Il aurait quoi ? Entre cinquante-cinq et soixante-cinq ans, à vue d'œil. Ce n'est pas incompatible. Bon sang, alors c'est certainement ça… pourquoi ne suis-je pas arrivé à cette conclusion plus tôt ? C'est pour ça qu'il a insinué qu'on se connaissait ! Il a dû faire le lien lorsque je lui ai dit qui j'étais, et c'est pour ça qu'il ne m'a pas chassé de chez lui ! Alors là, j'ai vraiment dû passer pour un débile ! Et puis cette voix qui me rappelait quelqu'un. Ça me semble désormais évident. C'est lui qu'il faut que je cuisine, pas le jardinier.

Après, ça n'explique pas pourquoi il m'a embrassé. Est-ce qu'il a loupé son coup et qu'il voulait me faire la bise ? Ça n'a pas de sens non plus.

Je secoue instinctivement la tête, perdu.

Je passe mes dents — et ma langue — sur ma lèvre inférieure. J'ai encore la sensation de sa bouche glacée posée sur la mienne. Je soupire doucement et je ferme les yeux, tentant de repêcher d'autres souvenirs du comte.

La serre, en plein jour — il n'est assurément pas un vampire —, je cours dans tous les sens en évitant les plantes. Le vieil homme me sermonne gentiment — il rit presque —, et le comte est là, assis sur un banc, un vieux livre à la main. « Cessez de gigoter dans tous les sens », me dit-il, de sa voix grave et autoritaire — c'était donc lui avec certitude, mon cœur en fait des loupés —, sans lever les yeux de son livre. Je me suis alors figé ; comme cette nuit.

Plus tard, sous un majestueux saule pleureur — je ne l'ai pas encore revu, celui-ci —, je m'amuse avec une branche que j'ai dû casser. Je fouette le sol avec — j'étais un gamin débordant d'énergie —, et je fais le tour du tronc d'arbre. J'en ai presque le tournis. Je crie « vous ne m'attraperez jamais ! », à l'attention du vieil homme et peut-être aussi du comte — y avait-il d'autres résidents au domaine ? —, et à peine ai-je terminé ma phrase qu'une main gantée m'empoigne doucement l'épaule — comme un air de déjà-vu —, me soufflant à l'oreille un chaleureux « je vous ai eu, mon garçon ». J'en frissonne.

Dans la roseraie, je l'espionne. Il observe les fleurs, le regard empreint d'une certaine tendresse. Ça le rend moins austère, moins sérieux. Il ôte son gant pour caresser les pétales d'une belle rose bien écarlate. Il hume son parfum. « Savez-vous qu'il est fort discourtois de considérer quelqu'un à son insu ? » m'a-t-il dit sans même se retourner, comme s'il était omniscient et qu'il avait toujours les yeux sur moi. Cette nuit n'y a pas fait défaut. Sans compter sur sa grande taille, ce langage daté, tout ce que j'ai pu voir à l'œuvre.

Pourquoi est-ce que ça ne m'est pas revenu avant ? Fallait-il que je le croise pour que quelques souvenirs plus nets remontent à la surface ? Et le vieux comte, où se trouve-t-il, dans tout ça ? Peut-être était-il malade et alité ? Je ne suis toujours pas en mesure de me rappeler le manoir, son intérieur, ma chambre, le salon ou encore les cuisines. Il n'y a rien qui me traverse l'esprit lorsque j'y pense. J'ai beau tenter de me focaliser là-dessus, c'est le néant.

Il faut certainement que je retourne jusqu'au manoir. Ai-je la moindre chance d'y croiser le comte en plein jour, alors que le jardinier ne l'a pas vu en de nombreuses années d'entretien quotidien ? Et pourquoi ledit comte ne sort-il pas discuter avec le sympathique type, alors qu'il aime tant ses plantes ? Si ça se trouve, le jeune employé m'a caché des choses, et je suspecte le mauvais gars. Je me fais toute une montagne d'une histoire banale, sous le simple prétexte que je n'ai pas toutes les cartes en main pour la comprendre.

Je n'en finis plus de me tourner et de me retourner dans le lit. La lumière se fait petit à petit. Demain — tout à l'heure, ce matin —, je mets ça au clair, qu'importe si Héloïse ne veut pas rester une minute de plus. Je ne peux pas partir sans avoir eu une vraie discussion avec l'une des personnes qui m'a élevé et qui est donc susceptible de m'expliquer ce qui est arrivé par la suite. Pourquoi se sont-ils débarrassés de moi, par exemple ? Suis-je le bâtard de l'un des comtes ? Est-ce que ce type est mon père ? Trop jeune, non ? Mon estomac se noue ostensiblement à cette idée. Je ne suis pas près de trouver le sommeil.


Je me lève très tôt, comme la veille, mais avec du sommeil en moins. Héloïse dort toujours, néanmoins je ne tiens plus en place. Je ne me vois pas rester ici plus longtemps alors que j'ai beaucoup à faire. Tout d'abord, quitter cet hôtel et dénicher une boulangerie, puis revenir ici, réveiller ma femme si elle dort, et lui proposer un bon petit déjeuner. Il faut que je parvienne à l'amadouer : j'aurais vraiment besoin qu'on reste une nuit de plus en ville, toutefois il me faut l'accord de mon épouse. Je m'étais juré de ne pas lui imposer ça, pourtant j'ai besoin d'encore un peu de temps. Je sens que j'ai la possibilité d'en savoir plus en discutant avec la bonne personne.

Ensuite, nous irions tous les deux jusqu'au manoir — je sais par où entrer facilement dans le domaine —, et je causerais avec le comte. On sera plus efficaces à deux. Et ce serait l'occasion de présenter à Héloïse une des personnes — de ce que j'en ai conclu durant mon insomnie —, qui m'a élevé. Je connais bien ses parents à elle, j'ai même fréquenté ses grands-parents. Ça me ferait plaisir de partager ce moment avec ma femme.

Bien évidemment, je mets de côté la scène du baiser ainsi que l'invective du comte qui voulait que je me tire de son territoire. On va dire que c'était une erreur de jugement ; je préfère rester plongé dans un semi-déni à ce sujet.

Je m'habille rapidement, laissant en place — sur la table — le mot à l'attention de ma femme. C'est étrange, non ? Je sais qu'elle a eu une terrible migraine, mais ça fait dix heures d'affilée — au moins — qu'elle dort. Ça ne lui ressemble pas du tout. Comme son sommeil semble des plus paisibles, je n'ose pas la réveiller dans l'immédiat. On va dire qu'elle compense mon propre manque de repos.

Je ne quitte pas la chambre avant d'avoir déposé un tendre baiser sur son front. Lorsque j'arrive à l'accueil, la standardiste est là, se tenant raide derrière son comptoir. Elle ne bouge pas, comme si elle attendait quelque chose.

— Bonjour, dis-je poliment en m'avançant vers elle.

Je n'attends pas qu'elle réplique, je sais déjà que ça n'arrivera pas.

— Il est possible que nous restions une nuit supplémentaire : est-ce que ce sera faisable ? demandé-je.

Nous n'avons pas rencontré le moindre client, alors j'imagine que ce ne sera pas un problème.

— Je vais vérifier ça, répond-elle de sa voix d'automate.

Je patiente quelques — trop longs — instants, qu'elle contrôle la disponibilité de la chambre je-ne-sais-où — je ne la vois pas ouvrir de livre, ni rien faire d'autre que d'attendre en me fixant du regard —, et elle finit par disparaitre quelques secondes derrière la porte du comptoir. Puis elle revient me signaler qu'il lui reste une chambre — celle que nous occupons déjà — pour une nuit supplémentaire. Je la remercie poliment et je décampe avant qu'elle n'ait le temps de me poser des questions gênantes, du style « où prenez-vous votre petit déjeuner ? »

À l'extérieur, un brouillard épais règne en maitre sur la ville. Je soupire, dépité. Ma vision a une portée de huit mètres à la louche, pas facile de repérer une boulangerie dans ces conditions. Comme je ne tiens pas à me perdre une nouvelle fois, je décide de rester le long de cette rue et d'aller toujours tout droit. Je crois me souvenir qu'il y a des commerces ici.

Le bourg est étrange, songé-je en marchant. Les rues sont larges, très espacées, et quasi toutes parallèles. Ça ne ressemble pas tellement à ce qu'on devrait trouver dans ce type d'endroit. En général, les rues sont plus biscornues, il y a de drôles d'angles. Là, chaque rue — boulevard serait presque le terme approprié — forme un parfait carrefour. Et toujours personne. Sans compter ces fissures au sol, qui donnent presque l'impression que le brouillard s'en échappe, comme s'il s'agissait de fumée et que nous étions sur la porte — plus ou moins cachée — des Enfers. J'en frissonne légèrement, et ce malgré les douces températures matinales.

Encore une fois, la ville entière semble endormie. Hormis l'utilitaire du jardinier, nous n'avons croisé aucune voiture. Pas même au loin ; on ne voit presque jamais rien à plus de dix mètres, de toute façon. Nous n'avons rencontré personne arpentant les trottoirs non plus, si on omet notre charmante hôtesse ainsi que le morne vendeur et ses tristes clients lors de notre ravitaillement de la veille au soir.

Je ne peux m'empêcher de penser une nouvelle fois que nous sommes coincés dans l'antichambre des Enfers, ou bien qu'on a atterri, Héloïse et moi, au Purgatoire. Et si on était bloqué ici ? Je ne cesse de trouver des prétextes pour ne pas quitter cette maudite ville : n'est-ce pas un signe ? J'en tremble presque. Il fait jour, mais je me fais des films — d'horreur —, comme si j'étais sorti en pleine nuit. J'ai le sentiment que d'aller me perdre au domaine — seul et dans le noir — sous la terrible tempête était une promenade de santé à côté des rues désertes de cette ville morose. Tout me semble gris ici, j'ai du mal à distinguer les couleurs : tout est fade.

Et j'avance le long de la rue, incapable de mémoriser la moindre maison — tout se ressemble —, et ne distinguant aucun commerce. Peut-être que je ne les repère pas pour la simple et bonne raison que personne n'y va. Aucun mouvement ni bruit ne me les signale ? Ils pourraient même n'ouvrir qu'entre onze heures et midi, ce serait certainement suffisant étant donné qu'il y a dix habitants en ville. Ça sonne très langue de vipère, ça ne me ressemble pas habituellement. L'étrangeté des lieux nous a transformé en petits cons méprisants, ma femme et moi.

J'accélère le pas, et je finis par tomber sur la boulangerie, qui se trouve réellement le long de cette rue. J'y pénètre, m'attendant à être saisi par cette douce odeur de pain chaud entremêlée à celle des viennoiseries sucrées et croustillantes. Rien de tout cela, évidemment. Derrière le comptoir se tient un homme sans âge, le regard perdu dans des vitrines vides. Pas un pain, ni un gâteau, ni même le moindre bonbon ne parade derrière les parois de verre. Je reste un instant interdit, sur le seuil, avant d'aller plus avant dans la boutique.

— Bonjour, la boulangerie est ouverte ? questionné-je.

C'est probablement une question stupide, cependant, comme je ne vois rien qui se mange, je la juge — à cet instant précis —, légitime.

— Pourquoi ne serait-elle pas ouverte ? demande le type, en me toisant d'un œil mauvais.

Qu'est-ce qu'il se passe, dans ce coin ? Il y a un concours du plus affreux commerçant ? Ils remportent tous la palme, les tenanciers de cette ville ! Ils ont l'antipathie chevillée au corps.

— Vous n'avez encore rien en vitrine, réponds-je, en tentant de garder mon calme.

— Et qu'est-ce que vous voulez ? m'agresse-t-il presque.

J'écarquille un instant les yeux, surpris — et indigné — par ce comportement.

— Eh bien, des viennoiseries, si vous en avez… murmuré-je, plus certain d'avoir envie de manger ce qui sortirait d'ici.

— Pourquoi j'en aurais pas ? me dispute-t-il en retour, montrant presque ses dents.

Je recule d'un pas.

— Écoutez, je ne vous cherche pas des noises, d'accord. Je veux simplement des croissants, ou toute autre brioche, ou encore des chouquettes. Peu importe, je suis certain que ce sera très bon, clamé-je, un poil agacé.

— Vous insinueriez que ce serait pas bon ? grogne-t-il, grimaçant.

Je me mords assez violemment la lèvre supérieure et je prends sur moi.

— Bon, servez-moi une demi-douzaine de croissants !

J'en perds ma politesse. Le type me toise encore pendant de trop longues secondes, puis il disparait dans le fournil. J'en profite pour soupirer : jusqu'ici, j'étais fatigué et inquiet ; maintenant, je suis aussi de mauvaise humeur. Il revient bien assez vite, me tendant une main pour que je le paie, le sachet dans l'autre poing. Je dépose un petit billet dans sa paume et il le récupère, me jetant presque les viennoiseries à la figure.

— Vous ne me rendez pas la monnaie ? interrogé-je après une bonne minute d'attente.

Je veux bien que ce soit cher, mais pas à ce point : il ne m'a même pas confirmé un prix.

— Vous me traitez de voleur ? grommelle-t-il.

Je frotte mes dents contre mes lèvres : ce type abuse clairement de ma patience, or je ne dois pas craquer. Ce serait stupide et inutile.

— Non, c'est bon… vous pouvez garder la monnaie. Passez une bonne journée !

Je lui souhaite tout le contraire, à ce vieux con. Tandis que je quitte la boutique, je l'entends me crier.

— Pourquoi elle serait pas bonne, ma journée ?

Je sens une bouffée de colère me monter à la tête, et je décide de renter au plus vite à l'hôtel, histoire de ne pas être tenté d'aller le secouer comme un prunier. Je rentre donc en tentant de rebrousser chemin, perdu dans la purée de pois jusqu'à ce que je retombe sur la porte de l'hôtel, que j'ai failli louper parce qu'on y voit à peine et que tout se ressemble.

La standardiste n'est plus là, et je fonce à travers le hall et l'interminable couloir glauque, jusqu'à ce que j'entre dans la chambre, qui me semble moins accueillante qu'au premier jour. Elle est toujours plongée dans une semi-pénombre, et au moment où je claque la porte, je réalise à quel point je me sens oppressé par tout ce qui se trouve en ces lieux.

Je prends quelques minutes pour m'assoir sur le rebord du lit, et je me calme. J'inspire, j'expire lentement. J'attrape le sachet de viennoiseries pour en vérifier le contenu. Tout va bien, ce sont les croissants souhaités. Ils ont l'air de dater de la veille, mais qu'importe, ça fera bien notre affaire. Puis je m'allonge près d'Héloïse, l'observant en silence pendant quelques minutes. Ça m'apaise de la voir dormir, si paisible. Je n'ai presque pas le cœur à la tirer de là. Cependant, je suis inquiet de son état. Je caresse délicatement sa joue, et elle fronce les sourcils.

— Bonjour, bien reposée ? murmuré-je.

Elle esquisse une drôle de grimace et n'ouvre même pas les yeux.

— J'ai trop mal à la tête… baragouine-t-elle difficilement.

— Merde ! m'exclamé-je, injurieux.

Ça ne me ressemble pas de jurer, toutefois le vendeur dans la boulangerie m'a vraiment mis à bout de nerfs.

— Tu veux que j'appelle le ou la médecin du coin ? questionné-je, inquiet.

— Je veux juste dormir encore… maugrée-t-elle.

Je compatis à sa douleur, je ne l'ai jamais vu dans cet état-là.

— Je peux aller demander le numéro de quelqu'un à notre hôtesse, dis-je en me relevant.

— Olivier… laisse tomber… je veux juste me rendormir tranquille… et rester au calme… avoue-t-elle.

— D'accord, répliqué-je, étonné. Je vais te laisser te reposer et sortir un peu, alors. J'ai acheté des croissants, si jamais t'as faim.

Elle gémit doucement — quelque chose qui pourrait ressembler à un vague « merci » —, et ne dit plus rien. J'attrape un croissant que je dévore sans appétit. J'ai faim, pourtant je n'ai pas envie de manger. Puis je décide de ressortir. Je ferais bien d'aller me dépenser un peu, ça va me permettre de me défouler et de me détendre.


J'ai marché et j'ai couru pendant près d'une heure. Après, je me suis perdu dans cette infâme brume. Alors j'ai recommencé à marcher et à courir, en cherchant à revenir sur mes pas. C'est assez désagréable de se paumer, surtout quand je n'ai pas cessé de galoper droit devant dans le but d'éviter cet inconfort. Néanmoins, d'un coup, en revenant en arrière, je me suis retrouvé hors de la ville. Je ne l'ai pas vu venir — on aurait dit que le brouillard s'était encore intensifié —, et ensuite, en rebroussant chemin, impossible de retomber sur mes pattes. J'ai beaucoup pesté — épuisé —, recommençant à courir en désespoir de cause. J'allais bien finir par retrouver mes petits — la voiture, l'hôtel, ma femme.

La détente que je recherchais, oubliée, et la colère et l'angoisse sont toujours présentes. Alors je cours, comme si c'était la réponse à tout. À croire que ça suffira à régler les problèmes et à répondre aux questions que je me pose.

Étrangement, après un certain temps, j'arrive sur une impasse au bout de laquelle campe une grille, que je ne repère que lorsque que je me trouve à deux mètres d'elle. Jusqu'ici, j'ai pourtant réussi, je-ne-sais-comment, à éviter de me prendre des murs.

Je m'appuie donc un instant contre cette énorme grille et réalise — en levant les yeux — que je la connais bien. Comment ai-je fait pour arriver jusqu'ici alors que je courais en ville ? Je ne me suis donc aperçu de rien ? Pas si compliqué quand on ne voit pas à deux mètres, mais tout de même. Le sentier qui mène ici est fait de terre, pas de bitume ! Je suis si peu perspicace que ça ? Tant pis, inutile de me mettre plus en rogne, et puis ça tombe bien, il fallait que je vienne : je dois m'entretenir avec le comte.

Tout en reprenant mon souffle, je fais un peu plus peser mon poids contre le fer forgé ; et je le sens bouger. Je me redresse, poussant la grille de mes deux bras. C'est ouvert, et je trouve ça singulier. L'utilitaire du jardinier n'est pas garé ici. Peut-être que le comte est en vadrouille et que lui, il passe par la grande porte ; il n'est pas n'importe qui, après tout. Je ricane, un peu moqueur. Bon sang, il était si pompeux, cette nuit : je l'imaginais presque ponctuer ses phrases de gestes grandiloquents, portant des manches bouffantes à sa chemise. Avec une certaine classe due à sa stature, cependant, ça restait ringard. Ça, c'était avant de réaliser qui il était vraiment.

J'ai à peine le temps d'avancer de quelques pas en gloussant légèrement — à moitié avachi par l'effort —, que je remarque qu'on m'observe. Je tourne la tête sur ma gauche et je me repositionne subitement, droit comme un cierge.

— Bon-bonjour ! Je viens vous rendre visite ! m'exclamé-je en bégayant.

Il se tient là, à quelques mètres de la grille, et il m'observe sans un mot. En le contemplant, j'en perds mon latin. C'est exactement l'homme de mon souvenir. Il n'a pas l'air d'avoir pris une trentaine d'années dans la vue. J'ai le sentiment de me trouver face à un fantôme de mon passé. Mon esprit en conclut qu'il est assurément le fils de cet autre homme à qui il s'apparente tant.

— Vous ressemblez beaucoup à votre père, ne puis-je m'empêcher d'ajouter, gêné.

— Vous n'auriez pas dû remettre les pieds ici, annonce-t-il.

Il a l'air sévère, mais pas fâché.

— Je suis désolé, j'avais besoin de comprendre deux-trois choses, et… commencé-je, avant d'être interrompu.

— Il serait préférable que vous rebroussiez chemin, insiste-t-il.

J'ouvre la bouche, puis la referme. Je n'ai pas tellement envie de m'avouer vaincu aussi facilement, or je dois le reconnaitre : cet homme m'intimide. Je me sens comme le petit garçon que j'étais jadis. Ce n'est pas seulement lié à cette ressemblance physique frappante, c'est aussi la voix, les expressions — la façon de me regarder —, le choix des mots qui me sont adressés.

— Oui, d'accord. Je ne voulais pas donner l'impression de m'imposer, reconnais-je, un peu déçu.

J'ai tant de questions à lui poser.

— Vous n'avez pas à vous blâmer : j'ai manqué de savoir-vivre à votre attention, je ne saurais me pardonner cet écart, déclare-t-il, baissant la tête une fraction de seconde.

Le souvenir du baiser me revient en tête. Je lui adresse un petit sourire gêné.

— C'est pas grave… ça… arrive, j'imagine ! dis-je.

Je ne suis pas certain de ce que j'avance, néanmoins je ne me sens pas insulté par son geste. Ça m'a surtout surpris. Je l'observe attentivement, espérant qu'il accepte de passer au-dessus de la scène un peu malaisante de la veille au soir. Ce type a un drôle de style : il porte les vêtements de son père, qui étaient déjà démodés lorsque j'étais enfant. Ça lui ajoute une étrange aura. Il a un charisme fou ; sa stature impressionnante et sa beauté froide le rendent très intimidant. Il me parait presque irréel, tout comme son père.

— Est-ce qu'on peut discuter quelques minutes ? Je vais faire mon possible pour ne pas abuser de votre temps. Je voudrais seulement obtenir quelques informations concernant votre famille — dans laquelle j'ai grandi —, parce que ma mémoire a sérieusement flanché, et que j'ai besoin de retrouver mes origines, lui avoué-je sincèrement.

— Je crains ne pas être en mesure de vous édifier à ce propos, réplique-t-il d'une voix inexplicablement basse.

Je me mordille la lèvre inférieure — frustré —, et remarque que ça le fait tiquer — c'est quasi imperceptible —, puis il détourne la tête. Je fronce les sourcils, décidant de ne pas accorder d'importance à ce détail pour le moment.

— S'il vous plait, j'ai quelques questions : ce n'est pas grave si vous ne savez pas me répondre, sachez que la moindre information — quelque infime détail —, peut m'aider à avancer, l'encouragé-je à accepter.

Il m'apparait alors plus fermé que jamais à la discussion. Je retiens un soupir.

— Vous n'avez pas idée… murmure-t-il alors.

— De quoi ?

Je ne suis pas certain d'avoir bien compris. J'ai entendu « vous n'avez pas idée », mais est-ce ce qu'il a prononcé ? J'ancre mes yeux dans les siens, si profonds et si noirs. Je n'ai jamais vu de regard aussi sombre, c'est perturbant. Il ne pipe mot, il ne répétera pas ce que je n'ai pas parfaitement su saisir. Alors je décide de faire l'idiot.

— On peut commencer ? Est-ce que votre père est toujours en vie ? questionné-je.

Nous pourrions régler ça en une seule réponse, si elle est positive. Bon, il faudra que je lui demande où le trouver ; ce sera simple, je l'espère.

Son regard sur moi est pénétrant, et ça me met légèrement mal à l'aise. Il secoue doucement la tête, alors je prends ça pour un non. J'en éprouve moins de peine que concernant la perte du vieil homme, toutefois ça porte tout de même un vilain coup à mon moral.

— Mes condoléances… c'est arrivé récemment ? demandé-je.

Il fronce les sourcils.

— Il nous a quittés il y a fort longtemps, affirme-t-il de sa voix grave.

Ça rejoint les dires du jardinier. Le comte était peut-être plus vieux que ce que j'imagine, et il a aussi pu mourir d'une maladie ou suite à un accident quelconque.

— Et vous… vous avez quel âge ? l'interrogé-je avec impudence.

Je ne l'ai pas connu, il a dû naitre quelques années après mon départ.

Il me sourit alors, exactement le même — trop rare — sourire que le comte de mes souvenirs pouvait m'accorder, ce qui déclenche d'insolites réactions de mes organes : des papillons dans le ventre et une légère chaleur — carrément déplacée — qui me saisit.

— Je suis bien plus vieux que ce que vous semblez conjecturer, m'avoue-t-il alors, comme s'il lisait dans mes pensées, ce qui occasionne une faible décharge qui traverse ma colonne vertébrale.

Il doit avoir trente-deux ans et pas vingt-six. Ça me fait une belle jambe. Néanmoins, s'il a vraiment cet âge-là, j'ai — en théorie —, été présent lorsqu'il est né ; seulement je ne m'en souviens pas, ce qui n'est pas surprenant.

— Si on s'est connu, vous deviez être trop jeune pour vous souvenir de moi ; même-moi, je ne me rappelle pas de vous, répliqué-je en lui rendant son sourire.

Il semble très étonné par ce que je viens de lui dire, et ça le pousse enfin à remuer. Il se détourne de moi un instant et avance de quelques pas. Il apparaît en pleine réflexion.

— Puis-je vous proposer de prendre une collation ? Accepteriez-vous de me suivre jusque dans ma demeure ? me questionne-t-il.

À mon tour de trouver son offre insolite. Néanmoins, je hoche la tête.

— Oui, pourquoi pas, ce serait un plaisir ! réponds-je.

Il se met en route et se meut avec une incroyable dextérité, tandis que je le talonne. Sa démarche me rappelle celle de — feu son père —, le comte. Il se tient bien droit, les mains nouées dans son dos, conférant un aspect encore plus imposant à sa haute stature. J'ai presque envie de trotter derrière lui, tel le gamin que j'ai été.

La brume s'est levée, comme si elle n'était pas si épaisse quelques minutes auparavant. Je profite de la traversée du jardin pour admirer les lieux, encore une fois. La belle et longue allée de cyprès qui s'étire, et un petit sentier tortueux bordé de bancs et de fleurs très colorées, qui débouche ensuite sur une impressionnante fontaine. Je ne suis pas passé par ici hier. La fontaine nous offre le choix entre plusieurs chemins, et on — le comte, car je me contente de le suivre — emprunte celui qui nous amène le plus rapidement jusqu'au manoir, je suppose. Le silence est aussi inquiétant qu'en ville : l'océan doit être calme en cette douce matinée, car aucune vague ne semble venir se fracasser contre les falaises, mais peut-être se trouve-t-on simplement trop loin d'elles.

Nous parvenons enfin face à la vieille bâtisse. Je déglutis. Une peur panique s'empare de moi : j'ai envie de fuir, et je sais très bien expliquer pourquoi. Le manoir n'a rien à voir avec celui que j'ai vu hier après-midi. C'est fondamentalement le même, mais hier, on voyait clairement qu'il était abandonné depuis plusieurs décennies ; aujourd'hui, il est propre et bien entretenu. La veille, des carreaux étaient cassés, des volets manquaient à l'appel, des plantes grimpaient sur les murs de toutes parts, le bois de la large porte d'entrée commençait à être rongé par des bestioles quelconques et une pénombre peu engageante régnait sur les lieux. Aujourd'hui, rien de tout ça, si ce n'est une noirceur toute irréelle qui parait flotter au-dessus et autour du logis. Je geins — de terreur, un bruit qui m'échappe malgré moi —, et le comte se retourne.

— Êtes-vous indisposé ? me demande-t-il, affectant une véritable inquiétude.

Je secoue la tête, toutefois mon expression faciale ne le convainc pas totalement.

— Entrons, j'ai sans nul doute de quoi satisfaire votre mal, déclare-t-il en ouvrant la grande porte, qui grince comme si personne ne l'avait actionnée depuis longtemps.

J'hésite un instant avant de franchir le seuil, mais je prends mon courage à deux mains et je pénètre dans l'antre du démon ; je n'ai pas complètement oublié cet étrange bruit, la nuit dernière, lorsqu'il m'a intimé de quitter les lieux. Je suis probablement en train de devenir fou.

Je reconnais l'entrée et ce long couloir : les mêmes que dans mon enfance. Il semblerait aussi que le comte ne soit pas si seul dans ce grand manoir. J'entends du bruit et je perçois des mouvements, alors que je ne vois personne. Le grand hall d'entrée est aussi propre et austère que dans mon souvenir, tout comme le couloir. J'ai toujours détesté être à l'intérieur, ce sentiment me revient en sentant cette odeur, identique à celle de l'époque. Ça sent le vieux mélangé à l'humidité, ça sent le manque de chaleur et de soleil, le manque de vie. Il n'y a rien d'agréable, ni la décoration, ni la disposition des pièces, ni l'éclairage, ni rien de ce que dégage cette bâtisse. C'est juste angoissant, et je me sens observé de partout.

— Venez, me dit le comte, se déplaçant jusqu'une petite pièce attenante.

Je le suis, n'en menant pas large. J'aimerais ne pas avoir à me retrouver seul dans l'une des grandes salles du manoir, alors je ne le perds pas de vue. On emprunte un étroit couloir extrêmement sombre — les gens du coin ont un problème avec les corridors où il fait bon se déplacer —, puis mon hôte me fait entrer dans un petit salon qui aurait pu être confortable s'il ne dégageait pas la même aura nauséabonde que les autres pièces.

— Prenez place, m'invite-t-il à l'installation en désignant assez largement les assises qui sont à ma disposition.

Je prends le temps de réfléchir à la place qui serait la moins flippante. J'opte pour un large et élégant sofa, qui m'inspire un peu plus confiance que le reste. Lui se tient toujours debout, se positionnant dans mon champ de vision et restant à bonne distance de moi. Il trône derrière un large fauteuil : il aurait pu s'y appuyer, or il ne le fait pas.

— On va nous apporter de quoi vous sustenter, me dit-il en penchant très légèrement la tête.

— Merci, réponds-je, étonnamment silencieux et ayant laissé toutes mes questions à l'entrée ; pas dingues, elles n'ont pas franchi la porte, elles.

Je me mordille distraitement la lèvre inférieure, et tente d'inspirer et d'expirer le plus lentement possible. Il faut que je me détende et que je verrouille mon interrogatoire. Après une dernière grande inspiration, je me lance.

— Est-ce que votre père… il vous a parlé de moi ? Un peu ? demandé-je.

— Jamais, rétorque-t-il sans la moindre hésitation.

Je n'aime pas cette réponse. On n'élève pas un enfant pendant huit ou neuf ans sans jamais en parler à qui que ce soit ! Il me ment.

— Sérieusement ? Je suis surpris. J'ai passé beaucoup de temps ici, insisté-je.

— Sans conteste, avoue-t-il, conservant tout son sérieux.

— Alors ? Pourquoi vous ne me racontez pas ce que j'ai besoin de savoir ? Il y a un problème ? m'acharné-je.

Il acquiesce délicatement, et j'ai l'impression que mon cœur explose de tristesse, d'inquiétude, et d'incompréhension mêlées.

— Vous ne comptez pas m'aider, alors ? m'entêté-je encore, d'une voix blanche, cette fois.

Qu'a-t-il bien pu arriver ? Est-ce que j'ai perdu la mémoire à cause d'un drame ? Le jeune comte baisse encore les yeux, un peu plus longuement que la dernière fois. Je sens qu'il hésite, j'ai peut-être une carte à jouer.

— Je vous en prie, je suis capable d'encaisser l'information : j'ai réellement besoin de comprendre ce qui a pu arriver ici, et pourquoi on s'est débarrassé de moi, m'obstiné-je.

Il relève ses grands yeux enténébrés sur moi, et je me mordille instinctivement les lèvres, les faisant délicatement glisser entre mes dents. Son regard ne lâche pas ma bouche des yeux, je commence donc à me dire qu'il va céder, et qu'il faudra que je sois vigilant à ce qu'il reste à bonne distance de moi.

— Je puis me hasarder à vous renseigner, lorsque cela est concevable, concède-t-il.

Je réprime un sourire — je me sens trop en danger ici pour savourer ma petite victoire —, songeant qu'avec son vocabulaire, il n'est pas dit que je comprenne tout. Son expression se fait plus crispée. Il vaut mieux que je ne le fasse pas attendre.

— Alors, nous évoquions votre père : il vous a parlé de moi, c'est bien ça ? reprends-je.

— Non, murmure-t-il, sans me quitter des yeux.

Je soupire. Si ça se trouve, le comte n'était pas son père, mais son oncle.

— Alors, qui vous a parlé de moi ? questionné-je, ne perdant pas le nord.

— Mon majordome aimait beaucoup converser à votre sujet, avoue-t-il.

Le vieil homme ? Il l'a connu ? Mais alors, comment est-ce que le jardinier ignore-t-il qu'il y a de la famille ? Est-ce que son arrière-grand-père protégeait les lourds secrets de ses employeurs ?

— Je pensais qu'il était parti à la retraite après mon départ, clamé-je, me remémorant les paroles du jardinier.

— C'est le cas, affirme-t-il, imperturbable.

Je ne comprends plus rien.

— C'est trop bizarre pour moi, je ne capte pas, m'agacé-je. Dites-moi simplement pourquoi le comte s'est débarrassé de moi ?

Il hésite. Il a la réponse — je le sens —, et je serre mes poings, me préparant à l'entendre ou à en découdre si nécessaire.

— Il apparut que vous deveniez progressivement une menace ; pour le comte, toutefois avant tout pour vous-même, m'annonce-t-il lentement.

Je réalise qu'il pèse ses mots, comme s'il souhaitait me ménager.

— Pourquoi ?

Je parle bien plus fort que je ne l'aurais souhaité. Moi, un danger ? Je n'ai jamais fait de mal à une fourmi !

— Je ne suis pas en mesure de vous offrir plus de précisions, répond-il calmement.

— Alors je suis dangereux, mais je ne sais pas pourquoi ? Est-ce que j'ai causé un accident ? J'ai tué quelqu'un ? Si j'ai été un enfant criminel, j'aimerais vraiment le savoir ! m'exclamé-je.

On frappe à la porte et le comte se lève. Il entrouvre légèrement le battant et se saisit d'un plateau rempli de douceurs en tout genre. Il s'approche, les déposant sur la table basse, et il reprend sa place plus loin. Je n'ai ni faim, ni soif. J'ai peur de tout ici, et même de moi à présent. Qui suis-je ?

Je poursuis la discussion, avide d'en savoir plus d'une manière ou d'une autre, quitte à être déçu ; état dans lequel je me trouve régulièrement depuis mon arrivée dans ce maudit canton.

— Et mes vrais parents, alors ? Vous savez me dire qui ils sont ?

Je m'exprime avec une certaine hargne : il faut concéder qu'aujourd'hui, ce n'est pas tellement ma journée.

— Pas avec exactitude. Vous avez été oublié le long d'un beau rivage de galets blancs, bien après ces contrées brumeuses. Il semble que l'oubli ait été intentionnel, conséquemment vous avez été accueilli au manoir, raconte-t-il.

Je déglutis péniblement. J'ai envie de rentrer, de retrouver les bras d'Héloïse, et de pleurer toutes les larmes de mon corps. Mes vrais parents ne voulaient pas de moi, et ma seconde famille m'a rejeté parce que j'étais un genre de monstre.

— Ne vous blâmez pas, vous n'êtes pas responsable de tout cela, prononce le comte, de sa voix grave.

On doit lire en moi comme dans un livre ouvert, car il semble souvent répondre à des réflexions intimes. Je ne réplique pas et me contente de jeter un œil sur le plateau devant moi. De belles pommes issues de la pommeraie, des biscuits qui me rappellent des souvenirs, et du jus préparé avec les fruits du verger, j'en mettrais ma main à couper. Je suis surpris par ce plateau, le même qui m'a certainement été servi lorsque j'étais enfant. Étonné, je relève la tête vers le comte.

— Vous êtes franchement étrange. Vous et tout ça… c'est surréaliste… marmonné-je en saisissant une pomme.

Il ne bouge pas, restant en retrait, se tenant bien droit comme le noble comte qu'il est.

— Ça vous dérange si je visite le manoir ? questionné-je.

Je suis hanté par les souvenirs, alors si je me promène ici, il y a des chances que j'apprenne ce qui m'est arrivé. Et ça m'évitera d'infliger ma mauvaise humeur à ce jeune homme — d'un autre âge —, qui n'y est à l'évidence pour rien.

— Ni peu ni prou… vous êtes ici chez vous. Arpentez le domaine comme bon vous semble, déclare-t-il.

Cette réponse me plait. Je le remercie d'un signe de tête et quitte la pièce, ma pomme à la main. Le couloir, plus tôt sordide et angoissant, me semble d'un coup plus chaleureux ; je ne saurais pas dire pourquoi. Je retourne dans le hall, et visite distraitement le rez-de-chaussée. Tout est du même acabit, mais bientôt, je me pose de sérieuses questions. J'entends jouer des quatuors d'instruments à cordes, toutefois nul n'occupe la salle de musique. J'entends du personnel qui s'affaire au nettoyage ou à l'entretien, or je ne croise personne. Éclats de voix, rires et odeurs de mets savoureux s'échappent des cuisines, néanmoins lorsque j'y passe, elle est propre et déserte, comme si elle n'avait pas servi aujourd'hui. Je regarde les jardins à chaque fois que je passe près d'une fenêtre. Il n'y a pas à dire, là-dedans, c'est bruyant, comme si on était une trentaine, et pourtant : je ne croise personne. Le malaise s'installe, une sensation plus durable encore que précédemment. Je décide de le chasser en grimpant à l'étage. Peut-être que mes réponses y sont.

Ici, on trouve les appartements réservés aux propriétaires de la maison. Une enfilade de pièces luxueuses et cependant très austères dédiées à chaque résident. L'aspect vieillot me frappe plus que jamais. On se croirait revenus deux ou trois siècles en arrière. Je ne vois ni prise, ni interrupteur. Ni toilettes comme on en fait maintenant. Une bouffée d'angoisse m'échappe, et je me mords violemment la lèvre inférieure.

Puis j'arrive jusqu'à une porte dont j'actionne instinctivement la poignée. Je crois que c'est ce que je cherche. J'entre dans un petit vestibule, qui débouche sur une grande chambre. Une chambre d'enfant — si on peut dire ça comme ça —, et je le déduis des vieux jouets qui débordent d'un majestueux coffre. Le reste a tout d'une chambre d'adulte, ou presque. Mes yeux se voilent, les souvenirs remontent par vagues de plus en plus puissantes. Je suis dans mon lit, et le vieil homme vient éteindre ma bougie et déposer un tendre baiser sur mon front. Plus tard, en plein jour, il tente vainement de m'instruire tandis que je joue sans vraiment l'écouter. Un autre soir, le comte est assis au pied du lit, et il joue de ses mains à créer des ombres terrifiantes et à me conter des histoires qui font frémir les petits enfants. Je hurle de terreur, mais j'en redemande, et il m'adresse alors un de ses rares sourires.

J'inspire un grand coup. C'était bien ma chambre. Je déambule à travers la pièce, et lorsque je me retourne, le comte est ici, sur le pas de la porte.

— C'était ma chambre, lui dis-je, comme si je lui donnais une information de taille.

Il acquiesce d'un seul mouvement de tête. Ce n'est a priori pas une information qu'il ignore, ou alors il s'en fiche complètement.

— On dirait qu'elle n'a pas bougé… comme le reste du manoir… dis-je en contemplant le plafond ouvragé, le plancher en bois de qualité et les moindres détails de la décoration, fidèles à mes souvenirs qui refluent encore.

Le comte m'observe, et je crois presque déceler une once de tendresse dans ce regard. Ça me rend tout chose, pourtant je n'ai pas le temps de m'attarder là-dessus qu'il s'exprime.

— Si vous désirez dormir ici… commence-t-il, sa voix plus grave que jamais.

— Non, c'est gentil… et puis… vous pissez où ici, si je puis me permettre ? Et votre téléphone ? J'ai pas vu la moindre prise ! Vous avez l'eau courante ? questionné-je, étonné.

Ça me semble assez fou qu'un mec aussi jeune vive comme ses ancêtres du dix-huitième siècle, dans cette vieille bâtisse baroque. Il ne me répond pas tout de suite, m'observant bizarrement, empreint d'une certaine gêne. J'en conclus qu'il se passe clairement de tout le confort moderne.

— Si vous ressentez quelconque nécessité de ces éléments, vous les obtiendrez ici aussi, me répond-il finalement.

Ça sonne presque comme un « je vais vous dénicher ça tout de suite », et ça me semble singulier.

— Veuillez pardonner ma conduite, j'ai le devoir de m'absenter un instant, m'annonce-t-il alors, avant de filer avant même que je ne puisse répliquer.

Je soupire. Sa présence m'intimide et me rassure à la fois, n'est-ce pas loufoque ? Je fais encore quelques tours dans la chambre — manipulant des vieux jouets, effleurant les matériaux —, assailli par des réminiscences qui me vident de toute mon énergie, mais qui me font me sentir chez moi ici, dans mon cocon. Je finis par poser mes fesses sur ce grand lit intimidant, puis je m'allonge un instant. Je crois que je m'endors instantanément : ma tête a à peine le temps d'effleurer l'oreiller.


J'ai fait ma nuit, littéralement. C'est confortable — il fait chaud et je suis bien —, ici. Lorsque je me réveille, le jour s'est déjà en partie évanoui, et la pénombre prend rapidement sa place. Je me lève d'un bond, ayant une pensée coupable pour ma femme. Il faut que je rentre maintenant. Le comte doit lui aussi se dire que je suis un sacré phénomène : je lui ai annoncé que je ne restais pas, et voilà que je dors plusieurs heures d'affilée dans l'un de ses lits. Je quitte mes anciens appartements et redescends dans le hall, qui est mal éclairé. Cette fois, un silence des plus funestes règne, s'accordant parfaitement à l'ambiance. Je me demande s'il est dans le petit salon, et en me retournant, je le vois. Comme dans mon terrifiant souvenir. Au bout du couloir, son impressionnante silhouette noire est tournée vers les jardins, d'où il se dégage encore une pâle lumière qu'on distingue à l'horizon, sur l'océan.

Je me racle bruyamment la gorge, par crainte de l'interrompre avec la parole. Ça fonctionne, il arrive vers moi à toute vitesse, sans pour autant courir.

— Vous avez meilleure allure, me dit-il en m'observant de la tête aux pieds. Souperiez-vous en ma compagnie ?

— Non, m'empressé-je de dire, il faut que je rentre, ma femme m'attend, elle doit se faire un sang d'encre en se demandant où je suis.

Le comte semble déçu, néanmoins ce n'est peut-être que mon interprétation. Il n'affiche pas clairement ses émotions.

— Reviendrez-vous ? s'enquiert-il, de sa voix envoutante.

Je secoue poliment la tête, tout en me mordillant la lèvre supérieure. Ça me porte un sale coup au moral de réaliser ça. À vrai dire, je n'ai aucune envie de partir, même si je ne me sens pas spécialement à mon aise dans l'ambiance de ce manoir, où quelque chose de sacrément louche flotte. Par contre, je me suis régénéré dans mon ancienne chambre, et un sentiment de bien-être et de plénitude absolus y ont traversé mon corps et ma psyché.

— À tout hasard, auriez-vous la possibilité de contacter l'hôtel ? Pour que je prévienne ma femme ? Mon téléphone ne capte pas ici, avoué-je. Si elle n'y voit pas d'inconvénient, je pourrais rester un peu plus.

Il me sourit — un très léger sourire —, et je songe que c'est la première fois aujourd'hui qu'il y a seulement un mètre de distance entre nous.

— Ne vous tourmentez plus avec cela, considérez qu'elle est prévenue. Je lui fais porter une missive de ce pas, m'annonce-t-il.

— Ah… vous n'avez pas besoin que je l'écrive ? demandé-je, suspicieux.

— Non, je certifie que votre compagne sera prévenue dans quelques instants. Que vous restiez ici ne la troublera pas outre mesure, elle a la tête ailleurs, elle est souffrante, déclare-t-il.

Je me fige. S'en est trop pour moi, côté bizarreries.

— Je ne vous ai pas parlé de l'état de santé de mon épouse, me semble-t-il, affirmé-je, livide.

— Voirement ? Je suis persuadé que vous l'avez fait, réplique-t-il sévèrement avant de se détourner de moi.

Il instaure ensuite une bonne distance entre nous, puis pointe de nouveau son regard obscur sur moi.

— Lorsque l'envie de souper vous prendra, rejoignez la salle à manger, clame-t-il avant de disparaitre de mon champ de vision.

Et voilà… je l'ai vexé en le remettant en cause, alors que c'est moi qui perds certainement la boule. Il ne peut pas deviner ce qu'il ne sait pas. Je sens que je vais diner seul : est-ce qu'il y a le moindre intérêt à ce que je reste ici dans ces conditions ? Je me faisais une certaine joie à souper — comme il dit — en sa compagnie. Je reste planté dans ce grand vestibule des plus sinistre. Je réfléchis. Dois-je me tirer — Héloïse sera-t-elle réellement prévenue de mon absence ? —, ou faire comme si tout allait bien et profiter du premier repas de bonne facture qu'on me servira depuis que je suis arrivé dans le coin ? Après de longues minutes d'hésitations, je valide une troisième option : rattraper ce fichu comte et lui présenter des excuses pour qu'il pardonne mon impolitesse. J'aimerais qu'on discute encore et qu'il m'apprenne plus de choses concernant mon enfance très floue ; je n'ai presque que des souvenirs heureux, je ne sais pas ce que j'aurais pu faire de dramatique.

Je grimpe à l'étage, cherchant ses appartements. Il s'avère que ce sont les plus reculés du manoir. Tandis que je parcours les couloirs, j'entends de nouveau que la demeure s'anime, mais je ne vois toujours personne. Ça me rassure et ça m'inquiète à la fois. Les bougies qui éclairent mon chemin vacillent lorsque je passe près d'elles, sans jamais s'éteindre pour autant. Je frappe doucement contre ce que j'imagine être la porte des appartements du comte. On ne me répond pas. Au pire, ce n'est pas ici, mais il n'y a qu'en entrant que j'en aurais la certitude.

Doucement, j'entrouvre la porte, arrivant dans une petite antichambre. Je traverse une première pièce — une belle bibliothèque —, avec en son centre un sofa plutôt austère : je n'aurais pas eu envie de m'installer ici pour bouquiner. Un tout petit bureau d'époque est posé contre la fenêtre. Je me dirige vers la seconde pièce, une grande chambre — on aurait pu y caser un trois pièces —, peu fournie en mobilier et assez lugubre. Un souvenir — puissant —, tente de s'imposer à mon esprit, toutefois je ne parviens pas à le saisir nettement. C'est la nuit et je suis venu ici. Je me glisse dans ce grand lit si froid, et trou de mémoire… je fronce les sourcils. J'observe intensément le lieu en question, espérant que ça me revienne. C'est le cas. D'un coup, je me fais disputer — très sévèrement — par le comte, et je quitte la pièce en courant et en pleurant. Je tique. Dans ce souvenir, la colère de ce fantôme du passé ressemble au terrifiant rugissement que mon comte — celui d'aujourd'hui —, a proféré la veille. J'en frissonne. Puis, pour me changer rapidement les idées, j'avance — une autre porte se trouve au fond de la pièce —, et j'y pénètre comme si j'étais dans un musée et que je pouvais librement me déplacer d'une salle à l'autre.

— Que faites-vous ici ?

La voix — aux accents pourtant si chauds — est à présent froide et tranchante. Effectivement, je suis tellement surexcité par les découvertes du moment et par la crainte que je ressens, que j'en oublie que je ne suis pas vraiment chez moi ici… et là, je suis arrivé dans l'immense salle de bain, où une majestueuse baignoire trône, et cette dernière est occupée par son propriétaire, qui se détendait jusqu'à ce que je fasse irruption. Je détourne la tête puis le reste du corps, gêné de le savoir nu même si je n'en vois rien.

— Je suis désolé, sérieusement. Je voulais juste vous présenter des excuses, puisque visiblement, mes connaissances de l'étiquette se sont volatilisées, me confonds-je en explications, tout en m'adressant au mur.

— Quittez cette pièce, gronde-t-il doucement.

Je me dirige vers la porte — j'ai peur de l'entendre rugir une nouvelle fois —, non sans cesser de parler.

— Oui, tout de suite, et encore désolé, j'insiste, car je ne voulais pas vous manquer de respect. Vous allez venir souper en ma compagnie, hein ? questionné-je sans un regard en arrière, faisant une petite pause sur le seuil de la porte.

Il ne me répond pas.

— S'il vous plait ? tenté-je, en avançant d'un pas supplémentaire vers la sortie.

Je sens subitement sa présence dans mon dos, je pourrais presque le toucher. Je n'ose pas me retourner, et je me demande comment il a fait pour se retrouver là si vite et sans un bruit.

— Vous êtes rapide, vous n'aviez pas besoin de vous presser, dis-je en avançant dans la chambre, sans lui jeter le moindre regard.

— Vous avez rompu ma tentative de délassement, le cœur n'y est plus, marmonne-t-il sévèrement.

— Je suis désolé, je vous l'ai déjà dit. Je ne sais pas ce qui m'a pris…

Je continue d'avancer jusque l'entrée de la bibliothèque, tout en me mordillant consciencieusement la lèvre inférieure. Puis je réfléchis à ses mots, et je reprends mon bavardage ; son silence me dérange, je me sens contraint de m'exprimer, en plus de toutes les questions que j'aurais envie de lui poser.

— Vous êtes angoissé ? demandé-je.

Il n'aurait pas besoin de se détendre s'il ne l'était pas, si ? C'est une question stupide, je le crains.

— Ne l'êtes-vous pas ? me renvoie-t-il la balle.

— Bien sûr ! Seulement moi, je redécouvre mon passé, et tout ce que j'avais oublié. J'apprends que mes vrais parents ne sont même pas ici et que je ne les reverrais jamais. On m'annonce que j'ai été assez dangereux pour qu'on se débarrasse de moi, et… cet endroit est extrêmement terrifiant ! déclaré-je.

Il arrive désormais à mon niveau, face à l'entrée de la bibliothèque. Il porte un genre de kimono ou de peignoir noir — est-ce surprenant ? —, dans une matière assez fluide qui n'absorbe pas tellement l'humidité ; le tissu lui colle à la peau et met clairement en valeur son corps toujours trempé : ses cheveux ruisselants d'eau n'aidant pas. Je me retiens de le détailler de la tête aux pieds, de crainte qu'il ne prenne ça pour une invitation — je pense encore à ce baiser et je devrais le questionner à ce sujet, toutefois il m'intimide beaucoup, même s'il est nettement plus jeune que moi —, et redoutant plus encore que le port de cette tenue un peu trop sensuelle ne soit intentionnel de sa part. Sans même m'attarder sur sa plastique, je ne peux que constater qu'il est canon.

— Vous avez peur… murmure-t-il de sa voix grave.

Je fixe ses pieds nus et mouillés, observant la petite flaque qui s'y constitue. Il me perturbe bien plus que je n'ose l'avouer.

— Vous trouvez ça normal, vous, tous ces bruits que l'on entend, et ces gens qu'on ne voit pas ? demandé-je.

— Un bon serviteur doit être invisible, réplique-t-il.

— Je vois…

Je n'aime pas du tout cette réponse, ni le mépris qu'elle semble induire.

— Si cela vous contrarie, alors il n'y aura plus de vacarme, dit-il, la voix teintée d'un certain empressement que je ne comprends pas.

Nous sommes face à face : moi, appuyé contre le mur près de la porte, lui, bien droit à côté, se tenant toujours dans cette même position que je trouve fort peu naturelle.

— Ce qui me contrarie, c'est qu'on ne voie personne… que le manoir, hier, ne ressemblait pas à ça… il était délabré et je ne l'ai pas rêvé… l'ambiance de cette maison n'a rien de naturel, même si on dirait qu'on fait tout pour ! Et ne parlons même pas de vous : est-ce que vous êtes déjà sorti d'ici ? Vous avez vu le monde ? Vous vous comportez comme s'il y avait deux cent ou trois cent ans d'écart entre vous et moi ! Et je ne dis pas ça contre vous… c'est simplement… que c'est peu commun…

Je parle calmement, en essayant de faire ressortir tout le côté étrange de la situation, en tentant néanmoins de lui montrer que je ne le juge pas. Ce qui est sincèrement le cas. Il baisse cependant la tête, et je me demande si je ne l'ai pas peiné.

— Vous me faites un petit peu peur aussi, reprends-je avec le sourire. Il y a quelque chose d'irréel en vous… mais… ce n'est pas grave, je suppose… dis-je, tentant de la jouer taquin, pour essayer de détendre l'atmosphère.

Il relève ses yeux sur moi, et cette fois je sens clairement que j'ai un peu trop livré le fond de ma pensée.

— Je vous accompagne jusque la salle à manger, réplique-t-il doucement.

Je sens qu'il vient de dresser une barrière supplémentaire entre nous, et ça me frustre.

— Je ne voulais pas vous vexer, avoué-je.

Il s'est déjà mis en marche et je trotte derrière lui, tenu d'accélérer le pas pour tenir sa cadence.

— Dans ce cas… ne dites rien, déclare-t-il sèchement.

Je la ferme, le suivant tout en me mordillant abondamment les lèvres.

À peine la porte de la grande salle à manger est-elle refermée sur nous que de douces odeurs m'assaillent. Je m'approche de cette grande tablée en bois massif, tout en ignorant le reste de la pièce. Sont rassemblés ici tous les plats que je préfère, ou presque. Je ricane nerveusement et tourne mon regard vers le comte. Il semble plus sérieux que jamais. Je secoue la tête. Il va encore le prendre mal, si je dis que c'est bizarre. Je m'installe donc sans mot dire, et commence à me servir dès que je vois qu'il pose ses fesses sur une chaise. Je n'aurais jamais assez d'estomac pour tout goûter, alors je picore des petites portions dans trois plats, ceux que j'ai sous le nez. C'est absolument délicieux. Je ne pense plus — durant quelques instants —, à ce domaine maudit, ni à mon enfance oubliée, ni à mon épouse que j'ai abandonné à son triste sort, ni à toutes les questions que je me pose encore. Je savoure. Au bout d'un certain temps, je réalise que le comte — qui est assis bien loin de moi —, se contente de regarder droit devant lui ; sans boire, sans manger, et toujours trempé. Je repose ma fourchette, la panse désormais assez pleine.

— Est-ce que tout va bien ? lui demandé-je.

Il tourne légèrement son visage vers moi, pourtant il ne dit rien. Je me jette à l'eau, perdu pour perdu : je passe déjà pour un pécore malpoli, alors dans le pire des cas, il me mettra à la porte.

— Pourquoi m'avez vous embrassé, la nuit dernière ?

Contrairement à mon attente, il ancre son regard dans le mien, et je me sens comme le petit gamin effronté que j'étais, pris en faute tandis qu'il faisait le malin.

— Ce fut une tragique erreur, n'y pensez plus, me répond-il enfin.

Je m'entête, tel le gosse que j'ai été autrefois.

— Une erreur ? Vous regrettez ? Je ne vous plais plus ?

C'était peut-être la question de trop. D'un coup, je regrette d'avoir eu ce culot : s'il me rugit dessus, je pisserais probablement dans mon froc. J'ai du mal à me contrôler, il me donne envie de le faire sortir de ses gonds. Qu'il se lâche, qu'il me parle, qu'il me dise la vérité ; j'ai le sentiment qu'il me cache tout ce qui pourrait m'intéresser.

— Vous agissez à l'égal de l'enfant que vous étiez jadis, affirme-t-il.

Je me fige, sourcils froncés.

— Que savez-vous de l'enfant que j'ai pu être ? m'indigné-je.

C'est perturbant de l'entendre insinuer qu'il m'a connu ; ce d'autant plus qu'il ressemble beaucoup trop au comte qui m'a élevé. Il me regarde encore un instant, puis se lève.

— Dormez bien, me dit-il avant de quitter la pièce.

Sa tentative de fuite me dérange — et elle m'énerve, alors que je sais qu'il faut que je reste calme —, car j'aimerais qu'il daigne me répondre avec franchise. Je me lève immédiatement pour lui courir après, ne lui laissant pas le temps de refermer la porte.

— Cessez de constamment vous sauver dès lors qu'une question vous contrarie ! m'offusqué-je en l'attrapant pas le bras pour qu'il se tourne vers moi.

Je tente vaguement de parler son jargon, espérant que ça l'aide à se sentir en confiance. Il regarde ma main — que j'ôte prestement de son bras —, comme si je venais de commettre l'irréparable. Il esquisse un pas vers moi, et je recule d'autant. Ses yeux me semblent plus noirs que jamais.

— Je ne comprends rien à ce qui arrive ici, d'accord. Je cherche juste à y voir plus clair, me justifié-je.

Il avance encore d'un pas supplémentaire, et je recule de nouveau.

— La provocation vous aide à clarifier vos pensées ? questionne-t-il, sévère.

— Vous ne me répondez pas beaucoup, j'essaie de vous faire réagir ! expliqué-je honnêtement.

— Votre attitude est puérile : je ne vous offre aucune réponse puis donc que vous n'êtes point prêt à les ouïr, assène-t-il, comme s'il me réprimandait.

Je ne suis pas certain d'avoir tout compris.

— D'accord… comment faire pour être prêt ? demandé-je.

— Allez vous reposer, m'ordonne-t-il, ignorant mon interrogation.

— J'ai dormi tout l'après-midi, rétorqué-je, j'ai juste envie que vous me parliez. Ceci dit, je peux comprendre que vous soyez fatigué. J'attendrai, affirmé-je, ne me débinant pas.

J'ai prononcé cette dernière phrase en me hissant légèrement sur la pointe des pieds, tentative semi-consciente de ne pas paraitre si minuscule à ses yeux ; pas que je sois beaucoup plus petit que lui, mais son attitude est parfois — à l'instant, par exemple —, tout comme. Je me mordille — bien malgré moi — la lèvre inférieure. Je vois que ça le déstabilise, toutefois il tente d'ignorer ce geste et prend sur lui pour ne pas m'en faire la remarque.

— Mon tic vous dérange ? demandé-je subitement, me giflant mentalement pour cette énième question : j'ai bien compris qu'il ne souhaite pas que je lui en pose.

Il secoue légèrement la tête et recule d'un pas. Je prends ça pour un oui.

— Si vous vous exprimiez clairement, ce serait vraiment plus simple, dis-je. Et franchement, je me sentirais moins con. Là, je me sens tenu de tenter de demander tout et n'importe quoi pour espérer comprendre ce qu'il se passe ici. Vous êtes le seul à pouvoir mettre les choses à plat, mais j'imagine que… finalement, vous avez peut-être plus peur que moi de ces vieilles histoires et de cette terrible ambiance qui règne ici…

Ma dernière phrase est un murmure teinté d'inquiétude. Le silence est de nouveau absolu et pesant.

— Plausiblement… reconnait-il enfin.

J'ai mis le doigt sur quelque chose, mais je ne suis pas certain que ce soit une bonne nouvelle. Si lui a peur, alors il a raison : je ne suis pas prêt du tout à entendre des informations potentiellement plus troublantes. Je sens comme un frisson me traverser le corps, et je tourne la tête. Nous sommes dans l'un de ces couloirs glauques à souhait. Je me rapproche du comte.

— Ne me laissez pas seul dans l'une de ces pièces, le supplié-je.

— Est-ce si terrifiant pour vous ? questionne-t-il en m'observant, une fois apaisé.

— Je vous ai déjà expliqué ce qui m'angoisse ici ! Vous ne me répondez pas, alors bien sûr que j'en fais tout un fromage ! Vous agissez aussi bizarrement que tout ce qui nous entoure : je devrais avoir peur de vous, mais…

Je me tais. Cette fois, c'est moi qui ait titillé sa curiosité, et je crois que je comprends ce qu'il a ressenti jusqu'alors. Je n'ai aucune envie de m'épancher. C'est une sensation assez étrange, car avec ma femme on a tendance à parler franchement : nous ne sommes pas susceptibles, on aborde tous les sujets — qu'on souhaite évoquer — ensemble sans se poser la moindre question, qu'ils soient gênants ou pas.

— Plait-il ? demande-t-il de sa voix si grave et plus chaude encore qu'il y a quelques minutes.

Je me flagelle mentalement, puis je décide finalement de parler honnêtement, restant fidèle à moi-même.

— Ce n'est rien. Vous me faites un drôle d'effet : un subtil mélange d'attraction et de répulsion, c'est très particulier, marmonné-je.

Il penche légèrement la tête avant de parler.

— Est-ce positif ? m'interroge-t-il.

Il a suffit de peu de choses pour que j'inverse la tendance. Je soupire.

— On peut aller ailleurs qu'ici ? Vous n'avez pas encore diné : et si on retournait dans la salle à manger ?

Je n'essaie pas de changer de sujet, c'est simplement que le couloir me rend mal à l'aise. Le comte acquiesce, je pousse la porte et me fige à mi-chemin. Mon hôte me rentre dedans, ne s'attendant pas à ça.

— Désolé, m'empressé-je de dire en mettant une petite distance entre nous.

— Vous n'y êtes pour rien, réplique-t-il, sans me quitter du regard.

Je pointe du doigt la table — la cause de ma paralysie momentanée —, y jetant un coup d'œil apeuré.

— Vous voyez, c'est ça, le souci : la table est de nouveau dressée comme si nous n'étions pas encore venus manger. Mon assiette et mes couverts sont propres. Les plats sont remplis, comme si je n'y avais pas touché : vous êtes témoin, j'ai pioché dans ces trois-là… m'exclamé-je en lui montrant les fameux mets en question.

Puis je me focalise sur la place où il était assis.

— Vous, vous êtes trempé — vous n'avez pas froid ? —, mais regardez la place où vous étiez assis : pas une goutte d'eau, comme si vous n'aviez jamais été là. Pourtant, on est resté quoi… deux minutes dans le couloir ? À peine plus !

Cette fois, mon regard vient se poser sur lui.

— Vous voyez ce que je veux dire ? Ces phénomènes bizarres ? Ou vous allez encore me faire passer pour un fou… ?

Je ressens une panique que je n'essaie plus de cacher.

— Vous n'êtes pas fou, me dit-il, ce que je dois certainement interpréter comme une semi-réponse à mes interrogations.

— Il se passe quoi, ici ? C'est hanté ? demandé-je enfin.

Je ressens un certain soulagement à avoir lâché ce mot qui flirte avec mon bon sens depuis que j'ai mis les pieds en ville ; et qui s'est d'autant plus renforcé lorsque j'ai franchi la porte du manoir.

— Supposeriez-vous que des revenants vivent dans ma demeure ? questionne-t-il.

Je sens — à son intonation —, qu'il est légèrement amusé et qu'il s'efforce de ne pas le laisser paraitre.

— Je suis très sérieux… m'offusqué-je.

— À ma connaissance, il n'y a qu'un résidant en ces lieux, et il se trouve face à vous, bien vif, me rassure-t-il.

— Et les domestiques invisibles ?

Non, je ne perds pas le nord. S'il se décide enfin à me répondre, autant en profiter.

— Qu'imaginez-vous à leur sujet ? rétorque-t-il avant de se détourner de moi pour aller picorer quelques raisins sur l'un des plateaux à notre disposition.

— Je sais pas… je pensais que c'était des fantômes… ou des vampires… ou que le manoir est maudit et que c'est lui qui génère tout ça… ce qui me chiffonne, c'est qu'aucune de ces hypothèses n'est scientifiquement viable.

Il croque dans un grain tout en reportant son attention sur moi.

— Est-ce un problème ? me demande-t-il.

Mon esprit vagabonde un instant sur son visage détendu. Sa bouche — entrouverte sur un petit grain de raisin — me le rend plus attirant que jamais. Je déglutis : ce sont des pensées assez inédites pour moi. Puis ses mots s'infiltrent jusque dans mon cerveau, et je fronce les sourcils, tout en commençant à frotter mes dents contre ma lèvre supérieure.

— Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? Est-ce que ça ne remettrait pas tout en cause, si ce bordel était réel ? fais-je, inquiet.

Je n'ai aucune envie que les esprits frappeurs ou bien les stryges naviguent parmi nous.

— Ne vous morfondez pas, rien de tout cela n'est une réalité, et je ne viendrais pas m'abreuver de votre sang tandis que vous sommeillez.

La vision qui s'impose à mon esprit a quelque chose d'assez érotique, et j'essaie tant bien que mal de la chasser, évitant de regarder le comte ; qui lui, semble m'observer avec plus d'intérêt encore.

— Ça n'explique pas tous les phénomènes qui ont lieu ici… mais vous avez raison, je ne suis pas certain d'être prêt pour ça, répliqué-je rapidement. Dites-moi seulement… la seule question qui m'importe vraiment — je crois —, qu'ai-je fait de grave pour qu'on se débarrasse de moi ?

Cette fois, il semble sérieusement réfléchir à la meilleure manière de m'annoncer la nouvelle. J'en frémis de crainte et d'anticipation mêlées, jusqu'à ce qu'il lance :

— Je vous prie de me pardonner, ains ladite affaire est très incommodante, je ne puis vous relater cet épisode sans que nous souffrions tous deux de cette turpitude.

Il semble vraiment embarrassé, et ça ne m'en rend que plus curieux et nerveux. Néanmoins, je n'insiste pas, je n'ai pas envie de lui mettre le couteau sous la gorge. Je vais m'en retourner chez moi, avec mes espoirs frustrés, une terrible sensation d'échec, et mes bribes de souvenirs, auxquelles je me raccrocherais lorsque j'en ressentirais le besoin.

— Bon… alors peut-être qu'il est temps que je rentre. Est-ce qu'on pourrait appeler un taxi ? Vous m'avez dit que vous aviez un téléphone, non ? Je suis venu à pieds ce midi, et je ne me sens pas tellement le courage de rentrer tout seul, avoué-je.

Il semble déçu de la nouvelle.

— Dormez ici, ce sera plus prudent, me dit-il.

— Non, merci, c'est gentil, mais je dois y aller. Ma femme ne va pas être ravie. De toute façon, inutile d'appeler qui que ce soit, il n'y a personne dans le coin — je m'en fais pour rien —, et dans cette brume qui plane constamment, on ne me verra même pas… le retour sera rapide. Vous me raccompagnez jusque l'entrée ?

Il acquiesce, visiblement à contrecœur.


La lourde et impressionnante porte d'entrée est grande ouverte, et la brume — plus légère ici qu'hors du domaine —, flotte dans les airs. Je me retourne une ultime fois vers le comte. Les dix dernières minutes ont été teintées d'un pesant silence, chargé de tensions et de non-dits. J'ai demandé à emporter un plat pour qu'Héloïse puisse se nourrir décemment — et pour me faire pardonner de ma longue absence —, et il m'a autorisé à emporter ce que je souhaitais. Je passerai ensuite déposer le plat vide près de la grille demain, avant qu'on quitte la ville.

— Je vous remercie pour l'accueil que vous m'avez réservé, et je vous souhaite une bonne continuation, dis-je maladroitement.

Ça me fait un vilain pincement au cœur de le quitter comme ça. Je l'ai rencontré il y a un jour à peine, pourtant j'ai le sentiment de le connaitre depuis toujours. Je l'observe, cherchant à mémoriser le moindre de ses traits. Je ne veux plus rien oublier, ni lui, ni un seul de mes souvenirs. Il me rend ce regard intense que je lui adresse, et ne prononce pas un mot. Je sens sa tristesse mal masquée, ses doutes — je perçois enfin clairement une forme de dualité en lui —, et son incapacité à livrer ce qu'il souhaiterait me dire. Je déglutis, de chagrin cette fois — j'ai la gorge un peu sèche —, puis me mordille consciencieusement la lèvre inférieure. Le comte pose les yeux sur ma bouche et il semble attendri.

Son expression me pousse à faire un geste que je n'aurais jamais imaginé effectuer jusqu'ici : je franchis les deux mètres qui nous séparent et me hisse légèrement sur la pointe des pieds pour l'embrasser. Un chaste baiser. Le contact de ses lèvres me surprend, elles sont douces et extrêmement glacées. Il semble un peu étonné, il ne réagit pas.

Je le suis tout autant. Jusqu'à ce jour, j'ignorais que je pouvais ressentir un tel trouble face à un homme. J'accepte cette idée avec philosophie : il n'y a pas d'âge pour découvrir des facettes de notre personnalité, et seules certaines situations peuvent nous y mener.

— Vous devriez rentrer, vous allez attraper froid, lui dis-je, en passant la main sur son bras tout aussi gelé.

Il n'est toujours vêtu que de ce vêtement fluide et fin encore trop mouillé, et ma main s'en retrouve vite humide.

— Quant à vous, vous ne devriez pas faire ça, murmure-t-il, sans pour autant échapper à mon contact.

Je le sais bien, mais si je ne l'avais pas fait, je l'aurais regretté toute ma vie ; j'en suis persuadé.

— Ce n'est rien de grave, lui dis-je. Tout va bien, c'est juste un baiser entre deux hommes qui se plaisent.

Ça me rend tout chose que de l'avouer à haute voix. J'ai une pensée pour Héloïse — à qui je n'ai jamais fait faux bond —, et un aigre sentiment de culpabilité s'installe. Je le chasse implacablement : qu'il revienne plus tard, car je me sens hors du temps et de la réalité, et que je tiens à profiter de ces derniers instants en compagnie du comte.

Ce dernier pose alors sa main sur la mienne — qui s'était mise à caresser doucement son bras à travers le léger tissu —, et il la saisit entre ses doigts gelés. Lentement, il la détache de l'étoffe et la porte à ses lèvres. Il y dépose un baiser et j'en frémis. Je ne peux m'empêcher de trouver ça d'un romantisme désuet qui fait étrangement écho en moi, et auquel je trouve un certain charme.

Je n'ai plus du tout envie de partir : ce que je veux, c'est passer encore un moment avec lui. J'ai des papillons plein le ventre et une douce chaleur traverse mon corps, me montant à la tête. Je rêve d'une discussion plus charnelle entre nous, et j'en suis relativement confus — c'est une grande première pour moi —, néanmoins je me sens apte à lever cette barrière. C'est l'effet qu'il me fait, j'ai envie de ranger mon cerveau au placard et de ne penser qu'avec mon corps. Je ne suis pas spécialement impulsif, pourtant ici c'est irrépressible. Comme si c'était là, tapi à l'intérieur de ma conscience depuis toujours, et que ça se libérait seulement maintenant. J'ai envie qu'il m'embrasse et qu'il laisse lui aussi tomber sa barrière protectrice. S'il n'est pas capable de me parler, au moins qu'il soit en mesure d'assumer ses désirs.

Il m'observe intensément, sa bouche effleurant désormais ma paume. De sa main libre, il vient alors caresser ma joue — où trône fièrement ma barbe de huit jours —, puis relève délicatement mon menton et m'offre un baiser profond, qui s'attarde et qui me laisse pantelant. Lorsque nos lèvres se détachent, je lui souris, car c'est pile ce que je voulais qu'il fasse : nous sommes sur la même longueur d'ondes. C'est très agréable, même si son corps est bien trop froid à mon goût ; ce que je trouve étrange. Je me surprends à souhaiter qu'il ôte son habit détrempé et qu'il me laisse le toucher pour réchauffer sa chair. Mes désirs semblent être des ordres, et je le regarde — j'en suis ébahi —, dénouer les liens qui maintiennent le tissu en place. Ce dernier tombe à terre, et je sens une vague de chaleur inonder ma tête et mon bas-ventre. Je recule de deux pas pour profiter d'une vue d'ensemble.

Le comte est tout bonnement superbe, et l'image que j'ai sous les yeux est juste parfaite. Il est nu sur le perron, le très fin brouillard — quasi imperceptible — danse autour de nous ; des rapaces s'agitent dans les grands arbres alentours et les vagues viennent s'écraser violemment sur les rochers en contrebas. Une légère brise marine vient rafraichir nos sens. La Lune l'éclaire d'une lumière bleutée d'un côté, et les flammes des bougies du vestibule l'illuminent de douces lueurs chaudes de l'autre. Le contraste sur sa peau pâle et impeccablement sculptée est délicieux, et de le savoir ainsi dévêtu à ciel ouvert n'en rend la situation que plus surréaliste et plus excitante encore. Je le contemple de longues minutes, ne me lassant pas de ce spectacle. Je crois que j'en reste bouche bée. Ses yeux sont rivés sur mon visage, il doit guetter la moindre de mes expressions. J'espère qu'il n'est pas déçu de l'effet qu'il me fait, car j'ai vraiment très — très ! — envie de lui.

Mon cerveau me signale que si je franchis cet obstacle, aucun retour en arrière ne sera possible. J'enregistre cette information dans un coin reculé de mon cortex, mais il y a comme une insistance de ma conscience : est-ce que je réalise que je suis sur le point d'avoir des relations sexuelles avec un étrange inconnu dont je ne connais pas le prénom ? Quatre bonnes raisons de ne pas foncer tête baissée. Un — homme, je n'ai jamais connu ça encore —, étrange — il semble aussi irréel que tout ce qui m'entoure —, inconnu — qui est-il vraiment ? —, dont je ne connais pas le prénom — beaucoup de sales histoires commencent comme ça —, et si on m'avait dit ça hier, je n'y aurais pas cru. Mû par toutes ces variables, je viens visser mon regard — qui dégustait jusqu'ici son corps — au sien, et je parle.

— Je m'appelle Olivier, et vous ?

Ma voix vient rompre le silence chargé d'étincelles du moment, même si elle n'est qu'un murmure troublé par le désir. J'en profite pour me rapprocher de nouveau de lui. Son regard se détache un instant de moi, et ça me conduit à détourner la tête en direction du jardin, que je guette. Est-ce qu'il a vu quelque chose d'étrange et de terrifiant ? La peur vient se mêler à ma soif de lui, et j'en frissonne. Je me rapproche encore, je me sens en sûreté près de lui : il est sur ses terres.

— Tout va bien ? chuchoté-je.

Il acquiesce, se focalisant de nouveau sur moi.

— Vous bouleversez mes sens et mes pensées divaguent, murmure-t-il en réponse.

Je comprends ça, je suis dans le même état. Je pose enfin à terre mon sac contenant les restes du repas. Mes deux mains désormais libres ont envie de venir doucement se poser sur ce torse parfaitement dessiné, or je me retiens.

— Et votre prénom, alors ? insisté-je.

Je me demande s'il est capable de me répondre du tac au tac ne serait-ce qu'une fois.

— Esprit. Vous pouvez arguer que c'est un prénom d'un autre âge, et vous aurez raison, me dit-il.

Un sourire m'échappe. Je m'attendais à quelque chose d'assez décalé : s'il s'était appelé Kevin, j'aurais trouvé ça d'autant plus insolite.

— Ça vous va très bien, dis-je d'une voix basse, tout en me mordillant la lèvre supérieure.

Mon regard quitte ensuite son beau visage pour se poser sur son torse que je viens enfin caresser. D'abord du bout des doigts, puis je pose franchement mes mains sur sa peau et m'appuie contre lui, sentant ses muscles rouler sous mes paumes. C'est une sensation toute nouvelle pour moi. Il vient alors passer sa langue sur la lèvre que je martyrise et m'entraine dans un baiser à la fois glacé et passionné. J'y mets fin, titillé par son corps frigorifié.

— Vous ne voulez pas qu'on rentre se mettre au chaud ? questionné-je.

Malgré la proximité physique que l'on partage, je ne me sens pas capable de le tutoyer pour le moment.

— Nous allons où vous souhaitez que l'on se rende, me répond-il, l'une de ses mains revenant cajoler ma joue.

Mon cerveau réfléchit à toute allure. Je n'aime pas tellement être dans le manoir, et je ne sais pas si ce serait une erreur de le trainer dans la seule pièce où je suis à mon aise : mes appartements d'enfant. J'ai peur que mes souvenirs se mélangent à ce que j'ai envie de faire avec lui ; ce serait franchement gênant.

— Suivez-moi, je connais un endroit susceptible de vous convenir, susurre-t-il de sa voix si brûlante.

Il saisit l'une de mes mains posées sur son corps et m'entraine à travers le jardin. On laisse la porte grande ouverte, ses vêtements à terre, le repas dans un coin : on part comme si tout ça n'avait aucune importance, et ça me grise. C'est un coup de folie des plus exquis. Le comte avance et je ne peux m'empêcher de rester un pas en arrière pour le mater. Il marche nu, ses pieds foulant la pelouse sans se soucier du moindre inconfort. La Lune semble focaliser sur son corps — je la comprends —, et je ne vois que ses formes délectables. Ma main serre la sienne plus fort, je suis ivre de désir. Je ne sais pas où il m'emmène : ça pourrait être n'importe quel lieu sur Terre, j'ai juste envie de le toucher encore.

La promenade ne dure pas longtemps. Nous arrivons près d'un belvédère joliment ouvragé. Il y a un peu plus de brouillard ici, mais la construction de fer forgé semble s'élever au-dessus. Nous grimpons par les beaux escaliers de pierre, et une fois en hauteur, je ne peux me retenir de lâcher un petit cri de surprise.

— Vous aviez tout prévu ! m'étouffé-je, surpris.

— D'aucune manière, je vous le promets, dit-il en se tournant vers moi.

Quand bien même, que ce soit vrai ou pas, ça me flatte plus que ça ne m'indigne. Il a mis les petits plats dans les grands. Le belvédère est un ouvrage imposant. Son armature de fer noir couverte d'ornements épate. Des plantes grimpantes — dégageant de délicieuses odeurs — progressent le long de ses parois et s'enroulent autour du métal vieilli. L'ouverture par laquelle nous sommes montés ne nous permet pas de distinguer les marches : la fine couche de brume me donne l'impression que nous sommes sur une petite île et que le brouillard représente la mer. Au-dessus de nous se trouve une coupole de verre, permettant à la Lune et aux étoiles de nous épier. En plein centre de la rotonde — sur le sol en granit brut clair —, une superposition de nombreux tapis et coussins sombres, d'apparence soyeux et moelleux à souhait, nous invitent clairement à la débauche. Autour de cette installation, disposés en cercle, s'articulent de nombreux cierges, chandelles, bougies et lumignons de toutes tailles qui vacillent doucement ; il y en a au moins une centaine. C'est beau et terrible à la fois. J'ai l'impression de participer à un rituel de sorcellerie érotique. Mes yeux reviennent sur le comte, qui est clairement attentif à mon ressenti.

— Vous allez me sacrifier après qu'on ait fait l'amour ? questionné-je, apeuré et impatient à la fois.

Qu'il mette en place une telle ambiance pour moi, c'est du jamais vu. Je ne compte pas me défiler. Le lieu est baroque et magique à souhait, et l'homme près de moi semble relever du divin plus que de l'humain. Je n'attends pas qu'il s'exprime et détache ma main de la sienne, puis commence à me dévêtir. Une soudaine impudeur — ou est-ce la fièvre du désir ? —, me gouverne. J'ôte tout, et je balance nonchalamment mes affaires en contrebas, comme si ça n'allait pas poser problème de les récupérer ensuite. Pendant ce temps, le comte m'observe et en oublie même de me répondre. Je peux deviner les mots s'entasser au bord de ses lèvres légèrement entrouvertes. Je savoure l'effet que je lui fais. Il finit par parler.

— Cette nuit, nous ne sacrifions que notre tempérance, chuchote-t-il enfin en me tendant sa main.

Je l'attrape et prends l'initiative de nous guider vers le centre de l'installation, l'attirant ensuite tout contre moi. Étreindre un homme d'un plus grand gabarit que soi — alors qu'on a dans mon cas l'habitude de serrer une femme bien plus petite et menue dans ses bras —, est assez intimidant, toutefois je fais comme si c'était très familier pour moi, et je l'enlace comme je l'aurais fait en temps normal. Il me rend la pareille et vient de nouveau m'embrasser. Nos peaux l'une contre l'autre me font frémir de chaleur et de froid mêlés. J'interromps le baiser et vais m'installer — dans un premier temps assis —, sur le lit improvisé. Il me rejoint ; il fait bon ici, une douce chaleur règne et elle promet de s'intensifier à mesure que nos corps vont s'enchevêtrer. Sa main vient caresser mon bras, nos yeux ne se lâchent pas. Le contact de sa peau contre la mienne m'électrise. Je murmure.

— Votre corps est glacé…

Il baisse un instant les yeux.

— Désolé, souffle-t-il.

— Non… c'est pas grave ! Je veux juste que vous vous sentiez aussi bien que moi, avoué-je.

Et parce qu'un corps chaud, je trouve ça tout de même beaucoup plus agréable à caresser. Il acquiesce, ses yeux noirs se plantant encore dans les miens. Je m'en mordille les lèvres d'anticipation, et il cède immédiatement au besoin de m'embrasser langoureusement. Cette fois, sa peau est ardente et sa langue est brûlante. J'adore ça, c'est bien plus savoureux. Ma tête essaie de me signaler que quelque chose cloche — pourquoi est-il si bouillant tout d'un coup ? —, mais je passe outre. J'ai ce que j'attendais, et je me laisse tomber vers l'arrière, l'entrainant dans cette chute moelleuse.

Allongés face à face, nos attouchements sont francs mais timides ; ils évitent toute zone à risque. On découvre nos corps à l'aide de nos mains et de nos yeux, on a du mal à ne pas sceller nos lèvres l'une contre l'autre, et nos langues ne cessent de se câliner sensuellement. J'ai terriblement envie de lui, et je ne sais pas par où commencer. Le fait que je sois novice en la matière me perturbe légèrement : je pense exactement savoir comment procéder, néanmoins je ne tiens pas à commettre la moindre gaucherie par excès d'une confiance mal placée. Ce d'autant plus que le comte est absolument parfait ; le moindre de ses gestes exalte mes sens, et très franchement, je n'ai pas le souvenir d'avoir déjà bandé aussi dur.

Je pose ma main sur son dos et viens me plaquer contre son corps. Je ne suis pas le seul à être dur comme la pierre, et je souris tout contre ses lèvres que je mordille délicatement par la suite, déclenchant chez mon amant d'un soir un premier soupir qui achève de me griser. Ma main vient subitement saisir sa queue qui se met à pulser entre mes doigts. Il hoquète — apparemment surpris —, puis m'embrasse avec plus de ferveur encore. Transcendé par la volupté de l'instant, je le caresse en imprimant un rythme de plus en plus soutenu à mon poignet. Il rejette sa tête en arrière, en des gémissements presque muets, et je le trouve plus sublime que jamais. Ma langue vient doucement lécher sa clavicule. Je passe un moment exceptionnel.

Cependant, tout d'un coup, c'est comme si une furieuse tempête s'abattait sur nous. Le comte gémit alors bruyamment et explose, maculant nos corps. Une violente bourrasque, chaude et dévastatrice, me cloue au sol. Ma main est visqueuse. Toutes les bougies s'éteignent, nous plongeant dans la pénombre. À mes côtés, il est immobile, haletant. Un éclair frappe la coupole, et le coup de tonnerre m'assourdit. Je crois que je perds momentanément connaissance.

Quelques secondes plus tard — et je le sens à la consistance du liquide sirupeux que j'ai sur les doigts —, j'émerge et j'angoisse. Nous sommes tous les deux allongés à même le sol de granit. Il n'y a plus trace ni des coussins, ni des cierges. Je me redresse, paniqué. La brume monte, elle semble s'épaissir, et je ne comprends pas ce qu'il se passe. Je secoue doucement l'épaule de mon amant, qui gît au sol les yeux mi-clos, le corps de nouveau glacé. Il semble reprendre son souffle. Sa main tremblante vient se saisir maladroitement de la mienne. Lui, au moins, a pu prendre son pied jusqu'au bout. Une frustration absolument hors de propos s'insinue en moi, s'entortillant à la peur que je ressens.

— Ne soyez pas épouvanté, dit-il d'une voix faible et anhélante. Il n'y a là aucune tragédie.

— Il n'y a peut-être pas mort d'homme, mais notre superbe nid d'amour a disparu… grogné-je, effrayé et dépité.

Le comte pousse un petit gémissement, apparait-il ravi que j'aie prononcé le mot amour ? Il m'attire à lui, et ma peau encore chaude vient se plaquer contre la sienne, qui passe de glacée à brûlante en l'espace de quelques secondes. Suis-je une vraie bouillotte ?

— Vous frissonnez, murmure-t-il avant de m'embrasser en y mettant une passion surprenante, extrêmement touchante et émoustillante.

— Oui, je suis inquiet ici, commencé-je dès qu'il eut libéré mes lèvres. Est-ce qu'on peut poursuivre à l'intérieur ?

Je ne me sens plus aussi bien dehors après l'éclair qui a manqué de nous tuer et suite à la disparition du décor, alors j'aime autant qu'on rentre, car le manoir est tout le temps louche, donc je ne serais pas étonné par ce qui peut s'y produire ; la logique du moindre mal. Il nous relève alors sans effort, me maintenant contre lui. La force qu'il dégage me sidère. Je m'accroche à son corps et lui roule une pelle magistrale.

— La suite quand on sera sur un lit, bien enfermés entre quatre murs, annoncé-je.

Main dans la main, on retourne donc au pas de course vers l'entrée de la demeure. Il y a un certain sentiment de liberté à marcher ainsi, nu dans l'herbe. Le brouillard ne me permet pas de voir où je mets les pieds, toutefois j'ai une confiance aveugle en mon amant. Nous arrivons devant la porte en moins de temps qu'il n'en a fallu pour aller jusqu'au belvédère. En distinguant certaines de nos affaires au sol, je grimace. Mes vêtements et chaussures sont restés là-bas. Tant pis, on verra ça plus tard.

Le comte m'entraine jusque la première chambre que l'on trouve sur notre chemin et qui s'avère être l'une des moins sordides. Je ferme la porte derrière nous. Il ne lâche pas ma main et se dirige droit vers le lit, où il m'invite — sans un mot —, à m'installer. On se rallonge de nouveau l'un près de l'autre, et je ne me focalise plus que sur son admirable personne. Je l'embrasse lascivement, injectant un maximum d'érotisme dans le moindre de mes mouvements. Ça porte ses fruits, car son obscur regard si imperturbable est désormais de nouveau voilé de désir, et ses mains m'agrippent férocement. Je me rends compte que ce jeu de séduction — chargé de sensualité —, m'avait manqué. Je ne suis même pas certain d'y avoir déjà joué dans ces proportions.

Après un énième baiser qui me laisse hors d'haleine, je retrouve toute la vigueur que j'avais précédemment. Je suis obnubilé par l'envie qu'il prenne les devants et qu'il s'occupe de mon corps ; et d'un de mes membres en particulier. C'est alors qu'il me plaque sur le lit et se retrouve au-dessus de moi. Intéressant : c'est un angle de vue que je n'ai pas assez souvent. Il frotte voluptueusement son corps outrageusement musclé contre le mien, et ça me rend fou. Je n'ai plus qu'un souhait, et il l'exauce sans que je n'aie à formuler le moindre mot. Ses lèvres et sa langue descendent le long de mon corps, traçant de brûlants sillons, qui refroidissent à mesure que ma respiration erratique se fait plus puissante et glisse en un souffle frais sur ma peau moite.

Je vois que l'hésitation s'empare de lui lorsqu'il arrive à hauteur de ma queue, et je réalise alors qu'il se trouve dans la même situation que moi : c'est la première fois qu'il couche avec un homme. Je m'en mords doucement les lèvres, et un gémissement m'échappe. C'est d'autant plus rassurant et terrifiant que de savoir qu'on s'est embarqué là-dedans l'un pour l'autre, par pure attirance viscérale, bien que nous ne soyons pas coutumiers du fait.

— Il n'y a pas d'obligation, susurré-je.

J'en crève d'envie, néanmoins je ne veux pas qu'il se sente sous pression. Il lève ses yeux ténébreux sur moi, et un petit sourire vient illuminer son magnifique visage.

— Je saisis ce que vous aimeriez que je fasse et je serais fort aise de vous contenter, cependant il s'agit-là d'une véritable découverte ; je crains de ne pas être à la hauteur de vos exigences : j'ignore comment procéder, m'avoue-t-il de sa voix grave, qui m'excite d'autant plus.

Sans le quitter du regard, je laisse ma main venir empoigner mon membre et le caresser délicatement. Je n'ai pas de mode d'emploi à lui délivrer, et j'essaie brièvement de me représenter les diverses pipes les plus mémorables que j'ai pu subir ou voir passer sur un écran tout au long de ma vie, pour vaguement lui décrire deux-trois choses.

— Eh bien, je… commencé-je, avant de me taire.

Dans le même temps, sa main vient rejoindre la mienne déjà en place, et il m'effleure délicatement. Ses lèvres viennent embrasser mes doigts et glissent ensuite sur mon sexe qui en vibre d'attente mal contenue. Sa bouche remonte très lentement le long de ma queue, et sa langue vient rapidement renforcer cette caresse si ardente. Je ne peux m'empêcher de l'observer tandis que ma main — qui s'est figée —, reste bloquée sous la sienne. Ma respiration se coince, je n'attends plus que l'instant où, enfin, sa bouche et sa langue enfiévrées viendront avaler tout entier l'objet de leur attention. Un cri de joie et de pur plaisir m'échappe lorsqu'enfin ma queue se retrouve contre la chaleur humide de son palais. Je ne parviens pas à retenir mes hanches, qui amorcent lascivement un mouvement bien rôdé.

La tête rejetée en arrière, c'est à peine si mes yeux voient ce qu'ils ont face à eux. Je ne distingue pas la chambre. Tout est flou. Il n'y a que lui — mon amant démoniaque, mon divin partenaire —, et sa langue brûlante qui tue ma conscience. Je ne tiens pas quelques minutes avant d'en vouloir plus. Bientôt — s'il continue comme ça —, tout sera fini, alors que j'ai terriblement envie d'être en lui d'une autre manière ; de voir mon sexe disparaitre encore et encore à l'intérieur de ce corps si chaud et séduisant. Sa bouche quitte les lieux, et je me sens momentanément très frustré. J'étais aux portes du paradis, savourant pleinement l'instant présent, et pourtant déjà en train de rêver à un troisième round. Il se redresse, plaçant ses jambes de chaque côté de moi. Est-ce qu'il est sérieux ? Comment peut-il anticiper tous mes désirs ? J'éclate d'un petit rire fiévreux, tout en venant poser ma main désormais libre sur son torse.

— Que faites-vous ? dis-je, dans un souffle rauque.

— Je vous offre ce que vous convoitez, murmure-t-il de sa voix si suave.

Je me perds dans son regard, qui est plus profond que jamais. Quelques bougies nous éclairent faiblement, et néanmoins, j'ai l'impression de voir briller de larges lueurs rougeâtres dans ses yeux si noirs. Je suis beaucoup trop excité pour prendre peur, et je le vois saisir ma queue et la diriger droit entre ses jambes.

— C'est. Pas. Une. Bonne. Idée.

Je parle de manière erratique. Il m'observe un instant, perdu entre la confusion et la passion.

— Il faut pas y aller… cul sec, affirmé-je. Ça va faire mal…

Et c'est vraiment le cas de le dire. Ce ne sont pas les termes que j'aurais souhaité employer — encore moins face à lui —, mais c'est sorti tout seul. Il me sourit doucement et reprend le fil de son action.

— Non ! m'écrié-je en me mordillant la lèvre inférieure.

Trop tard. D'un mouvement ample et décidé, le voilà presque entièrement empalé sur moi. Ses yeux se révulsent. Sa bouche reste un temps entrouverte, puis il serre subitement les dents. Un terrifiant rugissement de douleur lui échappe, et tous ses muscles sont contractés. Le voilà, le diable en personne. Ses iris me paraissent si rouges désormais, or ma vue est trouble. La sensation est tellement exquise que je me contente de soupirer — face à cette bizarrerie —, entre deux exhalations de plaisir. Puis il ahane durant de longues secondes, et son obscur regard chargé de désir revient ensuite se poser sur moi. Il semble petit à petit moins souffrir, et de ses lèvres finit par déborder un petit soupir apaisé tandis qu'il se met enfin à remuer. Ma queue vibre en lui, et moi avec elle. Ma main revient caresser son torse, puis la seconde s'empare de son membre raide — le cajolant —, et les siennes viennent par la suite me rejoindre. J'adore ça. Je veux mémoriser cette délicieuse vision. Il finit par détacher ma main qui se trouvait sur son torse et embrasse le bout de mes doigts tandis que je suis au bord de l'explosion. Je n'ai aucune envie que ça s'arrête maintenant. Il cesse alors tout mouvement, se contentant de déposer un baiser sur la paume de ma main. Je reprends difficilement mon souffle.

— Vous lisez dans mes pensées, déclaré-je, à la fois approbateur — dans ce cas précis, c'est extrêmement utile —, halluciné et horrifié.

— Est-ce un problème ? me demande-t-il, inquiet.

Cette confirmation devrait faire retomber mon excitation, pourtant ce n'est pas le cas.

— Tant que vous vous en servez pour me faire du bien, ce n'est pas un problème, murmuré-je, pensant surtout avec mon sexe ; je prendrais mes jambes à mon cou plus tard.

Il me sourit tout en acquiesçant, et recommence ses sublimes mouvements. Je l'interromps en serrant sa main de la mienne ; elles sont toujours enlacées.

— Laissez-moi un peu plus de temps, je ne veux pas encore déposer les armes, chuchoté-je.

Il me sourit de nouveau, d'un grand et éclatant sourire. J'ai envie que ce moment dure pour toujours, que le temps cesse sa course et nous laisse profiter mutuellement de nos corps indéfiniment. Je n'ai pas besoin de lui faire un signe pour indiquer que je suis prêt à le laisser reprendre sa chevauchée impudique : il suffit que j'y songe. Le rythme qu'il imprime est lent et puissant, et ça me met en transe. Je le caresse, tentant d'exciter toujours plus ses sens, et la jouissance que je ressens est beaucoup trop intense — plus qu'elle ne l'a jamais été —, je ne sais pas où donner de la tête ; dès lors mes gestes se font erratiques. Mon corps n'est que volupté, et mon regard se voile complètement.

Il me semble entendre, au loin — ailleurs dans le manoir —, les bruits d'une grande réception. Je saisis qu'on cause, qu'on danse, qu'on se réjouit. Un orchestre joue, et moi, je ne peux me retenir de crier mon plaisir, couvrant leurs voix. La moindre action de mon amant est calculée : il fait exactement ce que j'ai envie qu'on me fasse, à l'instant précis où il faut le faire. Il accélère et ralentit selon mes besoins, m'embrasse avant que j'aie eu le temps de le lui réclamer. Je ne me suis jamais senti aussi bien. L'orgasme qui déferle en moi déclenche une violente déflagration dans tout mon corps tremblant d'extase et d'épuisement. J'ai à peine le temps de capter son regard — qui ne m'a pas lâché, j'en suis persuadé —, et de poser une main avide de lui sur ses belles lèvres. Ensuite, je sombre, bercé à la fois par la chaleur de sa peau douce et ferme sur la mienne, ainsi que par l'impétueuse symphonie que nous offrent les musiciens.


Je capte un rayon de lumière sur mon bras. J'entrouvre un œil trouble et m'étire. J'ai mal partout. Une violente migraine me martèle le cerveau et j'ai des courbatures sur chaque muscle. J'en geins de déplaisir. Les souvenirs de la nuit la plus érotique de ma vie me reviennent alors en tête, intenses. Bon sang, comment ai-je pu déconner autant ? Et quid de dormir sur place ? Héloïse doit être folle d'inquiétude !

Je me lève d'un bond et vacille sous les vertiges. Mes yeux ont du mal à distinguer ce qui les entoure. Je cesse de bouger, le temps de m'habituer et d'apprivoiser ces désagréables sensations. Malgré la lumière blafarde qui pénètre par les carreaux fissurés — dont un cassé — de la fenêtre, la pièce est globalement dans la pénombre. J'analyse la situation. J'étais en train de dormir sur un vieux lit bancal, nu et à peine recouvert d'une couverture poussiéreuse. Les lieux sont abandonnés depuis plusieurs années, pour ne pas dire des décennies. D'un coup, j'ai peur que le plancher cède sous mes pieds. Cette fois, je panique vraiment. Où suis-je ? Que fais-je ici ? Cette nuit, je faisais l'amour avec un dieu vivant dans un cadre effrayant mais enchanteur, et là, je suis au milieu de débris et d'énormes araignées me toisent, sévères ; quelle taille ont les cafards et les rats du coin ? Je blêmis, balisé comme je ne l'ai jamais été.

— Est-ce qu'il y a quelqu'un ? demandé-je de ma voix pâteuse, parlant le plus fort possible.

J'entends des termites — ou toute autre bestiole de ce type — ronger du bois. Aucune réponse. Je pense à interpeller mon amant.

— Esprit ? Êtes-vous là ?

L'aspect comique de mon appel m'apparait plutôt sous un jour sinistre. Je n'ai aucune envie que des revenants viennent me rendre visite. Surtout pas ici ! Mon apostrophe résonne dans la triste pièce en ruines. Je me sens très mal à l'aise, nu, ici. J'ai envie de me recroqueviller, de fermer les yeux et de pleurer jusqu'à ce qu'on vienne me sortir de là, comme l'enfant que j'ai été ici. Je réalise pleinement que je suis bel et bien dans le manoir. Pas celui d'hier, non, celui de l'avant-veille. Personne ne va venir me tirer d'ici. Je commence à remuer mes membres, plus terrifié que jamais. Je repère mes vêtements, qui sont pliés et posés sur une chaise — seul meuble encore debout et pas trop sale de la pièce —, et j'avance à leur rencontre, tentant d'éviter de piétiner des fientes séchées. Je les enfile plus vite que jamais, songeant que seul le comte a pu récupérer mes habits perdus dans le jardin et les traiter avec cette délicatesse. Mais où est-il ? Est-ce que j'ai rêvé la nuit dernière ? Je ne le crois pas, car mon corps a clairement vécu d'intenses événements physiques positifs.

Mon incapacité à comprendre ce qui se passe ici stimule ma migraine. La chute d'un objet dans une pièce attenante accélère foncièrement les battements de mon cœur.

— Esprit ? questionné-je encore, avant de le regretter immédiatement.

Vu l'état des lieux, je ne devrais pas prononcer des termes que je risque de regretter. Il y a quelque chose qui rôde. C'est hanté, c'est maudit, ou bien je suis fou ! Néanmoins, rien de ce qui se passe ici n'est normal, ça, c'est désormais une certitude incontestable.

Je me relève, abandonnant la chaise et prenant mon courage à deux mains, tout en avisant du regard une éventuelle arme de fortune — le pied d'un fin bureau d'époque —, que j'empoigne sans tarder. Ça me donne l'illusion d'être paré à chaque éventualité. Je quitte la pièce et me retrouve plongé dans un couloir digne de tout film d'horreur qui se respecte. Je geins une nouvelle fois.

— Je suis réveillé ! m'exclamé-je, comme si mon amant avait pu s'éclipser pour me préparer un bon petit déjeuner et qu'il allait débarquer d'un instant à l'autre, les bras chargés d'un plateau bien garni.

J'avance de quelques pas, néanmoins ce couloir m'angoisse beaucoup trop. J'ai l'impression que quelque chose de terrible peut surgir à tout moment, ne faisant qu'une bouchée de moi.

— Chéri ?

Ça m'échappe, et je me reproche aussitôt ce petit mot affectueux. Les monstres du corridor auront l'honneur d'admirer un humain mort de trouille qui prend pourtant le temps de rougir malgré tout. Je ne reçois bien évidemment aucune réponse, pas même face à cet aveu sentimental malvenu. Et si au début, j'avance très lentement dans cette lugubre galerie qui craque de partout, je me mets vite à accélérer le pas — et presque à courir —, brandissant mon arme à tout va au cas où.

Je ne croise personne de plus gros qu'un poing, et en définitive, ça me va bien, même si je suis inquiet de retrouver le manoir dans cet état délabré, et pire encore : aucune trace de mon comte ! Je me sens épié de partout — pas seulement par les insectes —, et j'ai la très dérangeante impression que la demeure est vivante et qu'elle n'en fait qu'à sa tête. Je suis encore obligé de passer par une fenêtre aux carreaux brisés pour me tirer de cet enfer : la lourde porte du vestibule refuse de céder ; j'ai comme une vilaine sensation de déjà vu.

Ayant atterri dans le jardin, je vais me poster devant l'entrée. Il n'y a plus trace du genre de peignoir du comte, ni de notre diner soigneusement empaqueté. Je m'effondre sur les marches du perron et je me prends la tête entre les mains. Et si le comte était un fantôme ? J'inspire. Et s'il hantait le manoir ? J'expire. Et si tout ça n'était qu'un tour joué par mon esprit saturé de découvertes et d'émotions ?

Dès que ma respiration est régulée, je me relève. Je ne peux — ni ne veux — pas m'attarder plus longtemps ici : il faut absolument que je rentre à l'hôtel. Mon épouse m'attend, et je vais certainement passer un sale quart d'heure bien mérité. J'ai du mal à comprendre comment j'ai pu la laisser en plan et m'autoriser autant de distractions. J'avance dans la brume et retombe rapidement sur mes pattes ; je n'en suis même plus surpris.

La grande grille s'entrouvre facilement — tout comme hier —, et même si je ne suis pas en forme, la perspective de me changer les idées en marchant me calme un peu. Jusqu'à ce que j'imagine qu'il est possible que je me perde une bonne fois pour toutes dans ce brouillard et que j'y meure. Triste fin pour un pauvre type. Après le réveil que je viens de vivre, je ne me sens pas autrement que comme ça : un idiot qu'on a mené en bateau, ou bien un mec qui a perdu toute sa tête.

Je marche péniblement, et l'absence de paysage à contempler — je ne vois pas à plus de deux mètres — ne m'offre pas vraiment d'occasion pour réfléchir à autre chose. Les mêmes questions me trottent en tête. Qu'ai-je fait ? Ai-je seulement fait ? Que se passe-t-il en ces lieux ? Est-ce que ce que j'ai vécu ces derniers jours est réel à cent pour cent ? Ou seulement à moitié ? Est-ce que le comte est vivant ? Qui est ce fameux Esprit ? Est-ce mon propre mental qui me joue des tours ? En quoi ai-je été dangereux ? Est-ce que je suis un grand malade ? Que se passe-t-il dans cette région ? Pourquoi ai-je trompé ma femme ? Pourquoi je ne culpabilise pas plus que ça ? Et qui est vraiment ce drôle de comte ? Quid de mes origines ?

La liste des questions que je me pose est longue comme le bras, et j'ai le sentiment d'avoir plus d'interrogations maintenant que je n'en avais en arrivant ici trois jours auparavant.

La désagréable sensation d'être épié ne me quitte pas, même si personne ne peut m'observer sans que je ne le remarque. J'entends de drôles de bruits, comme s'il y avait beaucoup de monde qui errait sur le sentier, perdu tel que je le suis ; bien que mes jambes avancent toujours d'elles-mêmes, sans la moindre hésitation. La promenade dure un certain temps, deux bonnes heures au bas mot. Plus je m'approche de ma destination — quelle qu'elle soit —, plus je deviens hystérique. Ce n'est pas en rentrant à l'hôtel que ma vie va redevenir ce qu'elle a toujours été. Quelque chose est brisé ; que ce soit ma vision du monde ou bien ma lucidité.

Lorsque j'arrive enfin face aux premiers bâtiments de la ville, je ne m'en réjouis même pas. Ma tête me lance terriblement, je me traine de douleur et je suis assoiffé. Sans compter la fatigue qui m'assaille, étant donné que j'avais très peu dormi cette nuit ; ce qui est peut-être le cas, car je crois me souvenir de tout jusque mon premier orgasme. Ensuite, je me suis effondré. J'ai le sentiment qu'on a recommencé encore une ou deux fois tout au long de la soirée, toutefois c'était flou et j'étais en transe. Je me rappelle indéniablement que j'ai vécu une nuit mémorable : la joie ressentie était encore en moi jusqu'à ce que je me réveille. Je peux sans conteste en déduire que je n'ai pas rêvé ça, car je ressens une certaine gêne au niveau de mon cul ; ce qui signifie que j'ai dû souhaiter qu'il me rende la pareille à un moment de nos ébats. Je fais un gros effort de concentration, et je me souviens alors de tendres massages et de caresses, aussi. Ça me revient, ça y est. Je souris légèrement malgré mon état comateux. Il ne m'a pas baisé, il m'a plutôt massé l'arrière-train en profondeur, de ses doigts chauds, puissants, délicats et agiles. J'en soupire encore d'extase. J'ai découvert son corps dans les moindres détails, moi aussi. De mes yeux, de mes mains, de mes lèvres, et de ma langue. Je me remémore même de m'être endormi sur le ventre, peau contre peau, sa tête nichée sur mon dos et l'une de ses jambes coincée entre les miennes.

« Je serai avec vous. », m'a t-il murmuré à l'oreille, de sa voix si sensuelle. C'est la dernière chose dont je me souviens avant de m'endormir. Ça fait très fantomatique, comme phrase. Un peu à la « je t'attendrai après la mort », ou « je garde un œil sur toi où que je sois », et je n'aime pas tellement ça, pourtant sur le coup je me suis senti trop épuisé pour froncer les sourcils.

J'en suis presque à m'exciter tout seul en me remémorant la nuit passée et ses étranges détails, lorsque mes yeux se posent sur notre voiture, avisant l'entrée de l'hôtel à quelques pas de là. Je frotte mon visage de mes mains, songeant que je suis dans une sale condition. Je ne sais pas ce que ma femme va penser de ça, mais j'espère que je ne pue pas le sexe à plein nez : ce serait une entrée en matière désastreuse, déjà que je m'attends à une discussion houleuse.

La bonne nouvelle, c'est que personne n'est derrière le comptoir. Je peux grimper à l'étage dans un état second, et je traverse le couloir glauque en me faisant la réflexion que finalement, à côté de ceux du manoir, celui-ci est plutôt cosy. J'ai la clef de la porte de la chambre, mais je frappe quelques coups avant de rentrer. Pas de réponse. Si ça se trouve, Héloïse s'est tirée, or sans voiture, ça me parait louche : j'écarte vite cette hypothèse, sentant néanmoins une pointe d'inquiétude me traverser. J'entre.

Je suis soulagé, car elle est dans la salle de bain. J'arrange rapidement le lit et je descends un fond de bouteille d'eau qui stagnait sur ma table de chevet. J'espère que j'ai juste l'air d'un mec qui vient de faire une grosse session de sport. Je suis tellement perdu dans mes pensées que je ne l'entends même pas sortir de la salle de bain et s'adresser à moi ; et puis j'ai le dos tourné.

— Alors, ce footing ? me demande-t-elle.

Je fais demi-tour. Elle est là, fraichement vêtue. Elle a meilleure mine qu'hier.

— Très bien… dis-je, légèrement mal à l'aise.

— Cette grosse sieste m'a fait du bien, je suis requinquée : le mal de tête a presque complètement disparu ! m'annonce-t-elle.

Je crois qu'il a migré chez moi, mais c'est de bonne guerre.

— Alors, t'as pu croiser un peu de monde ? J'ai super faim, à croire que j'ai dormi pendant trois jours d'affilée ! s'exclame-t-elle, pleine d'entrain.

Je suis livide. C'est ça. Elle semble croire qu'on est hier et que je suis sorti courir de bonne heure le matin.

— T'as dormi tout ce temps ? demandé-je, d'une fausse innocence teintée d'effarement.

— Oh ben vu l'heure, je dirais cinq bonnes heures, oui. Je me suis réveillée il y a un quart d'heure à peine ! clame-t-elle.

Je consulte mon téléphone. Effectivement, je me suis absenté environ vingt-neuf heures, et elle ne s'en est pas du tout rendue compte. Ce n'est pas une mauvaise chose, pour l'instant. On verra plus tard si je me sens de lui avouer que j'ai couché avec un homme, et que je l'ai donc trompée pour la première fois de ma vie cette nuit.

— Et alors, ta longue promenade en ville ? insiste-t-elle.

— Je sais pas quoi te dire, soupiré-je. C'est sans surprise, dans le mauvais sens du terme. Ah ! Si ! J'ai croisé le pire boulanger-pâtissier au monde, je crois. Ça te dérange si je prends une douche ?

Je suis un peu trop bavard, certainement pour masquer mon angoisse. Tout en parlant, j'attrape quelques affaires et me dirige vers la salle de bain. Je laisse la porte entrebâillée, pour poursuivre l'échange.

— Comment ça, le pire boulanger au monde ? glousse-t-elle.

— Ben, le genre à te rendre la standardiste de l'hôtel très chaleureuse, un modèle de joie ! expliqué-je en me déshabillant.

L'eau est tiède — à tendance froide —, mais ce n'est pas grave. J'ai seulement besoin de quelque chose qui me revigore, qui fait passer mes courbatures, qui apaise momentanément ma migraine, et qui me permette d'être certain de ne pas empester la désagréable odeur du sperme.

— Dans ce cas, n'allons surtout pas à la boulangerie, déclare mon épouse. J'ai eu ma dose de gens imbuvables.

Je savonne doucement mon corps, songeant malgré moi aux mains de mon amant d'un soir caressant ma peau. Il me manque déjà, même si sa façon d'agir m'intrigue. Peut-être que la nuit dernière n'était pas si réelle que ça. Peut-être m'a-t-il drogué, beaucoup plus tôt que je ne l'imagine, et très discrètement ?

— T'as encore des choses à faire aujourd'hui, ici ? Ou bien on peut partir ? J'aimerais assez qu'on s'éclipse vite, quittes à déjeuner très tardivement sur une aire d'autoroute. Je n'ai pas tellement envie de rester ici plus longtemps, reconnait Héloïse. Et j'ai besoin de téléphoner aux filles.

Je soupire, ramené à la réalité par ces dires.

— J'ai pu rencontrer quelqu'un au manoir, aujourd'hui… de la famille du comte, avoué-je, me préparant à mentir par omission, fait dont je ne suis pas coutumier.

— Ah bon ? s'étonne ma femme, tout en passant la tête dans l'entrebâillement de la porte, curieuse.

Je lui adresse un petit sourire tout en fermant le robinet. Elle me tend une serviette et je me sèche vigoureusement. Si je m'enroule dedans, je vais dormir debout.

— Oui. Le fils du comte. Son portrait craché. Il m'a confirmé que j'avais été adopté par sa famille, dis-je.

— Oh ? Et pourquoi est-ce qu'ils t'ont abandonné, alors ? questionne-t-elle, indignée.

— Je ne sais pas. Il n'a pas voulu me le dire avec exactitude. Il a insinué que c'était ma faute, que j'avais fait quelque chose de mal, mais je ne sais pas quoi et je ne parviens pas à m'en souvenir, admets-je, sentant une pointe de peine m'envahir.

Le comte m'a promis des réponses, toutefois je n'en ai reçu aucune, si ce n'est qu'il me trouve parfaitement à son goût et qu'il lit dans les pensées… c'est du grand n'importe quoi : la preuve que mon cerveau saturé invente des histoires complètement folles.

— Et il vit au manoir ? demande Héloïse.

J'acquiesce, tout en déglutissant.

— On va aller le voir, et on va insister pour en savoir plus. Et peut-être pour pouvoir enfin remonter jusque ta véritable famille ! affirme-t-elle, battante.

Je la retrouve en pleine forme — ça me fait plaisir —, et j'esquisse un petit sourire à son attention. Puis je me lave les dents tandis qu'elle quitte la salle de bain. Je ne suis pas certain de vouloir retourner jusqu'au domaine. On risque de croiser le jardinier, et on devra s'expliquer. Et surtout, j'ai peur de ne pas voir le comte et d'avoir la confirmation que mon cerveau a complètement vrillé pendant la nuit, et que je me suis monté toute une hallucination à base de vieux souvenirs et de pulsions cachées.

Lorsque je reviens dans la chambre, propre et bien vêtu, je constate qu'elle a déjà remballé toutes nos affaires.

— Ça te va si on part maintenant ? On file au manoir, puis on met les voiles ? m'interroge-t-elle.

— Oui, on fait ça, dis-je simplement.

J'aurais aimé pouvoir faire une sieste — moi aussi —, mais je suis de l'avis qu'il faut quitter ces lieux au plus vite, avant que je n'y perde complètement la boule. Je ne lui dis même pas que j'ai écopé de sa migraine, de crainte qu'elle ne retarde notre départ ; déjà qu'elle insiste pour aller voir le comte.

On traverse le sinistre corridor pour la dernière fois — l'espère-t-on —, et lorsque nous sommes parvenus devant le couloir de la réception, on constate que la tenancière nous toise, l'air revêche.

— Bonjour, on souhaite régler la note, nous partons enfin, déclare Héloïse.

— Déjà, c'est dommage, prononce l'hôtesse de sa voix monocorde, sans en penser un mot.

Elle tend sa main et j'y dépose les clefs de la chambre.

— Faites attention au brouillard sur le trajet, articule-t-elle, plus menaçante que soucieuse de notre retour en un seul morceau.

— Et… on vous doit combien ? insisté-je.

— La note a déjà été réglée, dit-elle, en me regardant droit dans les yeux.

— Ah ? fait simplement mon épouse, confuse. Tu t'en es déjà occupé, finalement ? Parfait !

Je le suis pourtant tout autant — perplexe et étonné —, et le regard pénétrant de la standardiste ne me rassure pas.

— Dans ce cas, bonne continuation ! lance ma femme — qui a vraiment hâte de quitter les lieux —, tout en se dirigeant vers la sortie.

Je fixe encore mon interlocutrice, incertain.

— Qui a payé notre séjour ? questionné-je, dès que ma moitié se trouve à bonne distance.

— Monsieur le Comte, bien évidemment. Il vous transmet ses plus tendres baisers, affirme-t-elle le ton traînant, un horrible sourire mécanique et sans joie déformant son visage morne tandis qu'elle me fait cet aveu.

Je blêmis. Je ne suis pas complètement dingue ! Il existe vraiment, et il n'est pas un fantôme !

— Olivier ? Tu viens ? Ou il y a un souci ? insiste Héloïse, en passant le haut de son corps à l'intérieur.

Je me détourne de la standardiste après lui avoir adressé un signe de tête, et je rejoins ma femme, sans un mot. On charge la voiture et elle prend place derrière le volant.

— Tu saurais me guider jusqu'au manoir ? demande-t-elle.

— Je ne crois pas, mens-je. J'ai vraiment eu de la chance la dernière fois.

Elle soupire, dépitée.

— On ne va pas rentrer sans avoir eu des réponses ! s'indigne-t-elle encore.

— Laisse tomber, marmonné-je. J'ai pas besoin d'en savoir plus.

C'est faux, toutefois je sais déjà qu'il n'y aura rien ni personne sur place. Le comte s'est fait la malle après notre nuit d'amour. Avec une certaine distinction, puisqu'il a réglé la note — à moins qu'il me prenne juste pour un plouc —, en l'agrémentant d'un mot doux. Ce geste signifie aussi, encore plus élégamment, qu'il me congédie et m'invite à rentrer chez moi. Puis j'aurais vraiment été mort de honte s'ils avaient dû se retrouver l'un en face de l'autre. Je n'ose même pas imaginer la scène.

— Bon… comme tu veux, soupire finalement Héloïse, ne comprenant certainement pas pourquoi je cesse de batailler pour une cause qui m'est devenue si chère en l'espace de quelques jours.

Je ne réplique pas et je pose mon front contre la vitre. Je me sens extrêmement triste, s'en est indescriptible. La conduite de ma femme me berce — comme toujours —, et je m'endors très rapidement.


— Olivier ? Tu m'écoutes ?

Je suis perdu dans mes pensées et je reviens à la réalité à contrecœur.

— Quoi ? Désolé, j'ai rien suivi, dis-je.

Héloïse — mon épouse — soupire.

— Je te demandais ça : est-ce que tu ne crois pas qu'on devrait prévenir les filles ?

— Comment ça ? demandé-je, encore sonné.

Elle déglutit, elle a vraiment sale mine et je pense que je n'ai pas meilleur aspect. Nous sommes à la maison, assis sur le lit de notre chambre et sur le point de nous coucher.

— Je sais que le moment ne semble pas idéal, mais… autant faire d'une pierre deux coups, tu ne crois pas ? marmonne-t-elle.

Je reste muré dans le silence. Ça me prend un certain temps pour recouvrer mes esprits. Durant quelques minutes, je me sens vraiment perdu. J'étais là, dans la voiture, et maintenant, je suis ici, à la maison, et la douleur qui me comprime la poitrine est incommensurable. Il semble que j'ai rêvé. C'était étrange. Je partais à la pêche aux informations concernant mes origines, dans ma ville natale dont je ne connais absolument pas le nom, et dont je n'ai aucune idée de l'emplacement où je peux l'y trouver. J'ai peut-être un rayon de cent-cinquante kilomètres à fouiller autour de mon lieu d'adoption pour espérer la dénicher, et encore : c'est complètement hasardeux. Il parait que mon dossier a été perdu. C'était bizarre, ce songe : flou et brumeux. J'y ai croisé le Comte, un homme à la fois magique, étrange, et attrayant. Ça me semble si vrai, des souvenirs plutôt qu'un rêve, et pourtant rien de tout cela ne colle à ma réalité.

— Olivier… fais un effort s'il te plait… c'est difficile pour tout le monde en ce moment, mais j'ai besoin qu'on fasse front ensemble, dit-elle, une grande peine émanant de ses mots.

Je me mets une gifle mentale. Il faut que je revienne à la réalité.

— J'étais perdu dans mes pensées, je suis désolé. On fait quoi, alors ? questionné-je.

Héloïse soupire encore, plus fort. Elle est exténuée, pâle, et pour la première fois depuis que je la connais, des cernes immenses encerclent ses yeux rougis. J'espère que je n'ai pas la même tête, même si j'en doute. Elle triture le couvre-lit — stressée —, et je me rends compte que de mon côté, je suis totalement paralysé. Elle reprend.

— Je disais que ce serait le bon moment pour qu'on annonce notre séparation aux filles, demain, après l'enterrement, réaffirme-t-elle d'une voix blanche.

Je me mets à trembler, et je sens un arrière-gout bien salé me remonter en bouche.

— Tu ne crois pas que ça peut attendre ? m'offusqué-je.

— Quoi ? Tu te vois tenir encore comme ça six mois ou un an ? demande-t-elle en fronçant les sourcils.

Elle me fixe de ses yeux abattus, et j'en avale ma salive de travers.

— T'es sérieuse, là ? répliqué-je, ulcéré par cette mauvaise idée.

— Ça peut sembler bizarre, mais je suis persuadée que c'est la meilleure chose à faire, avance-t-elle. Je ne veux pas qu'elles sortent à peine d'un deuil pour replonger dans un autre. Ni même qu'elles finissent par croire que c'est la mort de Romain qui nous a séparés, hoquète-t-elle.

Je viens me frotter le front, appuyant fort contre mon crâne. Ça fait deux mois qu'on est séparé, peut-être trois. On a maintenu l'illusion jusqu'ici, parce qu'on ne savait pas tellement comment expliquer ça à nos enfants. Ils sont grands — ce ne sont plus des gosses —, mais la vérité, c'est que ce n'est jamais simple à avouer, surtout lorsqu'on s'entend si bien et qu'il n'y a pas eu de crise ni de disputes en amont. On s'est dit que ça n'allait pas être facile à justifier. On a seulement réalisé qu'on ne s'aimait plus, que nous étions devenus des partenaires de vie plutôt qu'un couple. On s'est d'abord donné quelques semaines pour y réfléchir et ça nous a conforté dans l'idée qu'on était encore bien trop jeunes pour laisser pisser. On avait le temps, elle comme moi, de refaire nos vies. Et puis le drame est arrivé dix jours auparavant.

Romain, notre ainé, a profité de ses vacances d'été pour user et abuser de la piscine de son meilleur ami. Chaleur, alcool, plongeon, une hydrocution est vite arrivée. Il n'est pas mort sur le coup, on a eu un cruel zeste d'espoir — quelques heures durant —, puis il s'est éteint, nous plongeant dans un désarroi sans nom. On est encore tellement sous le choc que je m'en suis apparemment monté tout un film pour échapper à cette atroce réalité.

Sur le coup, nous n'avons même pas osé — ni sur comment — prévenir Emma et Lola, qui étaient en vacances — elles sont à peine majeures, leur premier voyage de grandes personnes sans maman ni papa —, ça nous a pris plusieurs jours pour annoncer la tragédie. Quelque part, plus longtemps on gardait ça pour nous, moins la perte semblait réelle et irréversible.

— Olivier ? murmure ma future ex-femme.

J'acquiesce lentement.

— Comme tu veux… je pense que c'est une mauvaise idée, mais je n'ai pas la force de me prendre la tête… je suis au bout du rouleau, marmonné-je. Tu comptes annoncer aux filles qu'en plus d'avoir perdu leur frère, elles n'ont plus de famille. Comme si elles n'allaient pas avoir besoin d'un cocon et d'un noyau familial fort, après ce malheur, expliqué-je.

Une larme coule le long de sa joue. Elle justifie sa position.

— On reste une famille ! C'est pas parce qu'on ne forme plus un couple qu'il est interdit d'être là l'un pour l'autre ou de soutenir nos enfants, ensemble ou séparément ! C'est juste que… ça va être bien assez difficile comme ça sans qu'on doive jouer un rôle, tu ne crois pas ? tente-t-elle de me motiver.

Je ne crois rien du tout, hormis que la vie est une chienne. Je remue doucement, et la petite gêne que je ressentais sur la fin de mon rêve et au niveau de mes fesses remonte. C'est vraiment déstabilisant. J'en tremble, et Héloïse vient poser une main sur mon bras. Elle tente de me réconforter malgré son propre chagrin harassant.

— On fait comme tu le sens, chuchoté-je alors.

— Merci… souffle-t-elle.

Puis je reprends une grande inspiration chevrotante.

— J'ai comme une espèce de grand trou de mémoire, tu sais… ces derniers jours… je sais plus ce que j'ai fait… avoué-je, égaré.

— On a préparé l'enterrement, tous ces papiers de merde à remplir, raconte-t-elle, blême. Les filles à réconforter, alors qu'on est soi-même inconsolable.

À mon tour d'attraper sa main dans la mienne. J'ai certainement fait tout ça, et pourtant je ne m'en souviens pas tellement. Tout ce que j'ai en tête, c'est la mort de Romain, les deux jours de désespoir qui ont suivi, lorsqu'on s'est retrouvé tous les deux à broyer du noir à la maison, tournant en rond, pestant contre l'univers entier, suppliant pour nous éveiller de ce cauchemar, refusant de remplir ces foutus papiers. Ça, je m'en souviens. Ensuite, on a décidé de partir quelques jours, parce que d'un coup, j'ai su où il fallait aller. Et c'est comme si le reste s'était envolé, comme si une brume chargée de déni avait plané au-dessus de nos têtes, nous poussant dans ce voyage insensé pour occulter tout le reste.

— J'ai le sentiment d'être parti quelques jours, avec toi, et cette fois, on a fini par savoir d'où je viens… c'est ça, les souvenirs que j'ai de ces derniers jours, marmonné-je.

C'est une confession pénible, toutefois on a toujours discuté de manière assez ouverte tous les deux, même si ça n'a pas constamment été évident ; comme c'est le cas maintenant. Néanmoins, elle ôte sa main de la mienne, et elle me jette un regard confus.

— De quoi est-ce que tu parles ? On est resté là tout le temps… t'es en train de nous faire un syndrome posttraumatique ? Reste ici avec moi, je t'en supplie… murmure-t-elle. On a besoin de toi, de ta présence.

J'agite ma tête de haut en bas. Je me sens si pitoyable, si fragile.

— Je vais me coucher, dis-je. Est-ce que tu veux que j'aille dormir ailleurs ?

— Non, on fait comme d'habitude. On verra comment on procède dans quelques jours, d'accord ? Ça te va ? questionne-t-elle.

J'ai envie de dormir seul, aujourd'hui plus encore que les semaines ayant suivi notre séparation. Seulement je ne dis rien, pour ne pas la vexer. On souffre autant l'un que l'autre, alors ce n'est pas le moment de ne penser qu'à soi. Demain, si on annonce la nouvelle aux jumelles, on avisera, et je me sentirais donc plus libre de dormir ailleurs, dans le salon, par exemple. Certainement pas dans la chambre de Romain, qui est la seule pièce désormais vacante de la maison. Je frissonne d'horreur mêlée à de la tristesse en y pensant.

— On fait ça, confirmé-je. Bonne nuit.

— Bonne nuit, me répond-elle.

Je m'allonge et lui tourne le dos, éteignant la lumière de ma lampe de chevet. Elle semble rester figée dans la pénombre un petit moment, puis finit par s'allonger, se tenant aussi à bonne distance de moi. Ça fait déjà des mois, pour ne pas dire une grosse année qu'on dort chacun de notre côté du lit, veillant à ne jamais empiéter sur l'espace de l'autre. C'est devenu une habitude.

Cette douleur, cette compression au niveau de ma poitrine ne semble pas vouloir me lâcher, comme si j'allais désormais devoir composer avec elle en toute circonstance. Cette sensation est tout ce que j'ai gagné en perdant mon fils. Si elle s'évapore, est-ce que je ne finirais pas par le perdre une seconde fois ?

J'ai du mal à m'endormir, je suis comme hanté. L'hôpital, la ville embrumée, le corps inerte de Romain sur son lit de mort, l'angoissant domaine et mes souvenirs d'enfance, mon dernier baiser sur le front froid et désormais tellement rigide de mon fils, le doux corps brûlant et chaud du comte tout contre moi. Je fonds en larmes, le plus silencieusement possible. Je veux tellement me réveiller, et je veux serrer mon enfant — tous mes enfants —, dans mes bras ; je souhaite tant lui présenter toutes les excuses du monde et lui dire que ça ne se reproduira pas, que je le protégerais toujours de tout désormais, et qu'il n'aura jamais plus rien à craindre, mon bébé…

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je ne fais que ressasser. Comment pourrait-il en être autrement ? Dans quelques heures, j'enterre mon fils.


La cérémonie touche à sa fin. Je suis dans un état second, tout comme Héloïse, Emma et Lola. Ma main droite est ancrée dans celle de ma future ex-femme, et la gauche est comprimée par la main de Lola. On fait bloc, et j'espère que nous resterons toujours unis de la sorte malgré la séparation.

Je suis incapable de réfléchir, je suis éteint. Nous avons été nombreux à déclamer quelques mots et — noyé dans la masse —, je me suis dit que mon pathétique discours passerait fort heureusement inaperçu. Comme il a été difficile, l'esprit embrumé, de devoir écrire — et pire encore, de prononcer — ces quelques phrases qui ne suffisent pas à résumer une vie entière, tant de moments, tant de sentiments, et cette incommensurable perte que son trépas représente.

Je n'ai pas de mots assez forts pour tout ça. Mon esprit tente de refaire le monde. Il coince, forcément, et je redoute plus que tout la prochaine étape : la crémation. C'était sa volonté, comme celle de toute notre famille, pourtant à cet instant précis — je ne saurais exactement dire pourquoi —, j'aurais préféré que son corps reste entier. Je crains de le voir mourir encore une fois lorsqu'il ne restera de lui que des cendres. Ce sera alors irréversible ; là, je me plais parfois à imaginer qu'il peut encore se relever : ce qui est vraiment stupide de ma part.

Mes mains se retrouvent subitement seules au monde. Héloïse et ma fille m'ont lâché pour serrer dans leurs bras la famille, les amis. Moi-même je dois affronter l'étreinte sanglotante et étouffante de ma mère, et celle, teintée d'une certaine pudeur — toutefois tremblante — de mon père. Je ressens le besoin de quitter les lieux. Je ne me sens pas capable d'affronter autant de regards tristes et emplis de pitié. Je le leur dis, et ils m'escortent à l'extérieur, où quelques personnes trainent déjà, tentant elles aussi de recouvrer leurs esprits, ou bien évoquant tendrement mon fils.

— Mon chéri, tu as l'air malade, gémit ma mère. Si je peux faire quoi que ce soit pour t'aider…

Elle serre très fort un mouchoir entre ses mains, et mon père lui caresse tendrement le dos, la mine grave. Son second bras est posé sur mon épaule, et il la serre plutôt fort.

— Il n'y a rien à faire, je crois, murmuré-je.

Ma mère attrape ma main de la sienne — elle tremble comme une feuille et ses doigts sont humides —, mais je ne m'en formalise pas.

— Je ne me sens pas la force de poursuivre le fil de cette journée de merde, chuchoté-je alors, en me plaquant la paume sur le front.

Je n'ai même plus de larmes pour pleurer, et si les gens pensent que j'ai l'air digne, c'est simplement parce que je suis abruti par les calmants et que je n'arrive plus à afficher la moindre émotion.

— Oh, mon trésor ! s'exclame ma mère en sanglotant de plus belle.

Elle vient de nouveau m'étreindre — me comprimant de toutes ses forces —, comme pour me signifier que malgré les apparences, c'est bien elle qui tente de me réconforter, et certainement pas l'inverse. Je lui rends son embrassade.

— Je crois qu'il y a un ami de Romain qui veut te parler. Il ne te lâche pas du regard, annonce mon père.

J'espère intérieurement qu'il ne s'agit pas d'un des amis avec qui il était le jour de sa mort. Je ne peux pas m'empêcher de leur en vouloir malgré moi pour être des gamins imprudents — comme l'a été mon fils —, et pour ne pas avoir su veiller sur lui et réaliser à temps qu'il était en train de se noyer. C'était un stupide accident, néanmoins inconsciemment, je cherche à rejeter la faute sur tous les gens qui auraient pu aider à éviter cette tragédie, moi y compris. Tenant toujours ma mère contre moi, je tourne la tête dans la direction indiquée par mon père. Je manque de m'étouffer avec le nœud qui me comprime la gorge depuis le décès de Romain.

Le Comte. Il est donc réel ! Ou est-ce que mon cerveau l'a amalgamé avec un ami de mon fils ? Il n'a pas son accoutrement d'un autre âge : il est de ténèbres vêtu — ça lui ressemble —, mais comme serait habillé quelqu'un de notre siècle. Costume noir de rigueur aujourd'hui, et un teeshirt tout aussi sombre sous sa veste. Ses longs cheveux sont négligemment noués en catogan. Il ne dénote pas, si ce n'est par sa taille imposante et par son charisme hypnotique. Il est plus beau que jamais, et il m'observe de ses yeux obscurs, dans lesquels je me perds immédiatement.

J'étais persuadé que tout était faux, un rêve à l'étrange saveur, perdu entre le cauchemar et le doux songe. Héloïse m'a garanti que nous étions resté ici, pourtant désormais je doute. Il faut que j'aille lui parler. Je me détache lentement de ma mère, tout en déposant un baiser sur sa joue.

— Je vais aller lui toucher quelques mots, réponds-je à leur attention.

Mon père acquiesce et ma mère se mouche discrètement, tout en se tournant vers lui.

Je me dirige vers mon amant d'un rêve — ou d'un soir —, songeant distraitement que je ne me présente pas sous mon meilleur jour. Rasé de près — cheveux coupés courts pour l'occasion —, j'ai l'air d'avoir pris dix ans dans les dents en l'espace de dix jours. Il me fixe sans discontinuer et ne remue pas d'un cil pour autant. Je reconnais bien là l'attitude du comte.

— Bonjour, lui dis-je.

— Bonjour. Toutes mes condoléances, réplique-t-il, de cette même voix grave qui m'obsède.

J'en frissonne malgré la surcharge émotionnelle de ces derniers jours, mon esprit pourtant saturé d'informations plus lourdes à porter les unes que les autres.

— Merci. Vous ne me quittez pas des yeux, vous êtes un ami de Romain ? demandé-je.

Je ne suis pas capable d'employer le passé, pas encore ; et avant de proférer une énormité, je préfère m'assurer qu'il ne soit pas un proche de mon fils — ou de mes filles —, qu'en sais-je. Son regard sur moi se fait confus, et il penche très légèrement la tête.

— Vous avez mauvaise mine, constate-t-il, sincèrement soucieux. Néanmoins, vos lèvres sont en meilleur état, murmure-t-il ensuite.

Il observe intensément ma bouche. Il est vrai que mon tic ne s'est pas manifesté depuis un moment… y serait-il pour quelque chose ? Comment ? Je soupire doucement, la désagréable sensation de ne rien y comprendre me saisissant de nouveau, et se cumulant à la douleur de ma perte.

— J'ai cru que je vous avais rêvé, murmuré-je, prêt à défaillir.

Il sent que je tangue et il me saisit par le bras, me trainant tranquillement à l'écart sous le regard curieux de quelques proches. On marche un peu — une vingtaine de mètres, histoire de ne pas nous retrouver à portée de voix —, et il me fait assoir sur un banc. Je lis l'inquiétude dans ses yeux ténébreux, et ça me pousse à river mon regard au sol.

— Je vous ai pourtant assuré de ma présence aujourd'hui, m'explique-t-il simplement.

Vraiment ? Comment a-t-il pu savoir ? Je suis perdu, et je relève sur lui des yeux piteux, incertains et brillants.

— Il est temps que je vous conte la vérité, n'est-il pas ? souffle-t-il en m'adressant un triste sourire.

Je ne pense pas être en mesure de comprendre quoi que ce soit dans mon état. Il s'assied près de moi et passe un bras sur mon dos, m'attirant contre lui. Ça devrait me déranger qu'il fasse ça en public — mes parents, mes filles et mes proches sont à vingt mètres de là, et ils peuvent tourner la tête vers nous à chaque instant, s'ils ne le font pas déjà —, cependant je suis trop mal en point pour m'en formaliser. Je résiste difficilement à l'envie de nicher ma tête dans son cou. Ce n'est pas le moment, et j'ai même honte d'y penser.

— Je suis sincèrement navré de ne pouvoir faire plus pour vous, mon bien-aimé, murmure-t-il doucement.

Je respire difficilement, car ses mots résonnent étrangement en moi. Si je n'étais pas submergé par ma détresse, j'aurais eu envie de m'en réjouir. Je reconnais bien là mon comte, armé de son romantisme d'un autre âge.

— Ne disparaissez plus jamais, grogné-je péniblement.

— Jamais plus, me confirme-t-il immédiatement.

Je ferme les yeux, expirant lentement. Je tente de calmer les battements de mon cœur, qui ne cesse de s'emballer depuis l'accident de Romain. Je réalise que cette intense confusion que je ressens est bien normale. Est-ce commun de perdre son fils et de commencer à fréquenter quelqu'un presque au même moment ? Il devrait se soustraire à ma peine, fuir cette douleur qui promet de s'éterniser toute une vie ; or il est là, me déclarant — en quelque sorte —, son amour — n'est-ce pas trop précipité ? —, alors que je vends tout sauf du rêve.

— Je reste auprès de vous, insiste-t-il.

J'avais oublié, il parait qu'il peut lire dans mes pensées. J'ai du mal à y croire, encore. C'est tout sauf logique, tout sauf cohérent. Ça signifie que je ne peux pas masquer l'intense souffrance que je ressens et qu'il devra constamment la subir ; je ne peux pas non plus cacher l'attirance puissante et les sentiments forts qu'il déclenche en moi. Je tremble de plus belle, et son bras vient renforcer sa poigne sur mon dos et sur mon flanc. Est-ce qu'il entend vraiment tout ce que je pense ? Si oui, est-ce qu'il peut dire percolateur ? C'est absolument hors sujet, impossible à deviner.

Percolateur, intéressant, marmonne-t-il de sa voix si grave.

Je hoquète, les yeux toujours clos. Ma réalité en sera bouleversée à jamais dès aujourd'hui pour des raisons qui ne découlent pas que de la mort de mon fils ; je le sens, et ça me crispe un peu. Je prends sur moi pour quitter un instant mon tourment et l'écouter enfin me raconter son histoire. Je retournerai bien assez vite à ma peine : on doit incinérer Romain dans moins d'une heure.

— Comment faites-vous ça ? demandé-je, ma curiosité légèrement retrouvée.

— C'est naturel, répond-il de sa voix suave qui m'apaise un peu ; juste un peu.

— Ça n'a rien de naturel, fais-je. Personne d'autre ne lit dans les pensées des gens. Êtes-vous seulement humain ?

Je crois que c'est une question qui me trotte en tête depuis notre rencontre.

— Pas comme vous. Est-ce grave à vos yeux ? s'inquiète-t-il.

— Je suppose que non, murmuré-je.

Là, je ne suis pas tellement en état d'analyser ce qu'il vient de me dire. Il lit dans les pensées, il n'est pas tout à fait humain…

— Êtes-vous au moins vivant ? poursuis-je de vive voix.

Est-ce la peine que je m'exprime haut et fort ?

— Oui, je suis bel et bien fait de chair et d'os, m'annonce-t-il. Et j'apprécie beaucoup d'ouïr votre voix, ne cessez pas de parler, ajoute-t-il quelques secondes plus tard.

— Vous n'êtes pas réel, c'est impossible, chuchoté-je alors.

Pourtant, mes parents l'ont bel et bien aperçu. Décidément, tout ça est beaucoup trop compliqué pour moi actuellement.

— Vous m'en voyez navré, prononce-t-il, embarrassé.

— Et vous m'avez planté, dans le manoir. C'était très humain cette attitude, je dois bien l'avouer. Je me suis réveillé comme un con, et la fichue baraque n'était plus la même. Il y a un problème ? C'est hanté, c'est ça ? questionné-je.

À vrai dire, je ne suis plus du tout aussi curieux d'obtenir des réponses à mes nombreuses questions concernant mon séjour dans la brume, toutefois ça me distrait un peu et ça m'évite de faire une crise d'angoisse à la pensée de ce qui m'attend dans l'heure qui vient.

— Non, les lieux sont réellement ce que vous avez constaté en vous réveillant. C'est moi qui maintiens l'illusion ; lorsque je suis absent, elle n'est plus, m'avoue-t-il, sa voix douce et grave me semblant si mélodieuse tandis qu'il énonce un terrible fait qui n'a rien de scientifique.

Mon cerveau bloque complètement sur cette révélation. Il dépose alors un baiser sur ma tête. Ça me gêne un peu qu'il fasse ça en public, pourtant ça me fait du bien et — au final —, c'est tout ce qui importe.

— Comment ça ? Vous avez des pouvoirs magiques ?

Mon intonation est celle d'un homme complètement défoncé — par la fatigue et les médicaments —, et qui ne croit pas véritablement ce qu'il entend.

— On peut dire ça comme ça, me répond-il avec empressement.

Je sens qu'il est mal à l'aise, il se demande certainement s'il n'en a pas trop dit, ou si je ne vais pas prendre la fuite par frayeur face à lui.

— C'est vrai, ce sont là trop de données à ingérer, probablement. Je reconnais que je crains que vous ne preniez peur, confesse-t-il. C'est la raison pour laquelle je me dérobe aux regards d'autrui.

Je passe aussi un bras dans son dos, imprimant le même geste que lui précédemment. Je vis les pires moments de ma vie, mais aussi les plus fous, les plus étranges, et à ses côtés, j'ai vécu des choses exceptionnelles, hors du temps.

— Je n'ai pas peur de vous, dis-je simplement. Ou plutôt… disons que ce n'est pas le sentiment majoritaire. J'ai du mal à croire en ces choses-là… expliquez-moi comment vous faites ça, de donner l'impression que le manoir est vivant et si beau alors qu'il tombe en ruines.

— Cela demande un peu de concentration, de sérieux, et de constance pour maintenir les illusions, murmure-t-il.

Je sens son souffle frais dans mon cou, et je trouve ça rassérénant.

— C'est pour ça qu'on s'est retrouvé comme des couillons avec le cul par terre dans le belvédère, après que je vous aie fait jouir ? souris-je difficilement ; c'est un muscle qui a cessé de fonctionner ces dix derniers jours, alors c'est douloureux.

Cette nuit sous la coupole, c'était l'un des plus beaux instants qu'il m'ait été donné de vivre.

— Absolument, réplique-t-il dans un souffle, troublé.

— Vous êtes un sacré phénomène, toutefois ne vous y trompez pas, ça me plait considérablement, même si je ne suis pas en mesure — vu les circonstances —, de tout appréhender.

Je fais un effort pour m'exprimer quasi aussi bizarrement que lui, et j'aime le fait qu'on se vouvoie.

— Vous préféreriez que je parle de manière un peu plus moderne ? me questionne-t-il.

— Parfois j'ai un peu de mal à comprendre ce que vous dites, ça me demande un temps de réflexion, réponds-je.

C'est la discussion la plus longue et la plus franche qu'on ait jamais eue, et c'est agréable. Ça me change un peu les idées ; et à terme, lorsque je ne serais plus dans le gaz, je poserais un regard différent sur tout ce qui m'entoure, c'est une certitude.

— Je ne suis pas à jour. Trop de temps passé à me dissimuler dans les méandres du domaine, certainement, répond-il.

— Vous vous adapterez vite, dis-je en constant déjà un changement de vocabulaire.

Par contre, je ne comprends toujours pas comment un homme aussi jeune a pu vivre aussi longtemps dans son manoir brumeux et sans mettre son nez dehors.

— Allons donc, vous savez pertinemment que je suis beaucoup plus vieux que ce à quoi je ressemble, me sermonne-t-il gentiment.

Je soupire. La douleur qui me comprime le cœur s'est un peu calmée, et j'aimerais rester là — tout près de lui —, pendant des heures encore. Je me décide finalement à poser ma tête sur son épaule ; tant pis si on me voit, dans mon malheur, je prends un peu de lumière partout où je peux la trouver.

— Vous êtes plein de surprises et je ne suis pas au bout de mes peines, c'est ça ? demandé-je.

Il ne répond pas, et ça, ça lui ressemble bien.

— Vous savez qu'une seule question m'a vraiment préoccupé et que seule l'absence de réponse à celle-ci m'a blessé… pourquoi est-ce que votre père m'a abandonné, et donc qu'est-ce que le gamin que j'étais a bien pu lui faire de mal ? l'interrogé-je de nouveau.

C'est tout ce qui me manque pour raccrocher les wagons. À supposer qu'il y ait une certaine logique, j'ai besoin d'avoir le fin mot de l'histoire. D'autant plus que nous semblons décidés à entamer une relation amoureuse tous les deux. Je ne veux qu'aucun fantôme plane au-dessus, aucun doute non plus. À mes côtés, je sens mon comte qui se crispe. C'est la question qu'il redoute, je présume.

— En effet, me dit-il. Je pense que vous allez m'en vouloir.

— C'est une vieille histoire, vous savez, je veux simplement comprendre. Je n'ai aucune raison de vous reprocher quoi que ce soit, répliqué-je, un peu engourdi.

— Vous n'avez pas encore fait le lien, n'est-ce pas ?

Il me questionne, mais je sens que c'est purement rhétorique. Quel lien ?

— Rien ne vous frappe, lorsque vous disséquez vos souvenirs et le temps présent ? insiste-t-il.

J'ai le cerveau en compote, je ne suis pas capable d'analyser grand-chose. Je fais un effort de mémoire. Qu'est-ce qui a pu me surprendre ? Tout, ou presque. Dans mes souvenirs ? Ce qui m'a étonné, c'est le père de mon comte. Il avait cette même attitude étrange.

— Vous n'avez jamais connu mon père, me dit-il. Je ne sais pas pourquoi vous vous évertuez à nier l'évidence.

Je bloque encore une fois là-dessus. C'est trop difficile pour moi, et j'ai du mal à me détacher de la vision que je prévois du corps de mon fils, coincé entre quatre planches et prêt à être réduit en poussière. Je frissonne. Le comte agrippe donc ma main libre de la sienne, la caressant doucement. Notre proximité physique n'a désormais plus rien d'une franche amitié virile aux yeux de qui que ce soit qui nous observerait. Il dépose un baiser sur ma tempe.

— C'est un mauvais moment à passer, mais vous ne serez pas seul, affirme-t-il. Vous êtes bien entouré, votre famille est là — au complet —, vos amis, vos collègues, et je resterai près de vous aussi longtemps que vous le souhaitez.

Je ne résiste pas au besoin de l'embrasser furtivement, espérant sans trop y songer que personne ne nous voie, préoccupés que nous sommes tous par le malheur qui s'est abattu sur nous.

— Merci d'être là, murmuré-je.

J'observe un instant nos mains nouées, c'est une étonnante sensation, car j'ai le sentiment que ce qui nous lie est déjà une évidence. Je devrais peut-être m'en inquiéter, néanmoins j'ai des choses beaucoup plus graves en tête.

— Alors, vous ne m'avez toujours pas répondu, reprends-je finalement, pour tenter de ne pas étouffer sous le poids de ma douleur. Donc, qui était cet homme qui vous ressemble tant dans mes souvenirs ? Est-ce lui qui s'est débarrassé de moi ?

— C'était moi, m'avoue-t-il subitement. Je ne cesse de vous répéter que je suis bien plus âgé que ce que vous pensez.

C'est vrai, mais je ne m'attendais pas à ce que ce soit tant que ça. Je secoue légèrement la tête.

— Venant de vous, je crois que rien ne doit me surprendre, dis-je simplement, résigné.

D'un coup, malgré le brouillard et la désorganisation qui règnent aujourd'hui sur ma vie, je ne peux m'empêcher de relier mes souvenirs à cet homme, assis près de moi. Il était donc là, dès le départ. Je sens que notre proximité s'en retrouve subitement renforcée, et je ne me dis plus que cette attraction entre nous et ces sentiments naissants sont trop précipités. Je l'avais oublié, pourtant je le connais depuis toujours.

— Pourquoi est-ce que vous m'avez abandonné ? demandé-je. Qu'ai-je fait de si dangereux ?

Je ne suis pas offusqué — rien ne peut m'indigner plus que la mort de Romain —, seulement curieux. Ses mots me reviennent en tête. Je sens qu'il prend une grande inspiration.

— Lorsque je vous ai recueilli, je ne comptais pas vous garder, j'envisageais de vous remettre entre de bonnes mains. Ma personne et mon lieu de vie n'étaient pas adaptés à un enfant. Mon majordome a insisté. Il s'est très vite attaché à vous. Ça m'a pris quelques années de plus, mais vous avez fini par m'apprivoiser, me conte-t-il.

Je suis subjugué par sa voix, captivé par ses mots. Ma souffrance passe — quelques secondes durant —, au second plan.

— Vous étiez un enfant espiègle et turbulent, et je reconnais que j'avais toujours un pied en arrière vous concernant. Le majordome était bien trop laxiste. Qu'importe. Le fait est qu'en grandissant, vous avez commencé à avoir d'étranges pensées…

Ses derniers mots sont hésitants, et je serre sa main plus fort dans la mienne. Que va-t-il me dire ?

— Il m'a semblé que… vous ne cessiez de rêvasser à mon sujet, et comprenez que c'était assez dérangeant. Je vivais avec l'idée qu'un jeune garçon ne pouvait décemment pas éprouver des sentiments de ce type pour un adulte. J'ai tenté de passer outre, considérant que cela se dissiperait : vous n'étiez qu'un enfant innocent.

Il marque un temps mort, et je suis pendu à ses lèvres.

— Une nuit, vous êtes venu vous réfugier dans mon lit — suite à un cauchemar, que sais-je —, vous n'aviez jamais agi de la sorte. Vous vouliez venir vous loger dans mes bras pour que je vous réconforte, cependant j'ai pris peur. Vos sentiments troubles et une proximité de ma part n'étaient pas compatibles. J'ai considéré que ça devenait dangereux. Je me suis mis en colère contre vous, de manière injustifiée. Le lendemain, j'ai décidé que vous deviez partir. La situation empirait et j'ignorais comment désamorcer cela.

J'en reste muet comme une carpe — je visualise le souvenir en question —, et un courant d'air me traverse le cerveau.

— C'était un crève-cœur pour le majordome — pour moi aussi évidemment —, pourtant il s'agissait d'un mal nécessaire. Vous avez été adopté par une famille très respectable, c'était une bonne décision. J'ai brouillé les pistes, et j'ai passé les années suivantes à vous veiller, de loin, en maintenant l'illusion d'un oubli complet de ces dix premières années de votre vie. J'en suis navré. J'ai cherché à vous protéger, toutefois je comprendrais que vous me le reprochiez.

La vérité, c'est que je ne sais pas quoi dire, ni quoi penser. J'ai tant de questions qui se bousculent dans ma tête, mais une seule requiert une réponse urgente.

— Pourquoi avez-vous finalement levé le voile sur tout ça ? demandé-je.

— Votre fils : lors de sa mort j'ai ressenti votre douleur, assez profondément pour souhaiter vous ramener au domaine. J'ai libéré vos souvenirs et j'ai occulté les tristes derniers mois de votre vie. Je n'aurais pas dû vous manipuler mentalement, que ce soit vous ou votre épouse. Néanmoins, il fallait que je vous protège encore et que je vous arme, pour que vous puissiez affronter ce chaos qu'est devenu votre vie. Comme votre présent et votre avenir devenaient incertains, je devais rétablir l'équilibre en vous éclairant au sujet de votre passé. J'espérais ainsi pouvoir participer à la construction d'un meilleur futur pour vous.

Il se tait, visiblement gêné. C'est l'histoire la plus folle que j'ai jamais entendu.

— Voulez-vous que je parte ? s'enquiert-il.

Je secoue la tête. Là, je suis vraiment sonné et surchargé, que ce soit émotionnellement, ou en termes d'informations. Cependant, je refuse qu'il me lâche. Ça me bouleverse d'apprendre que je tombais déjà amoureux de mon comte lorsque j'avais neuf ou dix ans ! Toutefois, ça ne m'étonne même pas, mon attirance pour lui m'a instantanément frappé, même lorsque j'ai commencé à le voir dans mes souvenirs. Par contre, j'ai du mal à comprendre comment lui, il s'est intéressé à moi.

— J'étais pétrifié par les regrets et les remords. Je devais maintenir l'illusion occultant vos souvenirs ; j'étais concentré sur vous, je vous ressentais, et les années passant, mes sentiments se sont certainement développés, mais je crois bien ne pas en avoir eu conscience avant qu'il ne soit trop tard, m'avoue-t-il de sa voix troublante.

Quand j'irai mieux, il faudra que je tire ça au clair ; il oublie que ses pouvoirs sont tout sauf évidents et logiques pour moi.

— J'ai… commencé-je, avant d'être interrompu.

Héloïse vient se poster devant nous, et ma main est toujours ancrée dans celle de mon comte ; nous sommes toujours bras dessus, bras dessous. Je suis trop claqué, trop blessé pour réagir et placer une distance de circonstance entre mon amant et moi.

— Bonjour, dit-elle, surprise, à l'attention d'Esprit.

— Bonjour. Toutes mes condoléances, réplique-t-il, comme il me les avait adressées un peu plus tôt.

Ma future ex-femme reporte son attention sur moi. Elle est dans le même sale état, et elle semble choisir de ne pas relever ce qu'elle a sous le nez pour l'instant, même si c'est évident.

— Il faut qu'on y aille, m'annonce-t-elle, tremblante.

Je me remets difficilement debout et je l'étreins, incapable de faire passer le moindre réconfort dans ce geste. Nous sommes deux carcasses frémissantes, amputées d'une partie de nous, incapables d'imaginer que nous finirons par franchir cet obstacle, mutilés à jamais, mais bien vivants. Elle esquisse un petit gémissement et se détache de moi. Elle se met en marche. Je me retourne et tends la main vers mon comte. Il l'attrape délicatement et nous suivons Héloïse. Je finis par le relâcher, ne souhaitant pas vraiment que les yeux s'attardent sur autre chose que les hommages qu'on rend à Romain. Subitement, une petite question me taraude.

— Qu'est-ce qu'elle a pensé, en nous voyant ensemble à l'instant ? demandé-je à Esprit, en lui parlant tout bas.

En définitive, je m'adapte vite aux capacités fabuleuses de mon amant.

— Beaucoup d'étonnement — toutefois pas de négativité à ce sujet —, elle n'imaginait pas que vous ayez déjà refait votre vie, encore moins avec un homme. Une certaine appréhension : vous devez annoncer votre séparation aux jumelles après l'enterrement, pas avant. Elle avait déjà quelqu'un dans le viseur aussi, or la perte de votre fils a mis cette intention en pause, me déclare-t-il honnêtement, sa voix rendue d'autant plus suave qu'il murmure à mon oreille.

Je l'observe un instant, soulagé de sa présence à mes côtés.

— Ça vous va bien, ces vêtements plus modernes, chuchoté-je simplement.

Il me caresse furtivement le dos, tandis qu'on se retrouve mêlé aux proches qui tiennent à soutenir la famille dans cette phase de la journée. On accompagnera le cercueil jusqu'au dernier instant, puis on devra laisser le crématorium faire son travail, et on récupèrera l'urne dans quelques heures. En attendant, on a prévu de nous réunir et de nous remémorer Romain. Ça s'annonce plus difficile encore que ce que j'imaginais.

— La terrible purée de pois à couper au couteau, est-ce que c'est vous ? questionné-je, dans une volonté désespérée de ne pas penser à la crémation de mon fils.

— Oui, c'est bien moi, et c'est une très longue histoire. Vous aurez tout le temps de m'écouter répondre à toutes vos interrogations, me susurre-t-il encore à l'oreille.

Je soupire doucement. Une réminiscence surgit. Je suis le gosse d'antan et je traine dans un coin reculé du domaine, au bord de la falaise. Je suis seul, et j'ai comme un petit vague à l'âme. Soudain, je vois une silhouette tout de noir vêtue qui approche — mon comte —, qui me terrifie et me fascine à la fois. Il s'accroupit face à moi et me tend sa main, que je saisis sans hésiter. Son toucher m'apaise instantanément, je me sens rassuré, je suis moins triste et j'ai moins peur.

Je reviens à la réalité. Mon amant me tend discrètement sa main, et je décide de la saisir sans hésiter.


Fin


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À bientôt.