CHAPITRE XVIII

La caravane mit encore deux jours à atteindre Tyr, la capitale du Royaume de Lentria. L'atmosphère au sein du groupe était restée tendue depuis l'attaque des Choses. Les marchands ne cessaient de jeter des coups d'œil derrière leur épaule et les haltes s'étaient faîtes plus rares et plus courtes, tout le monde souhaitant voir enfin le bout de la route. Néanmoins, il arrivait aussi que ces regards méfiants se tournent vers les quatre compagnons, qui avaient finalement vaincu les créatures mais d'une manière qui avait laissé tout le monde mal à l'aise. La nouvelle de la mort de Jotr avait causé un grand émoi au sein de la caravane, le soldat ayant marché à leurs côtés pendant plus de dix ans. Les marchands avaient organisé une petite cérémonie après l'avoir enterré dans la clairière où il avait combattu si courageusement, permettant sûrement à ses compagnons d'armes, par son sacrifice, de remporter la victoire, avait déclaré Yltorn, la voix tremblante.

Pendant les deux jours qui suivirent, les quatre compagnons se mêlèrent peu au reste de la caravane, sentant bien qu'au fond, on les tenait pour responsable de ce qui s'était passé. Cette réaction faisait enrager Lana, mais elle les comprenait aussi : la plupart des gens avaient besoin d'un coupable à maudire pour se sentir à nouveau en sécurité et tranquilliser leur conscience. Par contre, la bataille avait aussi eu pour effet de rapprocher le petit groupe de Bors. Le vieux soldat passa de fait les deux soirées suivantes à leurs côtés. Il les abreuva du récit de sa jeunesse, lors des premières campagnes contre la Lentria. Il leur conta aussi la résistance contre les raids Nabires dans les Hautes Montagnes. Devlin parla avec lui jusque tard dans la nuit, confrontant les souvenirs qu'il avait des récits de son père avec ceux du soldat. Celui-ci fut impressionné d'apprendre que le père du jeune homme avait également participé à la bataille du lac de Tryen.

- Nous nous sommes peut-être rencontré sans le savoir, qui sait ? S'était-il exclamé en posant la main sur l'épaule de Devlin.

Le jeune homme avait hoché la tête, un sourire aux lèvres, puis avait continué à assaillir Bors de questions sur sa carrière de soldat.

Lana, elle, avait profité de ces instants de calme pour réfléchir. Enroulée dans une couverture, la tête sur les genoux de Devlin, elle avait repensé aux évènements des derniers jours. Tripotant le Nascendi et la perle qui s'y était récemment ajoutée, elle s'était remémorée la brève apparition de Lorim. Qu'est-ce qui l'avait empêché de délivrer normalement son message ? Fronçant les sourcils, elle se demanda pour la centième fois ce que voulait dire le dernier mot qu'avait lancé le Findarynn avant de disparaître, le seul qu'elle avait compris… Peut-être pourrait-elle en apprendre plus auprès de la guilde des enchanteurs, après tout c'était une des raisons qui les avaient poussés à les rechercher : leur manque de savoir.

Cette pensée la ramena à ses dernières inquiétudes : est-ce que ce qu'avait dit Ismène de Naxor était bien réel ? Allaient-ils recevoir de l'aide, comme elle l'avait promis ? La jeune femme soupira, elle aurait bien aimé pouvoir revoir l'enchanteresse. Certes, leur rencontre avait été brève mais la Dame de Naxor restait la première personne qu'avait rencontré Lana qui possédait un pouvoir comparable au sien. Elle espérait qu'à son contact, elle pourrait en apprendre plus sur ses propres dons et la manière de les contrôler. Depuis que Lorim avait disparu de ses songes, elle n'avait plus eu de leçons et ce manque se faisait cruellement sentir. Elle avait pu en être témoin lors de la bataille contre les Choses. Peut-être aurait-elle pu arrêter tout cela avant qu'il n'y ait des blessés…ou des morts.

L'enchanteresse avait tout de même pu trouver une source de réconfort dans le prompt rétablissement de Séren. Apparemment, les rapides réflexes de la jeune femme ainsi que le pouvoir de son sang lui avait sauvé la vie. Le lendemain, après une longue nuit de sommeil, l'elfe s'était levé et Lana avait pu constater avec joie qu'il avait retrouvé de bonnes couleurs. Quant aux autres compagnons, leurs blessures étaient moins graves. Néanmoins, l'enchanteresse avait jugé bon de leur appliquer le même traitement : elle avait déposé quelques gouttes de son propre sang sur les bandages avant de panser leurs plaies. Elle leur avait cependant recommandé de ne pas enlever les bandages avant qu'ils n'aient quitté les marchands. Ils n'avaient nulle besoin de se faire remarquer plus qu'il ne le fallait. Or les guérisons miraculeuses n'étaient pas ce qu'il y avait de mieux pour passer inaperçu.

Finalement, le troisième jour au matin, ils aperçurent au loin les tours de Tyr. Des hourras soulagés retentirent dans toute la caravane. Lana aussi soupira de soulagement : elle avait hâte de retrouver leur intimité. D'un autre côté, elle ne pouvait pas dire que la caravane ne leur avait apporté que des ennuis : grâce à elle, ils avaient pu franchir de nombreux barrages sans être démaqués. Arrivés dans la capitale, les risques de contrôle seraient moindres, les Lentrians se croyant sûrement en sécurité au cœur de leur pouvoir, mais ils ne bénéficieraient plus de la couverture fournie par les marchands…

C'est seulement vers midi que la porte Sud de la ville fut en vue. Lana ne put retenir un sifflement d'étonnement quand elle vit toute la foule qui se pressait aux portes de la ville. En effet, on aurait dit que des milliers de gens faisaient le pied de grue à l'entrée de la ville, leurs maigres possessions entassées dans des chariots derrière eux.

- Qui sont tous ces gens ? S'enquit Lana auprès d'un des neveux d'Yltorn.

- Des réfugiés, lâcha-t-il, laconique.

Lana tourna de nouveau sa tête vers la foule. Ces gens fuyaient les horreurs de la guerre et espéraient trouver asile dans la capitale, comprit-elle. Ils avaient sûrement chargé tout ce qu'ils pouvaient transporter dans leurs chariots avant de prendre la route de Tyr, en quête de sécurité en ces temps troubles. Et maintenant, voilà qu'ils étaient refoulés aux portes par des soldats peu amènes, finalement incapables d'atteindre leur but. Lana secoua la tête : c'était inutile ! Si tous les habitants des villages frontaliers avaient eu la même idée, il était normal que Tyr finisse par s'engorger. Malgré cela, la foule en colère ne comprenait pas qu'on l'empêche d'entrer dans la ville. De-ci de-là, des groupes de paysans s'énervaient et essayaient de forcer le passage, ne réussissant en fin de compte qu'à obtenir des coups de bâtons de la part des soldats agacés.

La jeune fille balaya du regard la plaine entourant Tyr. Partout, de tous les côtés, quantité de tentes s'étaient élevées. Les morceaux de tissus de toutes les couleurs formaient une véritable ville en dehors des murs. Des cris, des rires et des chants leur parvenaient de cette marée de toiles.

- Comment allons-nous faire pour entrer ? Demanda Lana, inquiète.

Le neveu d'Yltorn haussa les épaules.

- Nous sommes des marchands, on nous laissera passer. La ville a besoin de ravitaillement.

C'était logique. D'ailleurs, à y mieux regarder, Lana constata que certains chariots arrivaient à pénétrer le barrage des soldats et à entrer dans la ville. D'autres marchands probablement, songea-t-elle en observant le ballet formé par les allées et venues des caravanes.

Ils descendirent les derniers mètres les menant dans la plaine de Tyr et s'engagèrent lentement entre les tentes. Ils progressaient dans une sorte de rue, seul passage que les réfugiés avaient daigné ou avaient été forcés de laisser. De chaque côté, des paysans hagards leur jetaient des regards de haine et d'envie. D'autres se contentaient de rester indifférent et de vaquer à leur tâche. Un vieil homme aussi ridé qu'une pomme et se déplaçant avec une canne cracha sur leur passage.

- Restez groupé, ne cessait de recommander Yltorn à toute la caravane. Ne laissez pas d'espace entre les chariots. Je ne tiens pas du tout à ce que l'on se retrouve séparé !

Lana se colla à un des chariots et continua à avancer avec circonspection. Ranek, le neveu d'Yltorn, se plaça juste derrière elle, une main sur le long couteau fixé à sa ceinture. La jeune femme lui lança un regard interrogateur.

- Je me méfie de ces gens-là ! Ils sont prêts à tout pour entrer dans la ville…, cracha-t-il.

Même si, fondamentalement, elle réprouvait sa méfiance, Lana ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'elle-même ne se sentait pas rassurée. Au fur et à mesure qu'ils s'enfonçaient parmi les tentes, le groupe put découvrir l'ampleur de la misère de certains. En effet, il y avait des familles qui n'avaient ni tente ni chariot où s'abriter et qui devaient se contenter de se serrer les uns contre les autres pour ne pas avoir froid. Beaucoup d'entre eux éternuaient et toussaient.

Parmi l'un de ces groupes de « sans-tente », Lana vit une mère au chevet de son enfant. La fillette était allongée sous une épaisse couverture mais elle frissonnait quand même. Elle était pâle comme un linge et ne cessait de tousser. Sûrement la grippe, pensa Lana avant de songer aux malheurs que pourrait causer une épidémie au sein d'un tel rassemblement de personne. L'une des quintes de la petite fille fut plus violente que les autres et elle se mit à cracher du sang. Sa mère lui sourit tendrement et épongea son front.

L'enchanteresse ne put supporter plus longtemps cette vue et détourna les yeux. Malheureusement plus ils avançaient, plus ce genre de scène fut courante : ici une femme qui vomissait en s'appuyant sur un arbre, là un homme allongé par terre se tenait les flancs, en proie à ce qui semblaient être d'horribles douleurs abdominales. Partout, on entendait des gens tousser.

Et parmi tout ce désordre des enfants couraient, grattant la terre, fouinant dans les chariots des autres, en quête de nourriture. L'un d'eux percuta Lana dans sa course et le regard qu'il lui lança transperça la jeune fille : pas un regard d'enfant mais un regard d'adulte, d'adulte prêt à tout pour obtenir ce qu'il voulait. Il repartit en courant et après un coup d'œil circulaire, disparut dans une tente.

Mais alors qu'ils arrivaient aux abords de la ville, un autre détail retint l'attention de Lana : les corps… De temps en temps, au bord de la route reposait un cadavre. Personne ne semblait s'en souciait et les gens faisaient même un écart pour ne pas passer à côté. Les malheureux étaient souvent en haillons s'ils n'avaient pas été encore dépouillés de leurs hardes. Lana passa devant le cadavre d'un homme qui devait avoir une soixantaine d'années et fut horrifiée par sa maigreur. L'homme n'avait plus que la peau sur les os et une expression de douleur intense s'était figée sur son visage avec la mort.

Quand ils parvinrent au pont enjambant les douves qui protégeaient la ville, l'enchanteresse fut témoin d'un morbide spectacle. Les soldats gardant la porte criaient aux gens de s'écarter, ils les faisaient dégager à grand renfort de coups. Les paysans s'étant reculés, le tumulte se calma un peu, du moins suffisamment pour qua Lana puisse entendre la cloche. Le bruit, qui provenait de l'intérieur de la ville, était lent et régulier et semblait se rapprocher. Bientôt, la jeune fille put voir la cloche en question : elle était accrochée à un chariot poussé par un homme courbé sous le poids des ans. Le vieil homme paraissait seulement vêtu d'une large couverture qu'il avait drapée autour de son frêle corps. Un bandage crasseux recouvrait l'un de ses yeux et il n'avait pas dû avoir la possibilité de se raser depuis plusieurs semaines. C'était sa démarche claudicante et les cahots de la route qui faisaient sonner la cloche.

Tous ces détails, Lana ne les remarqua que plus tard car ses yeux étaient restés fixés sur le contenu de la charrette. Là, des corps étaient entassés pêle-mêle, la toile supposée les cacher ne les couvrant guère qu'à moitié. Tous les cadavres avaient le même aspect : maigreur extrême et teint cireux. Une odeur nauséabonde émanait de la charrette. Plusieurs femmes, qui regardaient également la scène, posèrent un linge sur leur nez et leur bouche. Lana en remarqua une autre qui se signa avant de cacher les yeux de son enfant. La plupart des gens murmuraient des prières en faisant le signe contre le mauvais sort. A la vue du vieil homme et de son chargement, les soldats n'avaient plus eu besoin de jouer du bâton pour repousser la foule, elle s'était écartée d'elle-même.

- Ne t'approche jamais de ces gens-là, mon chéri ! Tu m'as comprise ? Jamais ! Recommanda une femme à côté à son fils.

- On les appelle les pourvoyeurs de cadavres, expliqua Ranek dans son rôle de guide improvisé. Ce sont en général de pauvres âmes qui n'ont plus un sous et souvent plus aucune famille non plus. Le palais leur donne quelques pièces pour qu'ils débarrassent la ville haute de ses corps chaque matin. Cela fait, ils s'occupent de la ville basse et vont déposer les corps qu'ils ont récolté dans un charnier à l'écart de la ville où d'autres sont chargés de les brûler.

Le jeune homme se gratta négligemment la tête.

- Bah, dans des cas comme ceux-ci, c'est la seule chose qu'on puisse faire ! Acheva-t-il en écartant les bras.

Seulement alors, Lana comprit son erreur. La petite fille qu'elle avait vue plus tôt ne souffrait pas de la grippe. C'était la peste qui s'était abattu sur la ville de Tyr ! A en juger au nombre de cadavre dans les rues ainsi qu'au chargement du vieil homme, l'épidémie n'en était qu'à ses débuts. Ce qui voulait dire que les morts allaient augmenter encore dans les jours suivants et les choses ne s'arrangeraient pas avec l'été et la chaleur qui approchait.

Lana regarda le pourvoyeur disparaître lentement dans une rue adjacente. Petit à petit la place retrouva sa vie et les gens se remirent à aller et à venir. Néanmoins, quelque chose parut différent à l'enchanteresse : elle sentait maintenant la tension qui planait sur la ville. Elle comprenait à présent cette expression de désespoir résigné qui se peignait sur chaque visage : chacun pouvait être la cible de la peste. La maladie frappait toujours sans discrimination, homme ou femme, enfant ou vieillard.

Avec anxiété, Lana se demanda ce qu'ils feraient si l'un d'eux était touché. Son pouvoir était-il d'une quelconque efficacité contre la peste ? Un instant, elle eut la vision de Devlin malade… Elle secoua la tête : ça n'allait pas arriver ! Ils ne resteraient que peu de temps à Tyr et essayeraient de circuler le moins possible dans la ville basse.

Finalement, la caravane traversa le pont et pénétra dans la ville. Ils laissèrent le tintamarre de la foule derrière eux pour s'enfoncer dans les rues désertes et silencieuses de la capitale de la Lentria. L'endroit était très différent du village de tente installé à l'extérieur. Tout paraissait net et ordonné, rien à voir avec la pagaille qui régnait dehors. Il n'y avait que peu d'habitant dans les rues et la plupart d'entre eux rasaient les murs d'un pas pressé. Les seules autres personnes qu'ils virent étaient les patrouilles de soldats qui étaient restées en réserve dans la capitale. Une fois, ils croisèrent un groupe de soldats escortant des prisonniers. Ceux-ci avaient l'air hagard et fatigué. Ils se traînaient à la suite de leurs geôliers, les grosses chaînes entravant leurs pieds et leurs poignés tintant à chacun de leur pas.

Au bout d'une dizaine de minutes de marche, la caravane arriva sur une grande place où étaient regroupés d'autres marchands comme eux. Yltorn annonça la halte et leur demanda de patienter pendant qu'il allait parler avec l'intendant du palais. Les membres de la caravane se mirent alors au travail : ils commencèrent à décharger et à trier leurs marchandises. Les quatre compagnons leur donnèrent un coup de main et les choses furent faîtes rapidement. A côté du premier chariot s'élevaient maintenant quatre piles de caisse bien ordonnées : la première était constituée d'armes en provenance de Junie, la deuxième de graisse et d'huile, la troisième de diverses peaux et la quatrième de sel.

Vers deux heures, alors que le soleil de cette fin de printemps dardait ses rayons étouffant sur la grande place, Yltorn revint. Il avait l'air passablement déçu et énervé. Quand il fut parvenu aux chariots, il jeta rageusement son mouchoir sur l'une des piles de caisses.

- Putain de guerre, marmonna-t-il.

Sa femme posa une main apaisante sur son bras.

- Pour qu'ils en arrivent à de telles extrémités, poursuivit-il, il faut que les choses soient vraiment sérieuses ! Normalement, en temps de guerre, c'est triste à dire mais c'est là que nous réalisons notre meilleur chiffre d'affaire. Mais attendez un peu d'entendre les salades que m'a sorties l'intendant ! Il a commencé à faire un discours enflammé sur la patrie et tout le blabla avant de nous annoncer qu'ils n'achèteraient rien qui ne soit pas à moitié prix. Contribution à l'effort de guerre qu'il a appelé ça, l'enflure !

Le gros marchand s'interrompit pour désigner aux quatre porteurs qui venaient d'arriver, les caisses qu'ils devaient emmener.

- Et après, il a rajouté que, de toutes façons, on n'avait pas le choix et qu'on arriverait jamais à vendre à ce prix-là ailleurs, comme le Sultanat de Tulée était également en guerre et que les Juniens avaient déjà assez à faire avec les Nabyrs. Vous pouvez toujours tenter votre chance dans le désert de l'ombre qu'il a dit !

Il soupira profondément et secoua la tête en signe de découragement.

- Je leur ai cédé l'huile, les peaux et le sel. Mais pour la peine, j'ai décidé de garder les armes, acheva-t-il avec un petit sourire, on tentera tout de même notre chance en Junie !

Après ça, les neveux d'Yltorn partirent en quête d'une auberge assez grande pour accueillir les deux familles ainsi que leurs chariots. Vu les temps qui régnaient, ils ne risquaient pas d'avoir trop de problème pour ça, la seule inconnue était le prix qu'on leur proposerait…

Décidant que le moment était venu de s'occuper de leurs propres affaires, les quatre compagnons vinrent prendre congé du gros marchand et de sa troupe.

- Vous nous quittez déjà ? Demanda celui-ci. Vous ne voulez pas passer au moins la nuit avec nous ?

Ces paroles n'étaient pas vraiment sincères, les deux côtés en avaient bien conscience. Les marchands ne souhaitaient pas particulièrement prolonger leur séjour avec le petit groupe après ce qui s'était passé. Néanmoins, les compagnons apprécièrent que le marchand y mette tout de même les formes.

- Non merci. C'est très gentil à vous mais nous avons des affaires urgentes à régler, répondit Devlin. Faîte bon voyage et prenez soin de vous !

- Vous de même, jeune homme ! Ajouta Yltorn en lui flanquant une grande claque dans le dos.

Les au revoirs continuèrent ainsi pendant quelques minutes avant que les deux groupes ne se séparent définitivement.


Déniché un temple dédié à Pazuzu ne fut pas bien difficile. Les adeptes de ce dieu maléfique n'étaient guère nombreux certes, mais beaucoup de gens venait lui faire des offrandes malgré tout. Ils recherchaient la protection du dieu ou du moins son indifférence, car il n'était jamais bon que Pazuzu s'intéresse trop à vous…

Le temple était un petit bâtiment coincé entre deux immeubles. Sa façade de pierre verte était entièrement taillée et ces bas-reliefs étaient surprenants de réalisme. Une petite coupole dorée, qui brillait sous le soleil, surmontait l'édifice. Les portes, de simples portes en bois de chêne, étaient munies d'un heurtoir en cuivre en forme de gargouille. Trois marches irrégulières y menaient.

Les compagnons s'arrêtèrent devant le temple et se consultèrent du regard.

- On y va maintenant ? Demanda Anthya.

- Je préfère encore aller dans le temple d'un dieu sanguinaire que de rester dans ces rues et risquer de me faire arrêter par ces soldats, répondit Devlin en gardant à l'œil une patrouille qui avait l'air assez tendu.

- Je suis d'accord, ajouta Séren. Allons-y !

Lana hocha la tête et gravit les quelques marches. Elle poussa l'une des deux portes avant de pénétrer dans l'édifice. A l'intérieur, il faisait sombre, le temple n'étant éclairé que par quelques chandeliers. Il planait dans l'air une forte odeur d'encens et de sang mélangés. Et de fait, au plafond étaient accrochées une dizaine d'imposantes spirales d'encens, se consumant lentement dans l'atmosphère viciée des lieux. Plus loin, l'enchanteresse aperçut un petit autel, sur lequel serpentaient des traces d'un brun sale, reste des nombreux sacrifices d'animaux perpétrés régulièrement dans le temple. Derrière l'autel, une effrayante statue du dieu grimaçait à quiconque posait les yeux sur elle et ce, quel que soit l'endroit de la pièce où il se trouvait. De part et d'autre du dieu, de grandes tentures pendaient du plafond, représentant des scènes de massacres et de tortures.

- Je peux vous aider ? Demanda une voix derrière eux, les faisant tous sursauter.

Un petit homme encapuchonné se tenait là. Il ne devait pas être plus grand que Lana et son dos voûté le rendait encore plus petit qu'il ne devait l'être. Il portait une longue robe de bure du même vert sombre que la façade du temple. De son visage n'était visible qu'un nez court et des lèvres minces s'étirant en un sourire qui fit frissonner l'enchanteresse.

- Euh…eh bien en fait, nous voudrions parler au Molmok du temple, répondit Lana d'une voix timide.

- Et pourrais-je savoir pourquoi ? S'enquit le prêtre d'un air pincé.

- C'est une affaire de la plus haute importance et qui ne concerne que le Molmok, répliqua Devlin avec autorité.

Le prêtre sembla réfléchir un instant, puis il s'inclina. Il désigna les quelques chaises qui étaient disposées en face de l'autel.

- Veuillez patienter pendant que je vais annoncer votre venue au Molmok.

Il disparut ensuite dans les ténèbres du temple qui redevint silencieux. Les compagnons prirent place sur les chaises. L'une d'elle était tellement vieille et moisie que Devlin préféra rester debout. Lana commençait déjà à avoir mal à la tête à cause de l'encens. De plus, elle ne se sentait pas vraiment à l'aise dans ces lieux, elle sentait comme une…lourdeur dans l'air, comme une pression entre ses épaules. Plusieurs fois alors qu'ils attendaient, ils entendirent des cris et des bruits de courses dehors. Par contre, personne d'autre ne pénétra dans le temple.

- Même si le choix me paraît un peu étrange, je dois reconnaître qu'ils ont trouvé une sacré planque, ces enchanteurs ! Commenta Anthya.

- Oui, je pense qu'on est les seuls visiteurs à s'attarder ici depuis au moins plusieurs semaines, fit remarquer Séren en étudiant une large toile d'araignée qui s'étendait entre les barreaux de sa chaise.

Lana se massa les tempes : la douleur avait augmenté, comme si elle s'insinuait lentement dans sa tête. Devlin vint poser une main sur son épaule et lui jeta un regard interrogateur. La jeune fille lui sourit puis essaya de concentrer ses pensées sur une fissure du sol.

- J'espère que ça ne va plus être long, maugréa la voleuse, je n'aime vraiment pas cet endroit…

Elle regardait autour d'elle d'un air anxieux, les sourcils froncés. Lana pouvait très bien comprendre ce qu'elle ressentait, elle priait elle-même pour que le petit prêtre revienne vite. Se rappelant ses leçons avec Lorim, elle décida de s'ouvrir à la magie et de se concentrer sur ses fluctuations. Cela avait toujours eu le pouvoir de la détendre dans le passé. L'enchanteresse prit une grande inspiration et plongea en elle-même pour trouver cet état dans lequel elle était en résonance avec l'énergie magique. Son cœur fit alors un bond dans sa poitrine et elle ferma les yeux précipitamment en poussant un petit cri.

- Lana, ça va ? Qu'est-ce qui se passe ? Demanda Devlin.

L'enchanteresse ne répondit pas. Elle tenta de rouvrir les yeux et battit plusieurs fois des paupières avant de parvenir à la maintenir ouvert. Le spectacle qui s'offrit alors à elle était absolument splendide. Vu la concentration de magie dans le temple, pas étonnant qu'elle ait été si éblouie au début. Maintenant que ses yeux s'étaient habitués, elle put contempler les volutes d'énergie danser gracieusement dans l'air. Il y en avait des vertes, l'énergie –ou la magie- de la nature, la plus abondante en ce monde. Elles se mêlaient et s'enroulaient autour de courants rouges, la magie émanant de chaque être humain. Enfin, au milieu de toutes les autres, les liant et les absorbant, se trouvaient des courants bleus, ceux de la magie brute, celle qui permettait de contrôler les autres.

Lana suivit des yeux les évolutions de ces différentes énergies et remarqua alors qu'elles venaient toutes du sol. Sa vision magique lui permettant d'effacer des obstacles tels que la pierre afin de se concentrer sur les énergies, c'est ce qu'elle fit pour le sol. Devant elle apparut ce qui semblait être la source des courants magiques évoluant dans le temple : un gros cœur palpitant de toutes ces forces réunies.

L'enchanteresse scanna ensuite toute la structure du temple et ne fut pas très étonnée d'y découvrir de la magie partout. Elle prenait une forme particulière autour de la porte, comme une sorte de grand filet. Un détecteur, comprit la jeune fille, et qui pouvait sûrement se transformer en protection si nécessaire.

Lana relâcha sa concentration et retrouva sa vue normale. Elle se tourna vers ses amis qui avait toujours l'air vaguement inquiet.

- Cet endroit est un vaste puits de magie, leur chuchota-t-elle. C'est pour ça que tu te sens mal à l'aise, Anthya. Si tu te concentres, tu pourras sentir la quantité de magie rien que dans cette pièce, c'est surprenant !

- Tout compte fait, c'est plutôt bon signe, ajouta Séren, les bras croisés. Au moins, ça veut dire qu'on ne s'est pas trompé d'endroit !

L'enchanteresse hocha la tête, se demandant comment cet endroit, qui lui semblait maintenant briller de partout, pouvait passer si inaperçu quand on le dépassait dans la rue. Et cette impression devait sûrement être renforcée pour ceux qui ne maniaient pas la magie.

Puis, soudain, sans avoir fait plus de bruit que la première fois, le petit prêtre réapparut. Il arborait à présent un petit sourire servile qui le rendait encore plus antipathique que quand il ne leur avait montré que du mépris.

- Si vous voulez bien me suivre, fit-il en s'inclinant à nouveau.

Les quatre amis se regardèrent brièvement avant de prendre la suite de ce désagréable personnage. Il les conduisit au fond du temple, sur la droite de l'autel. Là, il souleva une tenture, découvrant une petite porte. Il sortit d'un repli de sa manche une clé en or qu'il fit jouer dans la serrure et la porte s'ouvrit. Le petit homme leur fit signe d'entrer et referma derrière eux. Ils se trouvaient à présent dans un étroit et sombre couloir. Le prêtre décrocha une lanterne qui pendait au-dessus de la porte et reprit la tête. Il les guida le long d'innombrables couloirs, toujours plus sombres les uns que les autres. Finalement, ils arrivèrent dans une pièce ronde au fond de laquelle apparaissait une autre porte.

- Je vous en prie, minauda-t-il en désignant la nouvelle porte.

Puis il se retourna et disparut à nouveau dans les couloirs. Les compagnons se regardèrent à nouveau, puis Devlin haussa les épaules et frappa à la porte.

- Entrez ! Répondit une voix grave.

Le jeune homme tourna la poignée et entra le premier. Séren, Anthya et enfin Lana le suivirent. Le bureau du Molmok était une pièce spacieuse. Il n'y avait aucune fenêtre mais la grande cheminée ainsi que la profusion de chandelles compensaient ce manque. Plusieurs fauteuils de bonne facture attendaient d'éventuels hôtes juste devant un imposant bureau en merisier. Sur celui-ci reposaient quantité d'objets dont Lana ignorait et préférait ne pas connaître d'ailleurs l'utilité. Dans une cage à côté du bureau paressait un énorme lézard dans les tons brun vert.

- Prenez place, commanda le Molmok d'un ton égal.

Il était assis derrière le bureau et avait croisé ses mains en dessous de son menton. Il devait avoir la soixantaine et arborait une calvitie déjà bien entamée. Une barbe blanche mangeait ses joues et atteignait la taille de plusieurs pouces. Ses yeux d'un noir profond tranchaient avec le blanc de ses sourcils broussailleux. Il arborait une marque en forme de triangle au milieu du front, marque qu'on avait dû lui tatouer lors de son ordination. Il portait la même robe verte que le petit prêtre. La seule différence était qu'un collier en or avec un pendentif à l'effigie de Pazuzu pendait à son cou.

- Que puis-je faire pour vous, nobles visiteurs ? Demanda-t-il de sa voix profonde. On m'a informé que vous aviez des choses importantes à me dire. Je vous écoute.

Il avait un air passablement dubitatif, se demandant sûrement qu'est-ce qu'un groupe de jeunes gens comme eux pourrait bien lui apprendre comme information importante et qui concernerait le culte de Pazuzu.

- En fait, ce n'est pas une information que nous avons à vous délivrer, mais un message, répondit calmement Lana.

Elle vit passer un éclair d'ennui dans les yeux du Molmok. Il devait se dire que, comme il l'avait pensé, tout ceci n'avait été qu'un prétexte pour le rencontrer et lui dire quelques bêtises.

- Un message de la part de Printemps du désert…, ajouta-t-elle avant de se taire pour voir sa réaction.

Et celle-ci ne se fit pas attendre. Les yeux du Molmok s'agrandirent et pendant un bref instant, il laisse sa mâchoire chuter de surprise. Puis rapidement, il se reprit, toussota et c'est d'un air parfaitement sérieux cette fois-ci qu'il répéta :

- Je vous écoute.

- « Les Yeux du Malheur vous envoient leur maow », récita-t-elle, « et Bucéphale avait ses raisons ».

Les mots lui avaient toujours parut étrange et elle s'était souvent demandée s'ils revêtaient une signification spéciale ou si c'était simplement un code farfelu. Le Molmok s'éclaircit la gorge et hocha la tête d'un air pénétré.

- Je vois…, murmura-t-il.

Il se leva alors et se retourna vers sa cheminée. Là, il poussa un objet qui devait activer un mécanisme car un pan du mur bascula, révélant un étroit escalier en colimaçon.

- C'est par-là, expliqua-t-il, laconique.

Pendant une seconde, Lana se demanda s'ils avaient bien fait de venir ici, puis elle se souvint des visions qu'elle avait eues des atrocités commises par les Ombres et décida d'aller jusqu'au bout. Elle se leva et s'engouffra sans hésitation dans le passage secret. A peine avait-elle posé le pied sur la première marche que les murs se mirent à émettre une étrange lumière fluorescente. Ils entraient dans le repère de magiciens, se rappela-t-elle et elle poursuivit sa descente.

Au bout de quelques minutes, la lumière fluorescente fut remplacé par une lumière de torche provenant de la fin de l'escalier. Quelques marches encore et Lana se retrouva au pied de l'escalier…et face à cinq personnes. Sentant instinctivement que chacun d'entre eux était un enchanteur et qu'ils étaient prêts à déchaîner leur magie à tout instant, la jeune femme se figea à l'entrée de la pièce et fit rapidement signe à ses compagnons de faire de même.

Le groupe en face était composé de deux hommes et trois femmes. L'un des hommes ne devait pas avoir plus d'un de plus que Devlin alors que l'autre devait approcher des quarante ans. De même, dans le rang des femmes, les âges étaient des plus variés. La doyenne avait la peau parcheminée et de longs cheveux blancs, alors que la plus jeune avait probablement le même âge que Lana. La dernière était une femme magnifique, qui devait avoir la trentaine. Elle avait des cheveux couleur de flamme, noués en une longue tresse qui descendait jusque dans le bas de son dos. Ses yeux vert d'eau semblaient aussi vifs que ceux d'un aigle. Elle avait les bras croisés et regardait chacun des compagnons l'un après l'autre.

Puis elle se tourna vers l'homme le plus âgé et dit tout simplement :

- J'ai gagné.

Celui-ci devait atteindre la taille de Devlin et avait des cheveux noirs dans lesquels se mêlaient quelques fils blancs. Il portait sa barbe très courte et ses yeux bleu délavé ressortaient vivement en contraste avec ses cheveux. Il maugréa quelque chose que Lana ne comprit pas mais qui ne devait pas être très aimable.

- Celle-ci est plus puissante que Merine et elle a quelque chose de…différent, poursuivit la rousse en désignant Lana de la tête. Je te l'avais bien dit, Cyrenor, mais comme d'habitude tu…

- Suffit, Lisème ! La coupa la doyenne.

La rousse se tut instantanément et rougit même un peu. La vieille femme resserra alors son châle sur ses épaules et fit un pas en avant. Ses cheveux blancs lui arrivaient au milieu du dos et elle portait une simple robe bleue en laine grossière. C'est seulement lorsqu'elle la regarda que Lana remarqua que la vieille enchanteresse avait les yeux blancs, pas seulement le fond de l'œil mais tout l'iris était d'un blanc laiteux. Seules ses pupilles étaient noires. Elle se demanda un instant si elle était aveugle.

- Alors voilà notre ensorceleuse, fit-elle, fixant ses yeux sans aucune hésitation dans ceux de Lana. Le sort de détection nous avait bien informé qu'une personne contrôlant la magie était entrée dans le temple et, comme l'a fait remarquer Lisème, que ce n'était pas l'un des nôtres.

Elle marqua une pause et détailla le reste du groupe.

- Alors, jeunes gens, qu'est-ce qui vous amène et comment se fait-ce que vous soyez parvenu jusqu'ici ? Demanda-t-elle sèchement.

De nouveau, ce fut Lana qui parla.

- Nous venons de la part de Printemps du désert, répéta-t-elle. Elle nous a confié un message : « Les Yeux du Malh… »

- Oui, je connais le code, siffla la vieille femme, ce que je voudrais savoir c'est pourquoi cette écervelée vous l'a donné et qu'est-ce qui vous a poussé à l'utiliser ?!

Lana déglutit péniblement. Elle sentait que la partie ne serait pas simple avec la vieille enchanteresse. Elle décida alors de jouer le tout pour le tout. De plus, elle sentait son sang s'échauffait dans ses veines : après tout, ils n'avaient pas de temps à perdre à se faire insulter. La jeune fille changea alors d'attitude. Elle se redressa et fit également un pas en avant. Après avoir planté ses yeux dans ceux de la doyenne, c'est d'une voix claire et sûre qu'elle parla :

- Je me nomme Lana et je suis la dernière descendante des Findarynns, le peuple des Gardiens. Je reviens de Thanatos, la ville maudite de laquelle se sont échappés les Etres du Néant qui se promènent maintenant librement entre les mondes de la Toile. Et si je viens vous voir, c'est pour trouver de l'assistance dans le combat qui va bientôt nous opposer à eux. Quant à Ismène de Naxor, elle nous a aidés au péril de sa vie après que nous l'ayons nous-même aidé à échapper à une mort certaine.

- Eh bien, il fallait le dire tout de suite, mon enfant, plutôt que de nous faire languir ! Soupira la vieille femme avec un geste distrait de la main. Je pense que la meilleure chose à faire est de convoquer le conseil maintenant…

Elle se retourna et marcha jusqu'à la porte d'un pas fatigué. Alors qu'elle tournait la poignée et poussait déjà la porte, elle regarda en arrière.

- Alors, vous venez oui ou non ? Dit-elle, s'impatientant.

Lana, encore surprise par la conduite de l'enchanteresse, ne bougea pas d'un cil.

- Vous attendez le dégel, mon enfant ? Railla la vieille femme.

La jeune femme se décida alors à la suivre. Ses amis lui emboîtèrent le pas, peu à l'aise dans ce lieu dédié à la magie. Lisème vint se placer à côté de Lana, l'autre jeune fille juste derrière elle. Les deux hommes, eux, fermèrent la marche, le plus jeune les regardant toujours d'un air particulièrement suspicieux.

- Je m'appelle Lisème, commença la rousse avec entrain.

- Et moi Lana.

- Ne vous inquiétez pas pour Eliendra, elle agit comme ça avec tout le monde… Il faut savoir la prendre, c'est tout.

Lana se contenta de hocher la tête.

- Alors comme ça, vous connaissez Ismène ?

- Oui, nous nous sommes…croisés, répondit Lana, intéressée. Vous aussi ?

La rousse esquissa un sourire.

- Comme nous tous…, acquiesça-t-elle mystérieusement.

- Eliendra n'a pas l'air de la porter dans son cœur.

- Oh si ! C'est juste qu'elle fut son instructrice et qu'Ismène était une élève un peu…rebelle si vous voyez ce que je veux dire. Elle l'a toujours été ! Mais je pense que c'est ce qu'il nous fallait, termina Lisème, redevenue sérieuse.

Lana fronça les sourcils.

- Qu'est-ce que vous voulez dire par là exactement ? S'enquit Lana, avide de détails concernant celle qui l'avait sauvée.

Lisème la regarda un instant.

- Vous…n'avez pas eu beaucoup l'occasion de parler, je me trompe ?

Lana haussa les épaules avec un sourire d'excuse.

- Eh bien, c'est assez compliqué. Pour que vous compreniez en quoi Ismène est particulière, il faut que je vous explique comment marche exactement notre guilde. Vous devez probablement savoir, au moins grâce aux contes qui circulent sur nous, que notre guilde est répartie dans de nombreux pays.

- Oui, Ismène de Naxor nous a dit faire partie de la guilde d'Ambre.

Lisème hocha la tête.

- Absolument. La guilde d'Ambre agit dans les Bas-Royaumes. Ici, vous êtes dans la guilde de Jade. Il en existe encore des dizaines comme celles-ci. Nous sommes relativement indépendants mais nous devons quand même régulièrement rendre des comptes au Conseil Suprême, dont le siège, la guilde d'Agathe, se trouve en Nyssie. Le Conseil se compose de neuf enchanteurs, qui représentent chacun un pays parmi les plus importants où nous avons des agents. Ismène siège au Conseil des Neuf, elle représente les Bas-Royaumes. Vous me suivez jusqu'ici ?

- Bien sûr.

- Bon, maintenant ce qui fait d'Ismène quelqu'un de spécial, c'est que, faisant partie du Conseil Suprême, elle devrait normalement rester au siège de la guilde d'Ambre et limiter ses déplacements à ceux pour la Nyssie. C'est ce que font normalement les Neuf. Ismène, elle, n'a jamais respecté ces règles. Une fois nommée, elle a continué à voyager, à accomplir des missions et certaines des plus dangereuses, enfin elle a également maintenu et entretenu ses diverses couvertures. Mais surtout, cela fait à présent plusieurs années qu'elle insiste auprès du Conseil pour que l'on réforme la guilde des enchanteurs. Elle pense que nous devrions renforcer nos places au sein de chaque pays et prendre une part plus active dans leur gouvernement. De plus, elle soutient qu'une fois notre puissance avérée, nous devrions révéler notre existence au monde entier. Cela éviterait le massacre de nombreux jeunes enchanteurs non formés, tous ceux que nous ne parvenons pas à détecter avant les différentes armées de nos contrées. Elle voudrait que l'on crée des écoles pour accueillir tous ces enchanteurs. Enfin, je ne vais pas vous raconter en détails toutes les réformes proposées par la dame de Naxor. Sachez juste que ces idées ont provoqué pas mal de remous dans notre communauté et que plusieurs factions se sont créés.

- C'est pour ça que c'est une idiote, intervint soudain Eliendra, qui avait apparemment écouté toute leur conversation. Maintenant plus que jamais, nous devrions être soudés et non séparés par quelques idées progressistes…

Lisème se laissa distancer un peu par la vieille enchanteresse et se rapprocha de Lana.

- Au fond, elle s'inquiète pour Ismène. Elle n'aime pas voir la Dame de Naxor s'exposer comme elle le fait, surtout ces temps-ci avec la guerre qui fait rage. Quant aux idées qu'Ismène propose, Eliendra n'a jamais vraiment donné son avis dessus…

A ce moment, ils s'arrêtèrent devant une haute porte en chêne. Pour arriver là, ils avaient traversé de nombreuses salles et couloirs, pourtant Lana n'avait pas vu tant de monde. La plupart des enchanteurs devaient être en mission quelque part en Lentria, supposa-t-elle. Néanmoins, la guilde de Jade devait disposer de pas mal d'agents étant donné la taille de leurs locaux. Lana misait sur trois cents environs. Qu'autant de personnes usant de la magie puissent exister et qu'ils soient parvenus à maintenir cette existence secrète sidéraient toujours la jeune femme.

Eliendra s'était de nouveau tourner vers eux.

- Attendez ici, nous devons réunir le conseil. Vous pourrez alors nous expliquer votre histoire, annonça-t-elle froidement. Cyrenor, garde les à l'œil !

Elle jeta un regard appuyé à l'enchanteur puis à Lana, ses iris blancs lui donnant un air effrayant et disparut dans la salle avec Lisème.


Ils eurent rapidement droit à des sièges pour s'asseoir en attendant que le conseil de la guilde de Jade soit prêt. Ils s'installèrent dans un coin, Cyrenor en face d'eux, prêt à employer la magie à tout moment. Lana se tourna vers ses amis. Séren regardait partout autour de lui, les yeux grands ouverts. On aurait dit qu'il essayait désespérément de graver chaque détail dans sa mémoire. L'ensorceleuse se rappela qu'il avait décidé d'écrire un livre sur leurs aventures, « une grande saga épique » comme il disait lui-même. Lana sourit en repensant que même les autres elfes parlaient de Séren comme un original parmi eux…

Anthya, elle, demeurait calme. Elle devait sûrement pouvoir sentir l'afflux de magie qui venait de la pièce où étaient entrées les deux femmes. Elle avait sûrement compris aussi que Cyrenor était en pleine possession de ses moyens et de ce fait, elle ne faisait pas plus de geste que nécessaire, ne souhaitant pas attirer l'attention sur elle.

Enfin, Devlin semblait toujours aussi mal à l'aise. Il s'agitait sur sa chaise, regardait dans tous les sens et revenait toujours à l'homme qui les surveillait. Pour s'occuper les mains, il tripotait le croc monté en pendentif qu'il portait toujours sous sa chemise. Lana sentait bien qu'il était tendu et qu'au moindre danger, il serait prêt à bondir, arme au clair.

- Alors, qu'est-ce que vous en pensez ? Demanda Lana à voix basse.

Tous les yeux se tournèrent vers elle.

- Je n'aime pas tellement cette Eliendra, répondit Devlin, sarcastique.

- A part ça…

- Ils ont l'air bien organisés, dit Anthya, et je n'ai jamais senti autant de magie réunie au même endroit, à part à Thanatos. Mais j'ai l'impression que la magie de là-bas était différente, non ?

- Tu as raison, la magie des Gardiens est différente de la magie commune. Mais je n'en sais pas beaucoup plus. Je comptais un peu sur eux pour me renseigner dans ce domaine.

- En tout cas, ils ont l'air disposé à nous écouter, fit Séren, terre-à-terre.

- Oui, c'est déjà ça… Admit Lana, que la conduite d'Eliendra avait un peu refroidie.

Anthya jeta un coup d'œil à Cyrenor pour voir s'il les écoutait mais l'enchanteur paraissait concentrer sur autre chose.

- Ils nous écouteront, ne t'inquiète pas Lana. Eliendra a été surprise et je crois même un peu effrayée par ce que tu lui as dit, mais elle fait comme notre grand ami forestier, fit remarquer la voleuse en montrant Devlin, elle cache ses émotions derrière de l'ironie.

- J'espère que tu as raison et qu'ils nous prendront au sérieux.

Le silence retomba sur le petit groupe. Lana observait Cyrenor : il semblait très concentré et en même temps conscient de la moindre poussière de la pièce. La jeune femme se demanda s'il était juste en contact avec la magie ou s'il avait déjà tissé un sort et était prêt à le lancer si les circonstances l'exigeaient. Elle décida de passer en vue magique pour vérifier. Un instant plus tard, la pièce était remplacée par les énergies magiques qui la composaient. Elle allait scanner l'enchanteur quand il déclara calmement :

- Je vous prierais de ne pas faire cela. Tant que nous ne savons pas qui vous êtes, je ne peux pas vous permettre d'utiliser la magie en ces lieux.

Lana obéit et relâcha son contrôle.

- Comment marche le sort que vous avez apposé sur la porte du temple ? Demanda la jeune femme, histoire de faire la conversation.

L'homme hésita à répondre puis se lança finalement :

- C'est un simple sort de détection. Il nous prévient quand quelqu'un entre dans le temple et surtout quand cette personne contrôle la magie.

- Mais comment savez-vous si c'est un membre de la guilde ou non ?

- Chaque utilisateur de la magie possède une « signature énergétique » différente. Elle correspond bien souvent à la puissance ainsi qu'aux connaissances de cette personne. Nous reconnaissons les membres de la guilde car chacun de nous connaît parfaitement la signature des autres.

- Et qui est Merine ?

- Merine est la plus puissante d'entre nous. Voilà pourquoi j'ai pensé que c'était elle qui était entrée dans le temple. Mais Lisème a raison, je l'ai senti à l'instant quand vous vous êtes ouverte à la magie, vous êtes plus puissante que Merine.

Il la regarda d'un air étrange et fronça les sourcils.

- Et vous avez en effet quelque chose de différent. Je ne saurais dire quoi, mais c'est là…

Après ça, Cyrenor garda le silence, estimant sûrement qu'il n'était convenable de discuter avec des gens qu'on lui avait demandé de surveiller. Une autre demi-heure passa avant que finalement, la jeune fille qui avait suivi Lisème un peu plus tôt réapparaisse et vienne murmurer quelques mots à leur garde. Celui-ci désigna alors la grande porte.

- Vous pouvez y aller, le conseil va vous recevoir.

Les jeunes gens soupirèrent de soulagement et étaient sur le point d'entrer quand Cyrenor les arrêta :

- Il faut par contre que vous laissiez toutes vos armes dehors.

Pestant contre ce contretemps supplémentaire, Devlin déboucla son baudrier et tendit son épée à l'enchanteur, puis il récupéra les trois dagues cachées dans ses différentes manches et bottes. Séren se débarrassa également de son arc et de ses flèches et y ajouta son couteau long. Les deux jeunes femmes firent de même et Cyrenor les laissa enfin passer.

Ils pénétrèrent dans une grande salle dépourvue d'ornements à part une grande carte du monde accrochée au mur du fond. Les seuls meubles étaient deux longues tables dressées de part et d'autre d'un fauteuil vide. Derrière chaque table étaient assis deux personnes. Les compagnons en connaissaient déjà deux : Lisème et Eliendra. L'autre table était occupée par deux hommes. Le premier était assez grand, il portait ses cheveux bruns mi-longs et une paire de petites lunettes rondes reposaient sur le bout de son nez. L'autre était plus petit et sûrement plus vieux : ses cheveux étaient déjà poivre et sel mais ses traits dépourvus de rides semblaient démentir ce constat.

Au moment où Cyrenor referma les portes derrière eux, une lumière entoura soudain le siège vide. Alors qu'elle se dissipait lentement, Lana put voir qu'elle avait été remplacée par une silhouette un peu floue. Puis petit à petit, ses contours se précisèrent et un visage apparut. Finalement, quelques secondes plus tard, un homme semblait se tenir sur le fauteuil. Le seul détail qui démentait sa présence en ces lieux était la légère transparence de son corps qui persistait. Une voix s'éleva alors de la silhouette :

- A la demande d'Eliendra in'Charik, le conseil de Jade a été convoqué. Moi, Saïdin el'Jun, membre du Conseil des Neuf au siège de la Lentria, le présiderait, soutenu dans cette tâche par mes conseillers : Eliendra in'Charik, Lisème in'Ryan, Kyfer el'Drain et Mano el'Thor.

Les formules rituelles terminées, la silhouette se tourna vers Eliendra.

- Que se passe-t-il ma chère amie pour que vous m'appeliez à Asparah ?

La vieille enchanteresse désigna les quatre compagnons.

- Des nouvelles, Saïdin, de mauvaises nouvelles, répondit-elle d'un air grave.

Tout le monde se tourna vers Lana et ses amis.

- Si vos déclarations sont vraies, mon enfant, il va falloir nous expliquer un peu mieux ce qui s'est passé, annonça Eliendra avec une certaine douceur. Le Sire Saïdin vous écoute.

Lana décida donc de tout leur expliquer. S'il voulait obtenir de l'aide, il devait jouer la franchise, surtout que n'importe quel détail pouvait très bien avoir une importance qu'ils ne lui soupçonnaient pas. La jeune femme se lança donc dans son récit, reprenant les choses au début, éliminant toutefois ce qui ne concernait pas directement leur problème.

Elle parla d'Ysanne et de son étrange conseil concernant Thanatos. Elle leur raconta comment elle était entrée en possession du Nascendi, le sortant au passage de dessous sa tunique. Elle décrit sa rencontre avec Lorim et les leçons qui s'en étaient suivies. Elle en vint au sauvetage d'Ismène puis au leur, à Lan Dharma. Arrivée à l'épisode de Thanatos, elle en fit un récit très détaillé : la maison de l'Ancien qui s'était révélé être Aschimos, le labyrinthe, leur arrivée à la Tour et leur séparation. Là, elle laissa Devlin racontait ce que eux-même avaient découvert dans le labyrinthe ainsi que leur confrontation avec l'Ombre. Puis elle en vint à sa discussion avec la Voyageuse et enfin à la libération des Ombres par Aschimos.

- Les Etres du Néant ont une façon bien à eux de s'en prendre aux différents mondes, acheva Lana en répétant les paroles de Nidjii. Ils ne viennent pas en nombre pour détruire un monde, ce n'est ni dans leur capacité ni dans leur habitude. Ils répandent le chaos à la place et s'en repaissent. Ils ont un pouvoir d'influence sur chaque monde et encouragent les ténèbres qui existent en chaque chose à remonter à la surface. Lors des Grands Affrontements, ils étaient responsables des guerres dans lesquelles s'entredéchiraient toutes les espèces. Ils déchaînèrent de grands maux : des catastrophes naturelles, des épidémies…

Lana se tut en pensant à la peste qui ravageait en ce moment la ville de Tyr. Peut-être n'était-ce pas un hasard que la maladie frappe maintenant. D'après ce qu'ils avaient vu, l'épidémie n'avait pas commencé il y a bien longtemps. Cela concorderait donc…

- Vous voulez dire que c'est ce qui va arriver aussi dans notre monde ? Questionna Mano, l'inquiétude ayant soudain creusé quelques rides dans son visage avant si lisse.

- Ce n'est pas ce qui va arriver, c'est ce qui arrive ! Vous pensez que c'est un hasard si presque toutes les contrées sont en guerre. La Lentria avec les Bas-Royaumes passe encore mais que le Sultanat de Tulée et la Nabiry soient également impliqués dans le conflit… Et tout ça au moment où on parle de mouvements dans le Désert de l'ombre. Depuis combien d'années n'avions-nous pas entendu parler des Kéléniens, je vous le demande ?

- Mais ça ne prouve pas grand chose, rétorqua l'enchanteur.

Lana ferma les yeux et soupira. Il fallait absolument qu'ils comprennent l'étendu du problème.

- Je vous l'accorde, néanmoins n'avons-nous pas d'autres exemples des agissements des Ombres ? Je pense à la peste qui frappe actuellement cette ville ! Et je suis sûre que d'autres royaumes connaissent en ce moment le même genre de crise.

- Une étrange fièvre a frappé l'Empire de Gorann, intervint Saïdin, je l'ai appris hier…

Mano ne répondit pas, l'air toujours peu convaincu.

- Mais j'ai aussi des preuves malheureusement beaucoup plus concrètes, lâcha alors Lana. Il y a quelques jours, nous avons combattu des créatures qui n'étaient pas de ce monde. Les paysans de la région ont confirmé qu'elles étaient apparues au moment de la libération des Ombres. Vu leur aspect et leurs capacités, je pense que ces Choses sont un reflet des Ombres, leur manifestation physique si vous préférez.

- J'ai de fait entendu parler de ces troubles, corrobora Eliendra.

Un silence tomba sur le conseil pendant que chacun prenait la mesure de la situation actuelle. Puis la silhouette de Saïdin écarta les bras en signe d'impuissance.

- Et en quoi pouvons-nous vous aider ? Avez-vous une piste ?

- Peut-être, répondit Lana à la surprise de ses trois compagnons. Je n'ai pas pu parler à Lorim depuis Thanatos, mais il a essayé de me transmettre un message. Malheureusement, je n'ai pas compris la totalité, mais j'ai tout de même un mot. Il m'a parlé des Arcanes. Savez-vous ce que c'est ?

Un silence de mort tomba sur l'assemblée. Les enchanteurs échangèrent des regards alarmés.

- Etes-vous sûre de ce que vous avez entendu, mon enfant ? Demanda précipitamment Eliendra.

Lana hocha la tête. C'était définitivement ce que Lorim avait dit, le dernier mot qu'il avait lancé avant de disparaître.

- Mais ce n'est qu'un mythe ! S'exclama soudain Séren. Ce texte n'existe pas vraiment.

Trois regards étonnés tombèrent sur l'elfe.

- Nos légendes en parlent, expliqua Séren à ses amis. Ce serait le plus ancien texte existant au monde. Il raconterait les premiers temps du monde, mais tout ça n'est que du folklore. Il est impossible qu'un tel livre puisse exister.

- Je n'en serais pas si sûr que vous, messire elfe, objecta Saïdin. Nous détenons des documents qui semble dire le contraire.

- Vous avez donc des informations sur ces Arcanes ? Demanda Lana avec espoir.

Saïdin fronça les sourcils.

- Si nous en avons, il faut le demander aux érudits de la Grande Bibliothèque. Seuls eux pourront vous répondre.

- Et où se trouve cette bibliothèque ? Demanda Anthya.

- En Nyssie…


Le soleil étant à son zénith et la chaleur devenant petit à petit insoutenable, les rues de Tyr étaient désertes. Seules circulaient les habituelles patrouilles de soldats. Dans cet étrange silence, le bruit de pas des quatre compagnons semblait résonner dans toute la ville. Lana jeta un coup d'œil derrière elle pour la centième fois. Les enchanteurs les avaient mis en garde contre les soldats nerveux par les temps qui couraient et qui avaient tendance à arrêter les gens pour un rien. C'est donc à travers les petites rues que le groupe essayait de rejoindre l'entrée Nord de la ville, la moins bien gardée.

Lana espéra que les indications de la guilde suffiraient à les faire sortir de là. Une fois à l'extérieur, les choses iraient mieux. Quelqu'un les attendait qui les guiderait pour la suite du plan. Mais pour l'instant, il fallait sortir de la ville.

Il avait été décidé lors du conseil de la veille que Lana et ses amis devraient se rendre eux-même dans la Grande Bibliothèque. Ce serait de loin le plus simple et le plus rapide. Le problème restait : comment s'y rendre ? La Nyssie était à des semaines de chevauchée, il leur faudrait traverser les Bas-Royaumes en entier avant d'y parvenir. Et avec la guerre qui les opposait à la Lentria, les choses se révéleraient sûrement assez compliqué, si déjà ils arrivaient à traverser le front. Leur problème de départ se reposait donc…

Heureusement, la guilde de Jade avait échafaudé un plan pour leur permettre de rejoindre la Nyssie en relative sécurité. Grâce à l'étendu de leur réseau, il avait pu mettre au point un itinéraire en un temps records. Les quatre amis allaient donc se rendre à Asparah, la ville où se trouvait le siège de la guilde des Enchanteurs. Là, ils trouveraient l'aide du Conseil des Neuf ainsi que de centaines d'autres enchanteurs et notamment les érudits qui s'occupaient de la bibliothèque.

Lana s'était immédiatement réjouie car cela voulait aussi dire revoir probablement Ismène de Naxor. De plus, où pouvaient-ils espérer trouver plus d'aide et de renseignements que dans une bibliothèque rassemblant des ouvrages magiques vieux de plusieurs siècles et cela au cœur du pouvoir de la guilde des enchanteurs. Grâce à ses nouvelles et à l'impression de ne plus être seuls dans leur tâche, les compagnons avaient repris courage. Mais ils avaient vite été ramenés à la réalité quand Lisème et Cyrenor leur avaient parlé des difficultés qui les attendaient pour rejoindre ce lieu…

Pour le moment, mieux valait se concentrer sur leur première tâche, à savoir sortir de Tyr. Devlin s'était posté en tête afin de jouer les éclaireurs. Il leur faisait éviter les rues avec du monde et particulièrement celles avec des soldats. Mais il fallait aussi faire attention à ne pas avoir l'air de trop vouloir éviter les patrouilles, cela pourrait aussi paraître suspect. Les compagnons tâchaient donc d'avoir l'air aussi naturel que possible.

Tout s'était bien passé jusqu'à ce qu'ils arrivent à l'entrée Nord. Lana avait senti son cœur faire un bond dans sa poitrine quand elle avait aperçu la porte. Maintenant, il ne leur restait plus qu'à la franchir. Ils s'étaient tranquillement mis dans la file des gens voulant sortir de la ville. Etant donné l'heure, il n'y avait là pas plus d'une dizaine d'autres personnes. Des paysans et des marchands pour la plupart qui, ayant vendu leurs produits, rentraient chez eux.

Les soldats qui gardaient la porte laissait passer les gens sans leur accorder beaucoup d'attention. Tout se présentait donc pour le mieux. Lana sourit à Devlin, qui lui prit la main en retour.

- On dirait que pour une fois, tout va bien se passer, souffla le jeune homme.

Lana acquiesça et serra la main de son compagnon un peu plus fort.

La file avançait lentement à cause d'un chariot qui avait du mal à passer par la porte, celle du Nord étant plus petite que les autres. Il ne restait plus que quatre personnes devant eux quand un puissant bruit de galop se fit entendre derrière eux. Ils retournèrent pour voir débouler à toute allure cinq cavaliers de la garde du palais, reconnaissable à leur uniforme pourpre marqué d'une salamandre. Ils posèrent pied à terre près des soldats de garde et celui qui devait être le responsable s'entretint à voix basse avec eux.

- Ne bougez plus, Mesdames et Messieurs ! S'exclama l'un des quatre autres. Nous allons juste effectuer un contrôle.

L'enchanteresse sentit son cœur s'arrêter de battre cette fois-ci. Un contrôle… Voilà ce qu'ils avaient redouté tout le long du chemin et il fallait que ça arrive maintenant, alors qu'ils n'étaient qu'à quelques mètres de s'échapper.

- Que se passe-t-il, sergent ? Demanda une vieille dame avec un panier chargé de légumes.

- Ce n'est rien, Madame, juste un contrôle de routine. On soupçonne des espions de s'être introduits dans le palais. On ne voudrait pas qu'ils nous échappent. Ne vous inquiétez pas, ce ne sera pas long.

Le moindre étranger était suspecté d'être un espion ces temps-ci, leur avait expliqué Lisème. C'était la raison pour laquelle elle leur avait recommandé de parler le moins possible, car leurs origines étaient reconnaissables à leur accent. De plus, Séren attirerait déjà suffisamment l'attention sur leur groupe.

Afin d'éviter ce problème, les amis n'avaient parlé que très peu, même entre eux et Séren avait rabattu son capuchon sur sa tête. Mais maintenant, tous leurs efforts risquaient d'être ruinés par ce contrôle. Lana se força tout de même à croire que tout irait bien.

Ils approchèrent des soldats sans faire mine de vouloir couper au contrôle. L'un d'eux se dirigea vers Anthya et commença à fouiller son sac. Un éclat lumineux attira l'œil de Lana quand la voleuse rabattit sa cape autour d'elle. En une seconde, elle comprit leur erreur : les armes ! Il ne fallait surtout pas que les soldats découvrent qu'ils étaient armés. La plupart des marchands ne portaient pas d'armes, encore moins les simples paysans.

Alors que la jeune recrue finissait de reboucler le sac d'Anthya, Lana se concentra en hâte. Se laissant guider par ces connaissances qu'elle avait instinctivement de la magie et qui remontait dans les moments d'urgence, elle agit sur la structure des dagues de la voleuse pour les rendre transparentes quelques secondes, juste le temps nécessaire au soldat pour qu'il finisse sa fouille.

Elle était toujours concentrer sur sa tâche quand elle sentit soudain deux mains se posaient violemment sur ses hanches. Elle poussa un cri de surprise et recula précipitamment avant de réaliser que c'était le quatrième soldat qui voulait faire avancer les choses plus vite en en profitant au passage. Mais c'était trop tard : l'erreur avait été commise et l'enchanteresse vit les choses s'enchaîner sans rien pouvoir y faire.

Devlin s'était hâtivement interposé entre le soldat et la jeune femme :

- Ne la touchez pas, avait-il lâché, froidement.

Maudit soit son instinct protecteur, songea Lana, alors que le jeune homme réalisait seulement qu'il venait de parler. Le soldat ne dit rien mais fronça les sourcils.

- Vous essayez de désobéir, jeune homme, vous avez quelque chose à cacher ? Je vous écoute !

Devlin ne pouvait pas répondre au risque d'aggraver les choses mais il ne pouvait pas non plus se contenter de regarder bêtement le soldat. En désespoir de cause, il fit non de la tête.

- Répondez quand je vous parle !

Le soldat commençait à s'énerver quand son collègue rabattit le capuchon de Séren et s'exclama soudain :

- Sergent, regardez, un elfe !

- Qu'est-ce que veut dire tout ça ? Qui êtes-vous ? Où allez-vous ? Demanda le sergent en bousculant Devlin.

Et, goutte qui fit déborder le vase, il aperçut l'épée de celui-ci. Il fit rapidement signe à ses hommes de s'emparer des quatre compagnons et croisa les bras, l'air satisfait.

- Alors comme ça, on est armé en plus ! Tss tss tss… Il va falloir qu'on règle ça avec le capitaine. Soldats, emmenez-les pour interrogatoire !

C'était trop beau, pensa Lana en jetant un dernier coup d'œil à la porte avant qu'on ne les traîne jusqu'à la prison.


On les jeta sans ménagement dans un cachot en leur disant qu'on viendrait les chercher sous peu pour les interroger. Il faisait tellement noir dans la pièce que Lana ne distinguait même pas la position de ses compagnons. Il régnait une odeur nauséabonde de moisissure et d'urine. Sur le sol était éparpillée un peu de paille humide. La jeune femme sentit du mouvement près de ses pieds, mais préféra ne pas savoir ce que c'était.

- Eh bien, c'est sombre et puant à souhait ici…grogna Devlin avant de se laisser tomber par terre avec découragement.

Malgré la répulsion qu'inspirait la paille à Lana, elle finit par faire de même et se serra contre le jeune homme. Elle laissa déposer sa tête sur son épaule alors qu'il passait un bras autour des siennes.

- Comment va-t-on sortir d'ici ? Murmura-t-elle doucement.

- Ne t'inquiète pas, Lana, on trouvera, répondit Devlin.

Alors que le silence retombait, un rire rauque retentit de l'autre côté du cachot. Lana se redressa, essayant de voir qui d'autre était là. Elle entendit quelques glissements et raclements, signe que la personne bougeait. Elle sentit les muscles de Devlin se tendre.

- Qui est là ? Demanda-t-il d'un ton agacé.

Le rire s'arrêta brusquement et alors une voix s'éleva dans les ténèbres.

- Quelle coïncidence…

Une voix terriblement familière.

Devlin se figea et Lana put entendre que sa respiration s'était aussi arrêtée. Elle-même ne bougeait plus d'un cil sous le coup de la surprise. Son sang se glaça dans ses veines. Son cerveau bouillonnait : ce n'est pas vrai…, ce n'est pas lui…, il est…, il ne peut pas…, c'est impossible !

Toutes ses interrogations furent balayées par le bruit de la clé dans la serrure. La porte s'ouvrit et une cascade de lumière tomba sur l'homme nonchalamment assis de l'autre côté de la cellule.

Un homme avec des cheveux blonds comme les blés et de grands yeux bleu clair.

Il avait l'air aussi surpris qu'eux et dans ses yeux brillait une lueur d'intérêt non dissimulé. Il n'avait pas tellement changé depuis la dernière fois que Lana l'avait vu, il était juste un peu plus maigre peut-être, mais il n'avait rien perdu de cette beauté qui les faisait ressembler à un ange. Un ange très dangereux, se rappela-t-elle douloureusement.

Deux soldats entrèrent alors dans le cachot.

- Allez, vous quatre, les nouveaux arrivés, levez-vous ! Le capitaine veut vous voir !

Ni Lana ni Devlin ne firent mine de bouger. Le soldat qui avait parlé donna un coup de pied dans les côtes du jeune homme.

- J'ai dit : debout ! Aboya-t-il.

Comme dans un rêve, Lana se leva et attrapa Devlin par le bras pour qu'il fasse de même. Déjà, Anthya et Séren sortaient du cachot, ne comprenant rien à ce qui se passait ni qui était cet homme. Alors qu'un des soldats tirait violemment Devlin vers l'extérieur pour pouvoir refermer la porte, celui-ci eut juste le temps d'appeler :

- Esteban…

Ils furent conduits jusqu'à une petite salle où les attendait un homme basané dans la quarantaine avec des cheveux noirs et une fine moustache. Une cicatrice en forme de croix marquait le coin de son œil gauche. Il portait un habit noir avec une ceinture en argent, à laquelle pendait une épée courte. Il avait un air peu amène quand Lana et ses compagnons entrèrent dans la salle.

- Asseyez-vous, dit-il avec froideur.

Les jeunes gens s'exécutèrent promptement. Le capitaine posa ses coudes sur la table et les dévisagea un long moment.

- Alors j'ai cru comprendre que vous vous promeniez dans la ville en étant armés et que vous avez refusé de vous laisser contrôler. De plus vous n'êtes pas d'ici, je me trompe ?

- Oui, nous sommes étrangers, répondit Séren. Mais vous n'y êtes pas capitaine, nous n'avons jamais essayé de passer outre au contrôle, nous avons juste…

- Suffit, je ne tolèrerais pas que l'on me contredise !

Apparemment, le capitaine s'échauffait aussi vite que ses subordonnés. Il avait dans l'œil une lueur qui ne disait rien de bon à Lana. Elle sentait que malgré tout ce qu'ils pourraient dire, cela ne changerait rien. Le capitaine avait besoin de coupables et il avait déjà fait son choix.

- Capitaine, nous sommes juste…

Il coupa de nouveau l'elfe.

- J'ai dit : taisez-vous !

A ce moment, on toqua à la porte. Le capitaine fit signe à un des soldats d'ouvrir. Un homme grand et frêle entra dans la pièce. Il était vêtu richement : une chemise pourpre en soie et brodée d'or, un pantalon de bonne coupe en cuir, une longue cape noire bordée de fourrure et des bottes en peau de lézard. Plusieurs bagues ornées ses doigts et une longue chaîne avec un aigle en or massif pendait à son cou.

- Capitaine, c'est intolérable ! J'ai entendu dire que vous aviez arrêté mon écuyer ! Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? J'exige qu'on le libère immédiatement !

Le capitaine soupira et se passa la main sur les yeux.

- Monsieur le Conte, nous avons arrêté votre écuyer car il était en état d'ivresse sur la voie publique et embêter les Dames. Il est à présent en train de cuver son vin en cellule.

- Mais ça ne va pas du tout ! Comment suis-je sensé faire sans écuyer ? S'emporta le Conte.

- Conte d'Ornauht ? Intervint soudain Anthya. Cédryk d'Ornauht, c'est bien vous ? Vous êtes méconnaissable avec cette nouvelle coupe de cheveux !

Elle s'était soudain redressée et un sourire éclatant illuminé son visage.

- Ô Lumière ! Duchesse d'Elianor ! Mais qu'est-ce que vous faîtes là ? S'exclama le noble.

Anthya prit un air affecté.

- J'ai quelques ennuis avec cet homme, fit-elle en désignant le capitaine. Mon conseiller essaye désespérément de lui expliquer qui nous sommes, mais il ne daigne pas écouter un mot ! Quant à ces hommes, je crois que je n'en ai jamais vu d'aussi odieux ! Me croiriez-vous si je vous dis qu'ils voulaient nous emprisonner ?

Le noble avait une mine effarée. Il se rua vers le capitaine et tapa violemment du poing sur la table. Le militaire blêmit.

- Capitaine, vous dépassez les bornes ! Savez-vous qui est cette jeune personne ?! C'est la duchesse Isil d'Elianor. Comment pouvez-vous vous permettre d'enfermer une personne aussi noble que cette douce personne ?

- Je…je ne…, bafouilla le capitaine.

- C'est absolument inadmissible ! Je vous ordonne de relâcher immédiatement la Duchesse et sa suite ! Ainsi que mon écuyer pendant que vous y êtes ! Si vous ne vous exécuter pas, j'en référerais au roi, vous m'entendez ?

- Je…oui…tout de suite, Monsieur le Conte ! S'empressa de répondre le capitaine, aussi pâle qu'un linge. Nous allons les libérer tout de suite.

- Madame la Duchesse, vous oubliez votre palefrenier…, intervint soudain Devlin, la tête baissée et un ton respectueux.

La voleuse le regarda un instant sans comprendre, puis elle se tourna finalement vers le Conte.

- Mon valet a raison de me rappeler que nous avons laissé mon palefrenier dans la cellule.

Le noble hocha la tête et ajouta à l'attention du capitaine :

- Et n'oubliez pas le palefrenier de Madame !

Le capitaine s'inclina plusieurs fois et alla ouvrir la porte.

- Soldats, allez chercher l'écuyer du Conte et le palefrenier de la Duchesse !

Il se tourna ensuite vers Anthya et s'inclina à nouveau.

- Toutes mes excuses, Madame la Duchesse, nous ne savions pas qui vous étiez.

- Si vous aviez laissé mon conseiller parler, rien de tout cela ne serait arrivé. Et c'est la même chose pour vos soldats. J'ose espérer qu'ils ne traitent pas tout le monde avec la même violence !

Le capitaine s'excusa encore mille fois alors qu'ils attendaient l'écuyer du conte et le « palefrenier » de la duchesse. Lana ne cessait de féliciter mentalement Anthya dont la présence d'esprit venait de les tirer d'affaire. Seule la voleuse aurait été capable de reconnaître le Conte d'Ornauht, qui l'avait assidûment courtisée lors de leur passage à Lan Dharma et qui était heureusement déjà reparti lorsqu'ils avaient été démasqués. Ensuite, elle avait su jouer suffisamment bien la comédie pour que le Conte s'occupe du reste.

Néanmoins, il restait un détail qui risquait de tout faire échouer : Esteban. Lana comprenait très bien que Devlin ait voulu faire libérer son ami d'enfance, elle aurait fait la même chose à sa place, mais si les sentiments du jeune homme étaient restés sincères à l'égard de son ami, qu'en était-il d'Esteban ? Les quatre compagnons ne pouvaient se permettre de faire rater cette occasion et Lana avait déjà décidé de parler avec Esteban le plus vite possible, bien que cette perspective ne l'enchante guère.

Quelques minutes plus tard, les geôliers arrivèrent enfin avec les deux hommes. L'écuyer était un gaillard d'une trentaine d'années qui ne semblait pas encore avoir totalement dessaoulé. Quant à Esteban, il se tenait là, marchant docilement entre ses gardiens, le regard rivé sur Devlin, l'air profondément surpris et légèrement en colère. Il y avait comme une hésitation dans ses gestes, comme s'il n'était pas certain de la conduite à adopter.

- Tout est enfin en ordre ! S'exclama le Conte. Capitaine, nous en avons fini avec vous !

Celui-ci inclina la tête une dernière fois et disparut dans son bureau visiblement soulagé. Lana se posta juste à côté d'Esteban une fois que les gardiens furent partis. Il n'avait toujours pas quitté Devlin des yeux, son regard semblant vouloir transpercer le jeune homme de part en part.

- Chère Duchesse, que diriez-vous si nous dînions ensemble ? Demandait à présent le Conte à Anthya.

Celle-ci prit un air désolé.

- Je suis désolée, Conte, mais nous sommes sur le départ…

Lana marcha à côté de son ancien tuteur jusqu'à ce qu'ils aient changé de couloir et se retrouve enfin seul. Au début, il ne sembla même pas la remarquer puis il lui jeta un des ces regards étranges qu'il lui avait toujours réservé, celui qui semblait s'adresser à une autre.

- Je t'en supplie, Esteban, ne dis rien, chuchota-t-elle finalement au blond. Fais comme si tu étais le palefrenier d'Anthya – c'est la « duchesse ».

Elle espérait que le jeune homme ne se montrerait pas aussi impétueux que lorsqu'ils se connaissaient et qu'il ne laisserait pas libre cours à sa rancœur envers les deux jeunes gens.

- Et en échange ? Demanda-t-il, impénétrable.

Lana se tourna vers lui et le regarda très sérieusement.

- En échange, on te fait sortir d'ici.


Et voilà, retour de cher Esteban dans la partie ! Plus de précisions sur lui et sur ce qu'il faisait là dans le prochain chapitre ! En attendant, si vous faisiez une bonne action ?