Cet OS est écrit pour un jeu du FoF, il fallait le rédiger sur le thème "Culte" en une heure. Pour plus de précisions vous pouvez m'envoyer un mp.


Je sais, ça fait six mois que j'ai appris la nouvelle, six mois que j'envisage l'idée d'écrire ce texte un jour, et pourtant, même aujourd'hui, alors que je me suis motivée à écrire ces lignes, je ne sais toujours pas pourquoi je le fais. Ce n'est pas comme si tu pouvais me lire, pas vrai ? Peut-être qu'au fond, une part de moi espère vraiment que tu me voies écrire cela, ou que tu m'entends réfléchir et essayer de coucher sur papier tout ce que j'aurais voulu dire sur toi. Je ne sais pas. Mais je tenais à le faire tout de même, pour te rendre l'hommage que tu aurais mérité. C'est stupide de le faire ici, je le sais, et alors ? Sur ce site ou dans n'importe quel autre lieu de culte, les hommages funéraires n'ont jamais été faits pour ceux qui sont partis. Ils sont faits pour ceux qui restent, pour ceux qui ont besoin d'écrire ces lignes ou prononcer ces mots. Alors j'ai mis de côté tout ce que notre entourage ou même toi pourriez penser de me voir écrire ces mots ici. Le fait est que je tenais à te dire au revoir, et que je n'ai nulle part ailleurs où le faire.

Notre relation était simple. Toi, une médecin expérimentée et moi, la fille d'un couple de patients devenus tes amis. Je réalise en le disant à quel point on a passé des années à se côtoyer sans prêter attention l'une à l'autre plus que cela. Tu étais cette médecin que je voyais parfois en consultation quand j'avais un rhume, j'étais cette fille de tes amis effacée et invisible lors de dîners ou apéros le soir. Encore aujourd'hui, j'ignore pourquoi, quand j'ai eu épuisé toutes les pistes et solutions foireuses possibles, c'est à toi que j'ai pensé. Je suppose que tu m'avais marquée, à ta manière ? Ou est-ce que c'est au contraire ta discrétion qui m'a convaincue ? Je ne le sais pas. Je ne le saurais jamais. J'étais au fond du gouffre, j'ai pensé à toi comme dernier recours, et tu as été là, au-delà de toutes mes espérances.

Notre relation est restée simple. Moi, une ado désespérée qui aimerait découvrir la sexualité et tout ce que ça implique sans en subir les conséquences, et toi, la médecin qui m'a écoutée, réconfortée et qui m'a juré que le secret médical serait toujours plus important que l'amitié qui te liait à mes parents. Je crois que ce qui m'a le plus marquée, ce jour-là, au travers mes larmes dans ton cabinet, c'est ton absence de surprise. Est-ce que c'était ton quotidien, d'avoir des patientes de dix-sept ans qui te supplient de les aider ? Ou est-ce que tu avais cerné mes parents et leur gamine effacée, suffisamment pour savoir que leur côté conservateur et coincé deviendrait problématique quand leur fille grandirait en ayant trop peur de leur réaction pour leur parler de sexualité et de contraception ? C'est encore une question qui restera sans réponse. A vrai dire, jusqu'à maintenant, je ne me l'étais jamais vraiment posée. J'ai toujours su que je te devais une fière chandelle pour avoir été là, pour m'avoir protégée à la fois de mes parents et de moi-même ce jour-là, pour avoir osé leur mentir. Pour avoir caché ta colère devant la révélation qu'ils ne m'avaient avant ce jour-là donné aucun des médicaments ou informations dont une fille de dix-sept ans a besoin, et avoir juste pris le relai pour me donner tout ça tout en continuant à leur sourire à eux.

Notre relation est restée simple. Une médecin et amie de notre famille, une ado qui te voyait parfois chez elle et parfois dans ton cabinet. Une relation qui n'a jamais changé publiquement, parce que tu t'es toujours assurée que personne ne pouvait discerner tes clins d'œil ou entendre tes Comment tu vas ? chuchotés dans un couloir. En un sens, j'ai presque honte de ne jamais avoir pris le temps de te remarquer et de t'apprécier avant ce jour-là. Tant pis. Je ne pouvais pas savoir à quel point tu étais quelqu'un d'exceptionnel, à quel point tu deviendrais celle dont je considère encore aujourd'hui que tu m'as sauvé la vie ce jour-là. Tu gardais un œil sur moi, j'avais enfin réalisé à quel point je te faisais confiance, et le temps est passé.

Tu n'étais pas censée partir comme ça. Des morts aussi cruelles et injustes ne devraient pas arriver à des gens aussi exceptionnels que toi. Ce sont ce genre d'événements qui me persuadent qu'il ne peut y avoir aucun dieu qui veille sur nous, parce que si c'était le cas, alors il ne laisserait pas ce genre de choses arriver. Est-ce que tu en étais arrivée à la même conclusion, est-ce que c'est pour ça que tu as consacré tes dernières forces à refuser en bloc toute cérémonie, tout cimetière ou lieu de culte ? Je te comprendrais, tu sais. Cela fait six mois et j'ai encore envie de hurler de rage en cassant tout devant une telle injustice. Mais les faits sont là : Tu es partie, je suis restée seule avec notre secret. Mes parents ont pu venir te dire au revoir – ils ont toujours été tes amis. Pas moi – j'ai toujours été cette fille d'amis effacée et invisible. Est-ce que j'aurais pu accepter la situation, faire mon deuil plus rapidement et ne pas en arriver là, si j'avais pu te dire au revoir également ? Je ne sais pas. Notre secret tient toujours, plus fort que jamais, et si tu as tenu en mentant à mes parents pendant toutes ces années, alors je pouvais bien tenir quelques jours pour leur cacher à quel point j'avais les yeux rouges et le cœur brisé à chaque fois que ton nom revenait dans la conversation. J'ai réussi. Ils ne se doutent toujours de rien. Et maintenant je suis là, seule, avec mes larmes et mes regrets, à t'écrire ces mots. Parce que je n'ai nulle part ailleurs où te dire au revoir.

J'ai grandi, tu sais ? Je n'ai plus dix-sept ans depuis longtemps. Et bien que je ne pourrais jamais te dire au revoir en face, sur un véritable lieu de culte, ça ne m'empêchera pas de te rendre hommage. On dit souvent que quand quelqu'un nous sauve la vie, le seul moyen de payer sa dette est de sauver cette personne en retour. Je ne pouvais pas le faire, personne n'aurait pu te sauver. Mais je peux te promettre que ma dette, je te la paierai d'une autre façon : En vivant. Je sais que c'est ce que tu aurais voulu, que la seule récompense que tu attendais était la certitude que la gamine de dix-sept ans désespérée s'en était sortie, avait continué à vivre, avait trouvé d'autres personnes et d'autres relations pour avancer sans crainte une fois émancipée de ses parents. C'est ce que j'ai fait, et je peux presque imaginer ton sourire rassuré et fier, autant de toi que de moi, devant la certitude que tu m'as tirée d'une des pires situations de ma vie et que grâce à tes efforts, je m'en suis suffisamment relevée pour avancer sans toi.

C'est ce que je vais faire. Je vais avancer, je vais avoir des enfants que, grâce à toi, j'aurais tous désirés, je vais vivre et faire de mon mieux pour que mes propres enfants ne soient pas aussi seuls et désespérés à dix-sept ans que je l'étais moi-même. C'est le seul hommage que je puisse te faire, et je te jure que je ferai de mon mieux pour l'honorer. Je vais vivre et avancer. Dans quelques minutes. Juste le temps de te dire au revoir, et merci. Merci pour tout, merci pour avoir été là, pour avoir été aussi exceptionnelle, merci pour ma vie et toutes les autres que tu as sauvées tout au long de ta carrière.

Je n'aurais jamais pu être aussi sincère dans mes paroles si cet hommage avait été public. Alors, s'il existe vraiment un moyen ou un autre pour que tu sois au courant de ces lignes qui te sont dédiées, je suis contente d'avoir pu être honnête et te dire à quel point je t'ai aimée et respectée et admirée. Je n'ai eu nulle part ailleurs où te dire tout ça, et finalement, c'est peut-être mieux comme ça.


A Françoise. Repose en paix. Tu le mérites après une vie aussi exceptionnelle que la tienne.