POURSUITE

La fille est d'une longueur inquiétante, mais ses hanches tournent rond sous sa jupe en vieux tweed. Le garçon note ce détail avec émotion: elle ne se laisse pas influencer par les canons de la mode. Un bon point pour elle.

Elle semble dotée d'une élégance naturelle, ses gestes sont d'une grande douceur. Ses mouvements orbiculaires, depuis le balancement de ses longues mèches anémiques à l'arrondi délicat de ses malléoles tracent dans son sillage des courbes si palpables qu'il peut déchiffrer leur message secret. Cette invitation à la suivre.

Il marche derrière elle, à grandes foulées impatientes, il pose ses pas dans l'empreinte de ces petits pieds pressés. Il ne peut pas voir son visage, mais d'avance, il sait. Elle aura des yeux admirables, des yeux comme une forêt , avec un ruisseau , des petites bêtes autour et un soleil éclaboussant le tout. Des cils blonds, sphériques, un sourire flou.

En dilatant ses narines il peut sentir son parfum: brioche et chocolat chaud du matin. Il sera bon de se réveiller à ses côtés. Le soleil dessine des petites flammes blondes dans ses cheveux, un vent léger s'engouffre sous sa jupe. Le garçon aperçoit un morceau de cuisse blanche et ferme les yeux. Trop vite, trop tôt.

De grands arbres jalonnent l'allée, arborant le vert le plus tendre au creux des nervures de leurs feuilles. L'allée est longue elle semble interminable et il la voit avancer, danser au milieu des passants, ses mouvement chantants caressant le vent qui ne souffle plus.

Trottoir, feu rouge: elle traverse en courant au milieu des voitures, quelqu'un klaxonne. Lui non plus ne s'est pas arrêté. Il a des bonnes jambes et un cur solide, il évite aisément les vélos. Il ne veut pas la perdre de vue. Du coin de l'oeil, il observe les passants, ils vont par deux. Jeunes hommes, jolies femmes, ils se sourient, s'embrassent ou se disputent. Ils lui paraissent tous parfaitement heureux. Il se sent bien. Il bombe son torse, dont les muscles saillent à travers le fin tissu de sa chemise. Dans quelques minutes il la dépassera, il la verra de face. Ils entreront au café le plus proche, puis il lui prendra la main. Il sait déjà qu'elle sera très pâle- presque diaphane-et très douce aussi, dans le repli de ses phalanges.

Un homme se retourne sur son passage. Le garçon sent une bouffée de jalousie. Elle ne s'arrête même pas: il sourit. Bien sûr, elle lui sera fidèle: il aurait dû le savoir, il n'aura jamais de souci à se faire sur ce point. Il plisse les yeux, il lui semble qu'il fait un peu plus sombre. Mais c'est normal, cela fait déjà un certain temps qu'il la suit.

Il remarque qu'elle a ralenti le pas. Peut-être est-elle venue pour voir quelque chose en particulier? Un magasin, qu'elle aurait trouvé fermé? Ou peut-être qu'elle se sent un peu fatiguée. Qui pourrait l'en blâmer, après avoir marché à une telle cadence? Il imagine les battements de son cur, son pouls courant au même rythme que ces talons. Il le sent ralentir un peu. Presqu' imperceptiblement. Il lève la tête et hume la fraîche odeur des arbres. Elle est moins douce qu'il ne l'aurait cru. Il note que les feuille ne sont plus aussi vertes, mais cela lui importe peu.

Un second feu, la femme attend pour traverser. Elle laisse passer les petites voiturettes en les suivant du regard. L'homme s'essouffle, il se sent un peu las. Le temps a fraîchi et il sert contre lui sa veste de sport. Il constate qu'elle a des mollets un peu forts, qui contrastent avec la fragilité de son buste. Ses cheveux sont moins longs que ce qu'il lui avait semblé, moins blonds aussi, maintenant que le soleil ne s'y reflète plus. Elle ne lui en plaît pas moins: elle dégage une impression de maturité et de force, malgré sa douceur apparente.

Un groupe d'enfants les dépasse en courant et elle s'arrête un instant pour les regarder, jusqu' à ce qu'une maman essoufflée récupère les petits sur le bord du trottoir. Elle reprend sa course. Il voit avec plaisir qu'elle aime les enfants. Il se promet de lui en parler bientôt, devant cette tasse de café qu'il se propose de lui offrir, qu'il lui offrira d'ici quelques minutes. Attendre encore un peu avant de la dépasser

Son pouls s'accélère un instant, avant de ralentir à nouveau. Il essaye d'entendre son cur à elle. Oui, il l'entend. Il le sent presque dans ses veines. Il est plus lent qu'avant, bien sûr, mais il trouve cela plaisant. Lui-même ne se sent plus aussi pressé et excité. Elle est calme et posée. C'est une qualité très appréciable chez les femmes.

Au bout de la rue, il la voit se tordre la cheville. Elle s'est arrêtée contre un réverbère, et elle masse doucement son pied douloureux. Elle ne traverse pas tout de suite, elle laisse passer un feu, puis deux. Grosses voitures d'hommes d'affaires. Il a fait halte lui aussi. Il a marché plus longtemps qu'il ne l'aurait cru et il sent une douleur sourde au côté droit. Il lève les yeux vers le ciel et reprend haleine. Le jour a décliné, le vent souffle plus fort et amène à ses narines une odeur d'hiver. Quelques feuilles mortes se recroquevillent à ses pieds: les arbres sont déjà dénudés. Il souffle sur ses doigts rougis par le froid. Les gants ne l'ont pas suffisamment protégés. Il pense qu'il s'en offrira une nouvelle paire, en laine. Quand ils entreront dans le café, il posera ses deux mains sur le radiateur pour les réchauffer, ou alors, il les glissera entre ses doigts à elle. Il ne veut pas rentrer trop tard, il se sent vraiment fatigué. Il commandera une tisane, pas un café. Il se rappelle qu'il a du mal à dormir ces derniers temps.

Elle a remis sa chaussure sur son pied gonflé. Il regarde ses mains avec tendresse. Des mains qui ont sans doute beaucoup caressé, beaucoup consolé, des mains précocement usées, où il peut apercevoir les sillons bleus des veines. A son majeur, une bague trop grande: elle a perdu du poids, il y a peu. Peut être garde t'elle aussi ce bijou en témoignage d'un ancien amour? Peut être, la bague d'un autre?

Elle a cessé d'avancer et il sait qu'elle l'attend. Plus d'automobilistes pressés entre eux. Les rues sont vides. Sur le bord du trottoir, une chaise roulante renversée. Ses roues tournent encore dans l'air, comme désireuses de servir à nouveau. L'homme sait qu'on l'a abandonnée là. Elle est cabossée, inutilisable.

Il est tout près maintenant. A la fraîche odeur de petit déjeuner qui émane de ses cheveux s'est mêlée une autre fragrance, familière et déroutante: elle sent la naphtaline. Il tend la main pour lui toucher l'épaule. Leurs pieds se meuvent avec précaution sur le bitume verglacé.

Ses doigts, sur son omoplate. Il la sent fragile, presque osseuse . Elle sursaute, se retourne. Un sourire sur son visage ridé. Elle n'a plus de dents. Ses yeux sont rougis par le temps, par les larmes trop nombreuse qu'elle a du verser au cours des multitudes de décennies qu'elle a vécu. Elle a posé sur la sienne sa main parcheminée. Il veut la repousser, lui dire qu'il a fait erreur. Le soleil s'est couché depuis longtemps. Le givre a recouvert les feuilles, qui sont déjà tombées en poussière. Le vieillard grelotte.

Une dernière brise lui apporte une odeur en ellipse: odeur forte de sel, d'herbe fraîche, de cailloux au soleil, de rouge à lèvres et de sang chaud. Le nez flétri du vieil homme cherche à en humer les dernières particules, mais sur ses vêtements à elle, sur son manteau à lui, dans leurs cheveux, sur leur peau, et jusque dans leurs souvenirs, ne subsiste qu'un parfum douceâtre et écoeurant de fruit trop mûr, de pétales fanés.