Prologue

Route maritime espagnole, au large de Saint Domingue, le 4 mai 1674 –

Les éclairs déchiraient le ciel nocturne et le galion espagnol tanguait dangereusement sous les assauts du vent. Des vagues hautes comme trois hommes venaient s'écraser par alternance sur le pont, noyant presque l'équipage le temps que les eaux déchaînées repartent par les dalots. Malgré cela, le capitaine hurlait ses ordres pour passer outre le bruit assourdissant du tonnerre, et les matelots couraient en tous sens pour s'occuper des voiles et gérer les cordages.

— ¡ Vamos ! ¡ Vamos ! ¡ Más rápido que eso ! No estamos lejos de Santo Domingo ¡ Si nos encontramos con esos malditos piratas, los echare a todos por la borda, uno por uno ! ¿ Se entiende ?

— ¡ Sí ! ¡ Sí, Capitán ! répondirent plusieurs voix.

L'animation redoubla sous le regard sombre d'un individu somme toute particulier, bien incapable d'y prendre part. Dans sa cage solidement suspendue à la proue du bateau et ballottée par les bourrasques incessantes, ses yeux turquoise noyés d'une sclère noire d'encre semblaient tous les maudire, souhaitant que la mer les emporte.

Le capitaine dut sentir toute cette haine qu'il dégageait, car malgré la tempête qui faisait rage, il se retourna dans sa direction et affronta les éléments pour s'approcher à distance raisonnable.

— ¡ Estás aquí para protegernos de las calamidades ! ¡ Cumplan con su deber y disipen los malos presagios para nosotros !

Le prisonnier le fixa avec intensité. Il était jeune. D'aucuns lui auraient donné dans les vingt ans, mais sans doute l'apparence était-elle trompeuse, car l'individu n'avait rien d'humain. Si le haut de son corps rappelait celui d'un bel éphèbe à la peau laiteuse, ses jambes avaient été remplacées par une queue de poisson cousue d'écailles d'un bleu mer profond aux reflets vibrants. Sa longue chevelure était dans les mêmes tons, à cheval entre la couleur de l'émeraude et celle des abysses, et ses doigts palmés, terminés de griffes redoutables, enserraient les barreaux qui le retenaient captif.

— ¿ Estás escuchando ? ¡ Ordena al mar que perdone mi galeón ! El Gran Príncipe ha sobrevivido a todas las tormentas. Eso no cambiará hoy !

— Pff !

Les lèvres de la créature s'étirèrent en un sourire moqueur. Elle comprenait manifestement ce que l'homme d'une quarantaine d'années, au visage tailladé par quatre cicatrices évoquant des traces de griffures, tentait de lui dire. Malgré cela, elle ne montra aucun signe de coopération. Au contraire, elle se recula dans sa cage et s'installa confortablement sur sa queue, comme s'il s'agissait d'un trône royal. Son intention était claire : elle souhaitait se repaître du spectacle de leur tourment.

La patience du capitaine, déjà fragile, vola en éclats. Cependant, il n'eut pas le temps de s'emporter et de corriger cette audace. Derrière lui, des marins s'écrièrent alarmés :

— ¿ Qué es ?

— Hay... una sombra en el agua. ¡ Una sombra gigantesca !

— Es un... Es un... ¡ ES UN MONSTRUO !

Des cris suivirent, poussant le capitaine à abandonner son difficile interlocuteur pour se ruer vers le bastingage et regarder en direction des flots. La vision qui l'accueillit lui fit perdre toutes ses couleurs.

Sous le navire, l'eau s'était assombrie, révélant une silhouette gigantesque et complexe. Celle-ci faisait véritablement toute la longueur du galion et paraissait l'escorter tranquillement, comme attendant le moment où la mer le malmènerait assez pour le précipiter dans son étreinte.

— ¡ Maldición ! Un monstruo marino. No lo entiendo no debería haber ninguno aquí. El último fue visto al norte de Puerto Rico, y la presencia del Sirena debería haberlo mantenido a distancia. ¡ Preparen los cañones !

Ses ordres donnés, il se retourna en direction de la cage, prêt à se jeter dessus pour la secouer. Il n'en fit rien, découvrant son prisonnier aussi agité que tout un chacun quoique peut-être pas pour les mêmes raisons. Là où les Espagnols y voyaient une personnification de la mort, la créature mi-homme, mi-poisson avait les yeux illuminés d'espoir quant à cette présence. S'étant redressée et s'agrippant fermement aux barreaux, elle tenta par ailleurs de crier.

Hélas, tout ce qui passa ses lèvres fut un souffle sifflant brisé.

La Sirène porta alors les mains à sa gorge, tremblant d'une colère noire. Sous ses doigts, sa peau ne semblait pas aussi uniforme qu'elle aurait dû l'être. Une légère décoloration et un grain quelque peu différent laissaient deviner les marques de blessures encore relativement récentes.

— ¡ No te atrevas a intentar cantar ! ordonna le capitaine en le voyant enserrer son cou. O te juro que estarás otra semana sin comer !

Mais l'intéressé n'en eut cure. Au contraire, il referma ses doigts aussi fort que possible sur sa chair dans l'espoir d'améliorer la qualité du son qu'il s'efforça d'émettre encore une fois.

Sa seconde tentative porta ses fruits. Le cri qui quitta ses poumons fut perçant, strident, insoutenable pour l'oreille humaine. Les marins aux alentours durent boucher les leurs en hurlant de douleur, le capitaine y compris. L'espace de quelques instants, cela suffit même à couvrir complètement l'orage. Puis le silence retomba, la Sirène ayant donné tout ce qu'elle avait dans cette seule intervention.

Le temps sembla ensuite entrer très brièvement en suspens.

L'équipage échangea des regards inquiets tandis que leur chef foudroyait la créature d'une expression assassine.

À la première seconde, un éclair illumina le ciel comme en plein jour.

À la troisième, un coup de tonnerre libéra une onde sonore qui agita les cœurs et remua les hommes jusque dans leurs entrailles.

À la dixième, un grondement sourd s'éleva depuis les profondeurs, à peu de chose près comparable au chant d'une baleine.

Et finalement, tout s'enchaîna.

La mer gonfla d'un coup, se soulevant en vagues immenses pareilles à des murs et déferlant avec violence contre la coque du navire. Le bois n'y résista pas le bastingage vola en éclats et des hommes furent précipités à l'eau.

Mais ce n'était encore rien à côté de ce qui les attendait.

Bientôt, d'énormes tentacules rouges crevèrent la surface des flots et se mirent à danser dans les airs, menaçants. Il en sortait de toutes parts à l'avant comme à l'arrière du bateau, à bâbord comme à tribord.

— ¡ El Diablo Rojo ! ¡ El Diablo Rojo ! hurlaient les matelots.

Le capitaine ne trouva cette fois pas les mots pour ramener le calme au sein de son équipage. Ôtant plutôt son couvre-chef en feutre et galon d'or, il le plaça contre son cœur et récita à voix basse :

— Santa María, Madre de Dios, ruega por nosotros, pecadores, ahora y en la hora de nuestra muerte. Amén.

Sa prière tout juste terminée, les bras flasques couverts de ventouses s'abattirent à l'unisson sur le pont du Gran Príncipe dans une série de craquements retentissants, et le parquet explosa à tout-va comme autant de fétus de paille soufflés dans les airs. Les mâts cédèrent dans la foulée l'eau s'engouffra. En un instant, le navire fut fracturé en plusieurs morceaux tenant à peine ensemble. Leur flottaison n'était plus garantie que par la prise exercée dessus.

Soudain, une vague plus grosse que les autres s'éleva et la tête du monstre en jaillit, accompagnée d'un prodigieux bouillonnement d'écume. Son apparence était digne des pires cauchemars. Il était rouge comme les flammes de l'enfer, et ses yeux énormes reflétaient sa soif de sang. Pourtant, ce fut avec une relative douceur qu'il se pencha en avant pour écraser de son aura les survivants.

Sur le bateau, dévorés par la terreur, ces derniers n'avaient même plus l'énergie ou la volonté de hurler. Prostrés au sol, rampant, s'accrochant à ce qu'ils pouvaient, leur attention ne décollait plus de ce diable des mers. Quant au capitaine, à genoux sur ce qu'il restait de planches, il tremblait de tous ses membres, dessinant le signe de la croix sur sa poitrine. Une ultime fois, il tenta de demander à l'attention de la Sirène :

— ¡ Hazlo desaparecer ! Dile que vuelva al agua y nos deje vivir. ¡ Tendrás todo lo que quieras !

Seulement, la concernée ne l'écoutait pas. Fascinée, elle ne quittait plus des yeux l'infernal destructeur, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Elle aurait souhaité l'appeler, crier à son intention, mais rendue muette par l'émotion, aucun mot ne passa ses lèvres.

Elle n'eut cependant pas besoin de se manifester. Les deux énormes globes oculaires du Diable Rouge, luisant dans les ténèbres, se portèrent sur sa cage. Ce fut subtil, mais il sembla que la colère de celui-ci en ressortit galvanisée par cette vision. Était-ce de voir une autre créature de la mer retenue en captivité qui exacerbait son ire ? Toujours fut-il que cela suscita une réaction.

Poursuivant son geste déjà amorcé, le monstre écarlate passa au-dessus du capitaine qui trouva la force de pousser un hurlement terrifié, se protégeant la tête en pensant la calamité s'abattre sur lui. Mais il ne prêta aucune attention à cet être si ridiculement inférieur. Il préféra se hisser partiellement sur les restes de l'épave et envelopper la cage.

En voyant cela, quoiqu'entièrement recouverte et captive de sa couronne péribuccale de bras musclés, la Sirène garda tout son calme. Elle se contenta de lever la tête et d'observer son sauveur découper tout le dessus de sa prison de son épais et solide bec chitineux. Lorsque ce fut terminé, le sommet de celle-ci se détacha comme un couvercle.

— ¡ Qué demonios ! ¡ Están en connivencia ! s'écria la capitaine en assistant à la scène.

Ces mots s'envolèrent en pure perte, le Diable Rouge gardant son attention fixée sur la Sirène hésitant à sortir. En d'autres circonstances, il aurait suffi à celle-ci de sauter par-dessus les barreaux coupés, mais les forces lui manquaient. À bien y regarder, elle était maigre, preuve qu'elle n'avait pas mangé tous les jours à sa faim, son teint était livide, et de gros cernes marquaient ses traits. Sa peau était même sévèrement desséchée par endroits, la torture ayant assurément été poussée jusqu'à la priver d'eau durant de trop longues périodes.

Quand il le réalisa, le titan des abysses libéra un de ses tentacules et s'évertua à la cueillir le plus délicatement possible. Elle se laissa faire, allant jusqu'à céder à l'élan de soulagement qui l'amena à l'étreindre avec toute l'énergie qui lui restait. Toutefois, avec le relâchement de la tension qu'elle avait accumulé, la Sirène sentit presque aussitôt sa conscience défaillir. Ce fut bercé par le mugissement tonitruant du Kraken retentissant de plus belle et s'étendant cette fois-ci sur des centaines de kilomètres à la ronde qu'elle sombra, un sourire accompagnant ses dernières pensées.

Céto, je t'ai enfin trouvé !