Avant le drame.

Ils étaient sur le lit, dans le sens inverse l'un de l'autre. Avan lisait, la tête proche des pieds d'Ailsa et, inversement, son ami lui faisait face avec son livre.

Dès le lendemain de son excursion sur les toits, son oncle l'avait libéré de sa punition. Il n'avait même pas ressenti une once de culpabilité en pensant que s'il avait patienté un jour de plus, il aurait pu retrouver ses amis en toute légalité.

Avan s'était rendu dans la maison d'Ailsa car son ami était introuvable dans le village. Il n'était pas à la ruche et n'avait pas non plus rejoint les autres, comme il l'avait convenu avec eux la veille, et cela ne lui ressemblait pas.

Il avait trouvé le jeune garçon en chemise ouverte, les cheveux remontés en un chignon décoiffé. Son teint pâle avait immédiatement préoccupé Avan.

Il n'avait pas refusé sa compagnie. Au contraire, il s'était tout de suite blottit contre lui en le voyant à sa porte d'entrée et l'avait entraîné dans sa chambre.

Avan n'avait pas eu besoin de lui poser de questions, comprenant qu'Ailsa ne souhaitait pas se confier. C'était quelque chose qu'il respectait et il savait que lorsqu'il serait prêt, il lui dirait ce qui le tourmentait.

- Je lis l'histoire d'un homme dont le bateau échoue sur une terre où tout est immense, souffla Avan sans lâcher son livre des yeux. Les plantes, les insectes et les animaux y sont géants.

- Pourquoi est-ce que c'est le lieu qui serait démesuré ? Ce sont peut-être les personnages qui débarquent qui sont particulièrement petits.

Avan leva son regard en sa direction.

- Qu'est-ce que ça change ?

- Et bien, sale tête, si le monde entier est géant alors c'est peut-être que c'est tout simplement sa taille normale, non ? C'est eux qui sont différents. C'est eux qui ne sont pas à leur place.

- Est-ce qu'on parle toujours de mon livre, là ?

Ailsa se renfrogna.

- De toute façon, reprit Avan, nous sommes tous les géants de quelqu'un. Tu peux en parler aux fourmis.

- Pour le coup, si on les compare aux autres êtres vivants, les fourmis sont particulièrement petites.

Avan colla son pied sur le front d'Ailsa.

- Demande aux microbes si les fourmis ne sont pas des géantes.

Son ami l'avait repoussé et s'était jeté sur lui.

- C'est toi le microbe ! avait-il rit en essuyant son visage sur son ventre.

Ils bataillèrent de longues minutes en criant et en riant. Ils faisaient tant de bruits que la mère d'Ailsa haussa plusieurs fois la voix afin de leur demander de se calmer.

Avan souhaitait avoir le dessus mais il devait bien accorder une chose à Ailsa ; il était bien plus fort que lui. De plus, son bras encore fragile le désavantageait.

Vaincu, il se laissa tomber lourdement en arrière. Ailsa se retint de justesse pour ne pas sombrer avec lui.

Le rire encore au bord des lèvres, son ami l'observait. Malgré sa défaite, Avan ne pouvait s'empêcher de sourire, heureux de le voir aussi détendu.

Penché au dessus de lui, Ailsa lui caressait la joue avec le dos de sa main. Il avait plié son coude et avait allongé son ventre contre le sien.

Doucement, Ailsa ferma les yeux et frotta le bout de son nez contre la joue d'Avan, avant de descendre jusqu'à son cou.

Bien qu'il finissait par en être totalement habitué, cette action avait provoqué, à cet instant, une multitude de sensations dans le corps d'Avan. Il aurait aimé qu'Ailsa ne s'arrête jamais et soit contre lui pour l'éternité.

Ce n'était pas simplement parce qu'il savait qu'il allait partir dans une autre ville et qu'il n'allait presque plus le voir.

Il aurait aimé plus. Il n'aurait pas pu expliquer pourquoi mais, alors qu'il ne faisait presque plus qu'un avec Ailsa, il ressentait un manque profond. L'intérieur de son torse lui brûlait et son ventre entier se tordait. Il avait déjà tout d'Ailsa. C'était son ami le plus proche, celui avec qui il pouvait tout partager, tout être, tout penser, de quoi avait-il donc besoin ?

- Je peux te demander quelque chose ? demanda soudain Ailsa, le sortant de ses pensées..

Son ton était grave et peu assuré. Avan ouvrit les yeux. Ils étaient légèrement vaporeux et sa respiration hachée avait du mal à reprendre un rythme régulier.

Depuis combien de temps s'était-il légèrement relevé ? Depuis combien de temps le regardait-il d'un air aussi triste ?

- Absolument tout, tu le sais bien, lui répondit difficilement Avan, l'esprit et le corps douloureux.

La porte s'ouvrit à ce moment-là, le faisant sursauter. La mère d'Ailsa leur jeta un regard indifférent et croisa les bras sur sa poitrine.

- Vous voulez bien aller me chercher de l'eau au puits, les garçons ? Cela vous calmera, je vous trouve bien agités.

Ailsa soupira et laissa de nouveau tomber sa tête dans le cou d'Avan en grommelant des paroles incompréhensives.

- Merci, sourit sa mère avant de refermer la porte.

Les deux garçons se jetèrent hors du lit, sortirent de la maison et partirent en courant jusqu'au puits.

Ils se poussaient en riant et Avan failli glisser sur l'herbe humide à plusieurs reprises.

Leurs mains ne faisaient que se toucher et Avan ressentait l'attraction étrange qui l'incitait à toujours lui saisir les doigts où les entrelacer aux siens.

Soudain, Ailsa se prit les pieds dans la corde qui permettait de tirer le saut hors du puits et tomba la tête la première sur le rebord en pierres.

Il avait posé sa main à l'endroit où l'impact lui avait laissé une petite égratignure, tandis qu'Avan éclatait d'un rire moqueur.

Ailsa lui jeta le saut dessus en grognant.

- Arrête de rire ! Tu aurais fait quoi si j'étais tombé dans le puits ?

- J'aurais enfin été débarrassé de toi.

Ailsa se releva et lui donna un coup de pied, visant ses fesses. Il les frôla à peine car Avan, d'un élan, s'était décalé.

-Sale tête, ne fais pas le malin, tu serais perdu sans moi.

Avan encercla le cou d'Ailsa avec ses bras et déposa ses lèvres sur son front.

- Je suis désolé. Est-ce que tu as mal ?

Ailsa ferma les yeux et sourit en se pressant un peu plus contre son ami.

- Si je dis oui, murmura-t-il en dévoilant de nouveau ses yeux noirs, tu me feras un autre baiser ?

Avan éclata de rire et lui embrassa le front, les tempes, le nez, les paupières et les joues, à plusieurs reprises, revenant sans cesse sur les endroits qu'il avait déjà visité. Ailsa faisait semblant d'être outré par ce que son ami lui faisait subir mais il le laissait faire, le sourire aux lèvres et les yeux de nouveau fermés.

Ses bras, qu'il tenait le long de son corps, prirent alors place autour de lui et il le serra avec tendresse.

- Les garçons, siffla alors la voix de la mère d'Ailsa, j'ai besoin de mon eau ! Vous jouerez plus tard !